C'est une mai­son bio...

Causeur - - SOMMAIRE N° 30 – DÉCEMBRE 2015 - Pas­cal Bo­ries

Si vous ar­ri­vez vers 13 heures, ce se­ra l’oc­ca­sion de par­ta­ger un pe­tit re­pas bio. » Gaul­tier Bès, 27 ans, parle dans une langue ex­trê­me­ment châ­tiée qui sent son nor­ma­lien bien éle­vé. Il nous in­dique par tex­to l'adresse, à Dreux, où il ré­side avec son épouse, Ma­rianne, 24 ans, et leur bé­bé de 6 mois. Si on a dé­ci­dé de les ren­con­trer chez eux, c'est parce que ces deux fi­gures du mou­ve­ment des Veilleurs ont dé­ci­dé de vivre en confor­mi­té avec « l'éco­lo­gie in­té­grale », prô­née no­tam­ment par le pape Fran­çois. Le jeune couple ca­tho­lique est bien connu dans cer­tains mi­lieux pour son en­ga­ge­ment, sans pro­sé­ly­tisme. Vivent-ils dans une yourte au fond des bois ? Plantent-ils des sa­lades bio dans leur po­ta­ger entre deux messes ? Ou bien ont-ils re­cru­té un ré­fu­gié sy­rien pour s'en oc­cu­per ?

Pas de fri­go, pas de smart­phone, pas de couches je­tables pour bé­bé… L'éco­lo­gie in­té­grale est-elle un che­min de croix ? Pour le sa­voir, nous sommes al­lés prendre un verre de jus de pomme mai­son chez Gaul­tier et Ma­rianne Bès, jeune couple ca­tho adepte de la dé­crois­sance ra­di­cale.

Ma­chine à pain et « fri­go du dé­sert »

Pre­mière sur­prise : rien ne dis­tingue la pe­tite mai­son qu'ha­bitent nos deux éco­los ca­thos dans le centre-ville de Dreux. Nous sommes re­çus très sim­ple­ment au rez-de-chaus­sée, mais Ma­rianne nous in­dique qu'il y a deux étages sup­plé­men­taires. À moins d'une heure et de­mie de Pa­ris, le mètre car­ré est net­te­ment plus ac­ces­sible… Outre les poutres ap­pa­rentes et de jo­lis cru­ci­fix dis­po­sés dans chaque pièce, l'in­té­rieur de Gaul­tier et Ma­rianne n'a rien de fran­che­ment spé­cial. On re­marque sim­ple­ment l'ab­sence de té­lé­vi­sion. Pas d'or­di­na­teur non plus ? « Si, on s’est fait don­ner un PC par un ami mais je me rends sou­vent compte que je suis trop ac­cro à la connexion », nous ex­plique Gaul­tier, qui n'a pas de smart­phone pour cette rai­son.

On pa­pote un mo­ment, et la conver­sa­tion s'oriente ra­pi­de­ment vers les za­distes, le Co­mi­té in­vi­sible, les hip­pies de l'ariège et leurs modes de vie. L'ex­pres­sion re­vient très ré­gu­liè­re­ment dans la bouche de nos in­ter­lo­cu­teurs, tous deux en­sei­gnants dans le pu­blic mais qui s'expriment plu­tôt comme des profs d'uni­ver­si­té. Ma­rianne ra­conte com­ment ils ont été ac­cueillis par les op­po­sants au pro­jet d'aé­ro­port de Notre-dame-des-landes : « On m’a dit : ni toi ni Gaul­tier n’êtes les bien­ve­nus ! » Pas as­sez ra­di­caux pour les re­belles pro­fes­sion­nels des ZAD ? Gaul­tier s'ins­crit en faux : « La ra­di­ca­li­té oui, la mar­gi­na­li­té non. On n’est pas des pré­ados qui s’op­posent à la norme ». Et de m'ex­pli­quer leur vi­sion bien sage d'une ra­di­ca­li­té qui « ne gêne pas le centre », mais qui consiste à « s’in­sé­rer dans une com­mu­nau­té exis­tante ». C'est cette vo­lon­té de vivre au­tre­ment sans s'iso­ler de la ci­té qui dé­fi­nit, semble-t-il, leur mode de vie, avec un leit­mo­tiv : « la so­brié­té ». Vu leur mo­bi­lier, leur look et la ville où ils se sont ins­tal­lés, on ne peut que re­con­naître la co­hé­rence dont ils font preuve en la ma­tière.

