Un sa­laud nom­mé Sa­pir

Causeur - - Sommaire N° 28 – Octobre 2015 - Daoud Bou­ghe­za­la

Que reste-t-il à la gauche quand elle a tout re­nié, y com­pris la classe ou­vrière qu’elle était cen­sée re­pré­sen­ter, in­car­ner et dé­fendre ? Je vous le donne en mille : le grand méchant loup le­pé­niste. À la fin de l’été, l’éco­no­miste et his­to­rien Jacques Sa­pir l’a ap­pris à ses dé­pens après la pu­bli­ca­tion sur son blog de la ver­sion en­ri­chie de l’en­tre­tien qu’il ve­nait d’ac­cor­der au Fi­ga­ro, ad­den­dum dans le­quel il ap­pelle à la consti­tu­tion d’un grand « front an­ti-eu­ro » en y pré­ci­sant : « À terme se­ra po­sée la ques­tion de la pré­sence, ou non, dans ce “front” du Front na­tio­nal ou du par­ti qui en se­ra is­su, et il ne sert à rien de se le ca­cher. Cette ques­tion ne peut être tran­chée au­jourd’hui. Mais il faut sa­voir qu’elle se­ra po­sée et que les ad­ver­saires de l’eu­ro ne pour­ront pas l’es­qui­ver éter­nel­le­ment1.»

L'ou­ver­ture de la chasse

Ces mille pré­cau­tions n’y changent rien. Dès le len­de­main, Ar­rêt sur images re­prend les élé­ments de lan­gage ha­bi­tuels de la po­lice de la pen­sée : le pour­fen­deur de la mon­naie unique « a fran­chi la ligne » au risque de « flir­ter avec le FN »2. À ces pro­pos de juge de ligne, le site de Da­niel Sch­nei­der­mann ajoute une in­ter­ro­ga­tion un rien com­plo­tiste : pour­quoi Le Fi­ga­ro a-t-il sa­bré ce pas­sage par­ti­cu­liè­re­ment pi­quant de l’en­tre­tien ? Se­rait-ce une ma­ni­pu­la­tion du grand Ka­pi­tal Das­sault, pro­prié­taire du jour­nal, dont on connaît l’an­crage sar­ko­zyste ? La réa­li­té est bien plus pro­saïque : crai­gnant que « l’on ne parle que de ce­la », Sa­pir avait sug­gé­ré à son in­ter­vie­weur de cou­per ces quelques mots au­tour du Front na­tio­nal, avant de les re­pu­blier sur son blog per­son­nel. Ra­té.

Pour avoir évo­qué la consti­tu­tion d'un fu­tur grand front an­ti-eu­ro qui pour­rait in­clure Ma­rine Le Pen, l'éco­no­miste Jacques Sa­pir est cloué au pilori. En France, in­tel­lec­tuel hé­té­ro­doxe, c'est un mé­tier à risque.

La Toile s’en­flamme. Un groupe Fa­ce­book, « Jacques Sa­pir, fi­gure FN du sa­laud sar­trien », fait fi­gure de pion­nier. Son créa­teur, un ano­nyme n’écou­tant que son cou­rage, l’in­cri­mine en ces termes choi­sis : « Sa­pir se rêve com­pa­gnon de route du FN, qu’il sou­tient sans l’as­su­mer. Meur­sault contem­po­rain, il in­carne l’ex­trême droite d’au­jourd’hui. » Au­tre­ment dit, à l’ins­tar du pro­ta­go­niste de L’étran­ger de Ca­mus, notre homme a tué un Arabe. Il y a des pro­cès en dif­fa­ma­tion (ou des coups de poing dans la fi­gure) qui se perdent…

Sen­tant la mar­mite bouillir, Jacques Sa­pir ef­fec­tue une mise au point sur son blog dans le but d’ex­pli­ci­ter la no­tion de « front de libération na­tio­nale » qu’il a em­prun­tée à l’éco­no­miste et homme po­li­tique ita­lien Stefano Fas­si­na, is­su de l’aile gauche du Par­ti dé­mo­crate au pou­voir. Afin de mettre en pièces l’eu­ro, sy­no­nyme de « fin de la dé­mo­cra­tie, de la classe moyenne et de l’état-pro­vi­dence », tout en conju­rant les « risques très éle­vés de rup­ture na­tio­na­liste et xé­no­phobe », l’an­cien vice-mi­nistre des Fi­nances ita­lien pré­co­nise l’alliance de la gauche eu­ro­cri­tique « avec l’aile droite dé­mo­cra­tique des par­tis sou­ve­rai­nistes3 ». Une stra­té­gie

Garde-chiourmes du dé­bat pu­blic

ma­té­ria­li­sée quelques jours plus tard par le rap­pro­che­ment entre Jean-pierre Che­vè­ne­ment et Ni­co­las Du­pont-ai­gnan à l’uni­ver­si­té d’été de De­bout la France, le der­nier week-end d’août, sans que le Front na­tio­nal entre dans la danse.