« Qui veut du vin ? », lance tout de même Gaul­tier, que son voeu de so­brié­té n'em­pêche pas de pro­po­ser un apé­ro à ses in­vi­tés. Il pré­cise im­mé­dia­te­ment : « C’est un vin bio, je ne sais pas trop ce qu’il vaut, cer­tains trouvent que c’est de la pi­quette… » C'est vrai, mais pas pire qu'un mau­vais vin de table de su­per­mar­ché. Si­non, il y a du jus de pomme bio fait mai­son. Après avoir pi­co­ré des chips et quelques olives avec nos hôtes, nous fai­sons le tour du rez-de-chaus­sée. À la cui­sine, ils nous montrent la ma­chine à pain et une autre pour faire ses propres jus de fruits. Le ré­fri­gé­ra­teur sert dé­sor­mais d'éta­gères de ran­ge­ment. Ma­rianne nous ex­plique qu'ils sont en phase d'« ex­pé­ri­men­ta­tion » de­puis qu'ils ont « dé­bran­ché le fri­go et le congé­lo », il y a un mois. Rai­son in­vo­quée par nos éco­los ra­di­caux : ces deux ap­pa­reils re­pré­sen­te­raient pas moins de « 35 % de la consom­ma­tion éner­gé­tique d’un foyer », et les dé­chets de la chaîne du froid « par­ti­cipent à hau­teur de 5 % à la des­truc­tion de la couche d’ozone ». Ah bon ? On croyait que la couche d'ozone al­lait beau­coup mieux…

« On vit beau­coup sur ce que les gens nous donnent »

Du coup, Gaul­tier et Ma­rianne se sont bri­co­lés un « fri­go du dé­sert » : un dis­po­si­tif fon­dé sur le prin­cipe de la ther­mo­dy­na­mique, consti­tué de deux pots en terre cuite, de sable et d'eau. Ins­tal­lé sous une pe­tite vé­ran­da, il est cen­sé main­te­nir les ali­ments au frais grâce à l'éva­po­ra­tion. Mais Ma­rianne n'est qu'à moi­tié convain­cue : « Ça marche bien dans les pays chauds, ici c’est moins sûr… » Les fruits et lé­gumes bio qu'ils y conservent, ils les achètent au su­per­mar­ché bio du coin, Sym­biose. « À la cam­pagne, pa­ra­doxa­le­ment, il faut prendre la voi­ture tout le temps, ex­plique Gaul­tier qui se ré­jouit de pou­voir se rendre

GAUL­TIER BÈS : « PRI­VI­LÉ­GIER LA TECH­NIQUE COMME OU­TIL, CONTRE LA TECH­NIQUE COMME SYS­TÈME. »

au tra­vail à pied. Nous, on l’uti­lise une ou deux fois par se­maine pour al­ler chez Sym­biose, et c’est tout. » Le reste du ra­vi­taille­ment de la pe­tite famille est as­su­ré par une AMAP (As­so­cia­tion pour le main­tien d'une agri­cul­ture pay­sanne), pour 14 eu­ros le pa­nier heb­do­ma­daire. Par­fois, il y a de la viande, mais « nous sommes en tran­si­tion vers le vé­gé­ta­lisme », ex­plique Ma­rianne. En at­ten­dant, à notre plus grand soulagemen­t, elle nous sert un bon pe­tit plat de viande mi­jo­tée aux herbes aro­ma­tiques.

Leur mode de vie fon­dé sur l'éco­lo­gie in­té­grale, ils l'op­posent au « mode de vie in­dus­triel ». En bon agré­gé, Gaul­tier ex­plique qu'il s'agit de pri­vi­lé­gier « la tech­nique comme ou­til, contre la tech­nique comme sys­tème », car « beau­coup de ma­chines ne sont pas adap­tées aux be­soins du consom­ma­teur ». Exemple : « Les fri­gos pour­raient être mu­tua­li­sés, ils sont seule­ment né­ces­saires pour les col­lec­ti­vi­tés, comme les écoles ou les hô­pi­taux. » Pas →

MA­RIANNE BÈS : « JE PRÉ­FÈRE PAS­SER DU TEMPS À FAIRE MON PAIN OU DES CONSERVES QUE DE­VOIR AL­LER FAIRE DES COURSES AU SU­PER­MAR­CHÉ TOUS LES JOURS. »