Jacques Sa­pir a seule­ment dit que la ques­tion d’un éven­tuel dia­logue avec le Front na­tio­nal était pré­ma­tu­rée mais qu’elle se po­se­rait tou­te­fois « à terme ». La nuance est de taille mais n’im­pres­sionne pas les pro­cu­reurs mé­dia­tiques. Dans la presse écrite, Li­lian Ale­ma­gna et Do­mi­nique Al­ber­ti­ni de Li­bé tirent les pre­miers. « Sa­pir et le Front na­tio­nal, l’ex­trême jonc­tion », titrent nos deux grands re­por­ters dans un ar­ticle qui fait la part belle aux an­ti­fas du Front de gauche.

Mais cette pre­mière charge n’est rien à cô­té de l’of­fen­sive de Mau­rice Sza­fran. Dé­sor­mais psy­chiatre à Chal­lenges, l’an­cien PDG de Ma­rianne diag­nos­tique « une pen­sée aus­si obs­cène que dé­li­rante4 ». Sa­pir, « éco­no­miste de bonne fac­ture, jusque-là ran­gé à gauche, (…) oc­cu­pait une po­si­tion en­viable puisque in­fluente et écou­tée dans le sys­tème mé­dia­ti­co-po­li­tique ». Comme dans les ro­mans de Vas­si­li Gross­man, on évoque cet en­ne­mi de classe au pas­sé puisque Sa­pir a dé­cla­ré une « guerre éthique, idéo­lo­gique, cultu­relle, po­li­tique » au camp du Bien. En consé­quence, il « n’échappe pas à la règle qui veut que la pour­ri­ture de­vienne pré­gnante dès lors qu’on s’ap­proche de l’ex­trême droite ». On peut être an­ti­ra­ciste sour­cilleux et re­prendre le style fleu­ri de Je suis par­tout. Puisque c’est pour la bonne cause eu­ro­péiste.

Dans le sillage de Sza­fran, les clercs s’af­folent. Sur France In­ter, Léa Sa­la­mé sent l’odeur du sang et, lors de sa ren­trée, le 26 août, elle at­taque son in­vi­té bille en tête : « Ma­rine Le Pen pré­si­dente de la Ré­pu­blique, vous dites pour­quoi pas ? » Dé­men­ti de Jacques Sa­pir : « Non, non », avant de jus­ti­fier la né­ces­si­té d’une grande coa­li­tion an­ti-eu­ro : « Il s’est pas­sé des choses très graves cet été en Eu­rope, car des ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes (…) ont pris des dé­ci­sions et des me­sures qui sont al­lées contre la dé­mo­cra­tie » en s’as­seyant sur le ré­fé­ren­dum grec du 5 juillet. Il en fau­drait plus pour dé­sta­bi­li­ser l’in­qui­si­trice Sa­la­mé, qui n’a cure de la sou­ve­rai­ne­té hel­lène mais reste tout à son ob­ses­sion : « Ce front de libération na­tio­nale an­ti-eu­ro, et c’est là que le bât blesse, va jus­qu’au Front na­tio­nal. » Et Sa­pir de nier ad li­bi­tum : « Non, j’ai dit le contraire. Pour l’ins­tant, non. J’ai dit et j’ai écrit qu’à terme, la ques­tion de la par­ti­ci­pa­tion du Front na­tio­nal se­ra po­sée. C’est une pos­si­bi­li­té, et pas une pro­ba­bi­li­té, parce que nous ne sa­vons pas quelles se­ront les évo­lu­tions que connaî­tra ce par­ti, ou un par­ti qui pour­rait en être is­su. » Ne pas in­sul­ter l’ave­nir, par­ler de « fronts de libération na­tio­nale » an­ti-eu­ro en ré­fé­rence aux luttes an­ti­co­lo­niales et po­ser la ques­tion d’un fu­tur dia­logue avec le FN, fût-ce avec une longue cuiller, en voi­là trop pour les garde-chiourmes du dé­bat pu­blic. •