faux, sauf si on a un sou­ci avec le so­vié­tisme et si on pré­fère avoir de la bière au frais, pas trop loin de son ca­na­pé les soirs de match à la té­lé… Mais pour nos éco­los in­té­graux, la consom­ma­tion cultu­relle se li­mite – à l'ex­cep­tion sans doute des livres très sé­rieux em­pi­lés ici et là – à louer des CD et des DVD : « Il y a des mé­dia­thèques par­tout, pour­quoi tout le monde au­rait-il be­soin de s’en­com­brer de tout ça chez soi ? » À pro­pos de la dé­pen­dance aux tech­no­lo­gies, Ma­rianne évoque en termes plus terre à terre le pro­blème de l'ob­so­les­cence pro­gram­mée : « On m’a don­né un smart­phone, mais il était dé­jà dé­pas­sé, donc il ne mar­chait ja­mais comme je vou­lais. De rage, je l’ai cas­sé sur ma propre tête ! » Le couple a donc tou­jours « ré­cu­pé­ré » de vieux té­lé­phones por­tables in­uti­li­sés par leurs amis. « Tout ce qu’on a ici vient du site Le­bon­coin, pour­suit Gaul­tier. Et on vit beau­coup sur ce que les gens nous donnent. » On ob­jecte po­li­ment que de­man­der à ses proches tout ce dont on a be­soin, c'est tout de même un peu gê­nant… Il nous dé­trompe : « Ça se fait spon­ta­né­ment. » Ma­rianne as­sure même qu'elle n'a rien ache­té pour Félix, leur jeune en­fant sou­riant et vi­si­ble­ment bien nour­ri, si l'on en croit ses joues re­bon­dies. D'ailleurs, lors­qu'il se met à pleu­rer dans son parc, sa mère se lève pour al­ler le chan­ger. On se per­met de po­ser la ques­tion : « Et pour les couches, alors ? Il pa­raît que c’est une co­chon­ne­rie d’un point de vue éco­lo­gique… » Ma­rianne s'y at­ten­dait : « On uti­lise des langes, comme les an­ciens. C’est réuti­li­sable et ça ne coûte qu’un eu­ro. » Fichtre ! Et avec quelle marque de les­sive les la­ven­tils plus blanc que blanc ? « La les­sive, on la fa­brique nous-mêmes avec du bi­car­bo­nate de soude », nous sè­chet-elle dé­fi­ni­ti­ve­ment.

Dé­ci­dé­ment, l'éco­lo­gie in­té­grale a l'air d'être une ac­ti­vi­té à plein temps. « Si vous vou­lez, mais c’est un mode de vie dé­si­rable, jouis­sif, as­sure Ma­rianne. Je pré­fère pas­ser du temps à faire mon pain ou des conserves que de­voir al­ler faire des courses au su­per­mar­ché tous les jours. » Vu la dé­prime qu'on éprouve, per­son­nel­le­ment, à faire la queue au Mo­no­prix tous les soirs, elle marque un point.

Éch. sou­tien sco­laire contre tra­vaux plom­be­rie

À pro­pos de l'in­ves­tis­se­ment en temps que re­quiert leur mode de vie, Gaul­tier ajoute qu'ils ont in­té­gré le SEL (Ser­vice d'échange lo­cal), un sys­tème consis­tant à échan­ger une heure de tra­vail contre une heure d'un autre tra­vail : « Ce­la per­met de re­créer de la so­li­da­ri­té de quar­tier, et on se rend compte que les sa­voir-faire sont là, tout près de nous, à pe­tite échelle. » Il pro­pose donc une heure de sou­tien sco­laire contre un ser­vice de dé­pan­nage ou de plom­be­rie, par exemple. Et ils ne vivent pas re­clus, loin de là : « L’autre jour on a fait un apé­ro éco­lo à la mai­son : croque-mon­sieur vé­gé­ta­rien aux cham­pi­gnons et au gou­da », ra­conte Ma­rianne, pour nous faire com­prendre que nous ne sommes pas non plus chez d'aus­tères mor­mons.

Au-de­là du dé­fi per­son­nel que re­pré­sente leur choix de vie « ra­di­cal », nos deux hôtes se donnent-ils pour mis­sion d'évan­gé­li­ser les foules in­cré­dules ? « Il y a une va­leur de té­moi­gnage, quand on en parle dans ses cercles proches », af­firme Gaul­tier. Et pour ce qui est de « théo­ri­ser tout ça », ils ont par­ti­ci­pé à la créa­tion de Li­mites, la « re­vue d'éco­lo­gie in­té­grale » pu­bliée par les édi­tions du Cerf. Mais la prio­ri­té ne semble pas être pour eux de for­cer qui­conque à se conver­tir à leur cause. « Même pour Félix, on se pose des ques­tions, re­con­naît Ma­rianne. Si vrai­ment c’est trop dur pour lui de voir d’autres en­fants por­ter des fringues de marques, on fe­ra un ef­fort pour qu’il n’en souffre pas. Mais je vou­drais ap­prendre à mon fils qu’il y a des choses plus im­por­tantes. » À l'en­tendre, on se dit que l'éco­lo­gie in­té­grale est peut-être un « mode de vie » trop exi­geant pour le com­mun des mor­tels. Mais après tout, comme di­rait l'autre, qui suis-je pour ju­ger ? •

Non pol­luantes, les langes sont la­vées avec de la les­sive faite mai­son.

Le pain quo­ti­dien.

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