Le mac­car­thysme a dé­ci­dé­ment chan­gé de camp

C’est bien connu, c’est tou­jours de son propre camp, voire de ses « amis », que viennent les coups les plus bas. Exemple si­gni­fi­ca­tif, le rap­pel à l’ordre qu’a adres­sé l’éco­no­miste an­ti-eu­ro Fré­dé­ric Lor­don5 à son émi­nent confrère. Par­tant de l’in­tui­tion de­bor­dienne se­lon la­quelle la dé­mo­cra­tie de mar­ché veut être « ju­gée sur ses en­ne­mis plu­tôt que sur ses ré­sul­tats6 », Lor­don dé­nonce l’amal­game entre cri­tique de l’eu­ro et xé­no­pho­bie que pra­tiquent tous les Sza­fran de France et de Na­varre. À une nuance près : stig­ma­ti­ser les eu­ros­cep­tiques qui ne sont pas de gauche re­lève de la sa­lu­bri­té pu­blique car « l’union de tous les sou­ve­rai­nistes mène fa­ta­le­ment à l’alliance avec l’ex­trême droite » et à tout le tou­tim fas­ciste des an­nées 1930. En lieu et place d’un grand front an­ti-eu­ro, l’éco­no­miste pré­co­nise donc une sor­tie de la mon­naie unique « à gauche, et à gauche seule­ment ». Si­non, pan­pan cu­cul !

Les mêmes causes en­gen­drant les mêmes ef­fets, chaque fois que la gauche de la gauche est dans l’im­passe, elle ne trouve meilleur via­tique à sa crise exis­ten­tielle que de man­ger ses pe­tits, ac­cu­sés de nour­rir en lou­ce­dé la bête im­monde. En ap­pli­quant la méthode éprou­vée de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours – ce n’est plus « d’où parles-tu ? », mais « avec qui parles-tu ? ». Sou­ve­nons-nous de l’af­faire des « rouges-bruns », née au dé­but des an­nées 1990 des rè­gle­ments de comptes place du Co­lo­nel-fa­bien (voir en­ca­dré). À l’orée de la dé­cen­nie sui­vante, le man­da­rin Pierre Ro­san­val­lon, ex-so­cial-li­bé­ral se rê­vant en nou­veau Bour­dieu, avait or­ches­tré une ca­bale contre les « néo­réac­tion­naires » via son pois­son-pi­lote Da­niel Lin­den­berg7. Le but ? Se ra­che­ter une (bonne) conscience de gauche en épin­glant des pen­seurs aus­si di­vers que Jean-claude Mil­ner, Phi­lippe Mu­ray, Mar­cel Gau­chet ou Pierre Manent.

Les an­nées ayant pas­sé, les mé­thodes de la chasse à l’homme n’ont guère chan­gé. Or­gane of­fi­cieux du Par­ti, L’hu­ma­ni­té sonne au­jourd’hui le toc­sin contre Sa­pir, « in­tel­lec­tuel res­pec­té, ré­pu­té de gauche qui plus est », ac­cu­sé de par­ti­ci­per à la « ba­na­li­sa­tion du Front na­tio­nal8 ». Preuve que le mac­car­thysme a bien chan­gé de camp, le quo­ti­dien fait com­pa­raître le traître Sa­pir en fai­sant se suc­cé­der les té­moi­gnages à charge. Comme s’il fal­lait dis­si­mu­ler les bis­billes entre Pierre Laurent et Mé­len­chon, L’hu­ma fait par­ler l’an­cien che­vè­ne­men­tiste Éric Co­que­rel, de­ve­nu se­cré­taire na­tio­nal du Par­ti de gauche, qui ne craint pas de mettre dans le même sac Sa­pir et le FN : « Leur na­tion n’est pas la nôtre », puis cite le pit­to­resque porte-pa­role du PC, Oli­vier Dar­ti­golles : « Les masques sont tom­bés. » Sa­pir, on t’a re­con­nu !

Une stra­té­gie ka­mi­kaze ?

Le der­nier mot re­vient au condam­né. In­ter­ro­gé par mes soins, Jacques Sa­pir nie tout ap­pel du pied au Front na­tio­nal.

À la dif­fé­rence de ses ca­lom­nia­teurs, je le croyais plus mal­ha­bile que ma­noeu­vrier. Pour­quoi donc se mettre en dan­ger en en­vi­sa­geant de prendre langue « à terme » avec le diable de la Ré­pu­blique ? Sa­pir m’ex­plique : « Vu son poids élec­to­ral, on ne peut pas faire comme si le Front na­tio­nal n’exis­tait pas. J’ai tou­jours des di­ver­gences ex­trê­me­ment im­por­tantes avec ce par­ti, mais mieux vaut sa­voir sur quoi l’on n’est pas d’ac­cord et dé­fi­nir des fron­tières po­li­tiques claires. » Sans com­plai­sance au­cune, l’éco­no­miste re­con­naît le chan­ge­ment de doc­trine éco­no­mique au sein du Front, où co­ha­bitent plu­sieurs lignes, mais ré­cuse par exemple l’ap­pli­ca­tion de la pré­fé­rence na­tio­nale en en­tre­prise « afin de ne pas af­fai­blir l’ac­tion syn­di­cale ». Sa­pir consi­dère ce der­nier point comme un ca­sus bel­li qui en­trave ac­tuel­le­ment toute pos­si­bi­li­té d’in­té­gra­tion du FN à un front an­ti-eu­ro. Bref, on est loin de l’amou­reux tran­si de Ma­rine Le Pen. Mal­gré tout, seule une poi­gnée de per­son­na­li­tés ont pu­bli­que­ment sou­te­nu Sa­pir : le roya­liste de gauche Ber­trand Re­nou­vin – op­po­sant his­to­rique au Front na­tio­nal –, le col­lec­tif des Éco­no­clastes, qui ras­semble des éco­no­mistes hé­té­ro­doxes tels qu’oli­vier Ber­ruyer, Oli­vier De­la­marche et… Jacques Sa­pir, ain­si que le jeune in­tel­lec­tuel Alexandre Tza­ra, au­teur d’une écla­tante ré­ponse à Fré­dé­ric Lor­don9. Plus dis­crè­te­ment, de nom­breux res­pon­sables po­li­tiques (fron­deurs du PS, Par­ti de gauche, PCF) et syn­di­caux (CGT, Sud, FO) lui au­raient en­voyé des mes­sages pri­vés d’ap­pro­ba­tion. Le pro­fes­seur à L’EHESS bé­né­fi­cie éga­le­ment de la so­li­da­ri­té de la plu­part de ses confrères, in­dé­pen­dam­ment de leurs opi­nions po­li­tiques. Il y a bien la tri­bune « coup d’épée dans l’eau » (Sa­pir) que son voi­sin de bu­reau Jean-loup Am­selle a si­gnée dans Li­bé. Celle-ci a au moins le mé­rite de la clar­té : pour Am­selle, tout ce qui est sou­ve­rai­niste fait le lit du fas­cisme, qu’il s’agisse de Sa­pir ou de Lor­don, de Cau­seur ou de Ma­rianne. Elle est pas simple, la vie ? • 1. « Ré­flexions sur la Grèce et l'eu­rope », blog Rus­seu­rope, 21 août 2015. 2. « Sor­tie de l'eu­ro : Sa­pir pré­co­nise “des re­la­tions avec le FN” », Ar­rêt sur images, 22 août 2015. 3. « Le texte de Fas­si­na », blog Rus­seu­rope, 24 août 2015. 4. « Quand un éco­no­miste sou­ve­rai­niste “de gauche” drague le Front na­tio­nal », Chal­lenges, 26 août 2015. 5. « Clar­té », blog de Fré­dé­ric Lor­don, 26 août 2015. 6. Guy De­bord, Com­men­taires sur la so­cié­té du spec­tacle, Gal­li­mard, 1988. 7. Voir Da­niel Lin­den­berg, Le Rap­pel à l'ordre, Le Seuil, 2002. 8. Sé­bas­tien Cré­pel, « La coupable at­trac­tion de Jacques Sa­pir pour le Front na­tio­nal », L'hu­ma­ni­té, 28 août 2015. 9. « Ré­ponse à Lor­don », Rus­seu­rope, blog de Jacques Sa­pir. 10. Ci­té par Éli­sa­beth Lé­vy, Les Maîtres cen­seurs, Lat­tès, 2002.

Jacques Sa­pir.

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