Sau­vons la junk food !

Causeur - - SOMMAIRE N° 30 – DÉCEMBRE 2015 - Oli­vier Mal­nuit

Big Mac, Whop­per et double crois­sant four­ré Quick sont en dan­ger. Ac­cu­sée de tous les maux par le corps mé­di­cal, l'in­dus­trie de la mal­bouffe est en outre bou­dée par la gé­né­ra­tion Y qui pré­fère les sa­lades de to­fu bio. Heu­reu­se­ment la ré­sis­tance s'or­ga­nise…

Mes bien chers frères du dia­bète, des acides gras et du cho­les­té­rol, l'heure est grave. Et le sus­pense in­sou­te­nable… Le triple Whoo­per de Bur­ger King et ses oi­gnons frits (onion rings) aux arômes de che­wing-gum à la sar­dine, le double hot-dog au pou­let frit de KFC (Double Down Dog) et ses bei­gnets de vo­laille par bas­sine de 30, le big break­fast à la mar­ga­rine et au faux si­rop d'érable de chez Mcdo­nald's, la piz­za tourte d'uno Chi­ga­co Grill aus­si char­gée en sel que 27 mi­ni-pa­quets de chips Lay's1, toutes ces mer­veilles du mau­vais goût cu­li­naire à l'amé­ri­caine, vé­ri­tables or­gasmes à mâ­cher conçus en la­bo­ra­toire par des cuis­tots chi­mistes qui sa­vaient, eux au moins, nous faire pla­ner, sont pu­re­ment et sim­ple­ment me­na­cés de dis­pa­ri­tion ! Ce n'est pas juste un com­plot dié­té­tique ou un coup d'état des fu­ries en san­da­lettes du ré­gime « pa­léo », c'est une agres­sion à grande échelle contre tout un art de vivre, une culture, presque un pa­tri­moine. Une ex­cep­tion plus his­to­rique que cultu­relle, certes. Mais qui nous a tout de même per­mis de faire du gras pen­dant trente ans en pre­nant notre pied (et Dieu, que c'était bon !) : la junk food… Oui, chers amis can­di­dats à l'obé­si­té mor­bide et à L'AVC en vol pla­né, notre soeur de graisse, la mal­bouffe, si sou­vent ac­cu­sée à tort de tous les maux de la mon­dia­li­sa­tion, est au­jourd'hui en dan­ger de mort.

La faute à qui ? À tous ces couillons de « mil­len­nials », ces crétins hy­per­con­nec­tés, nés avec la fin du siècle der­nier et l'in­ter­net dans la cu­lotte, qui ont fait des ré­seaux so­ciaux une arme re­dou­table contre les pe­tits dé­lices em­poi­son­nés des fast-foods et des so­das. Rien qu'aux États-unis, c'est presque 1,5 mil­lion d'hon­nêtes tra­vailleurs sous-payés et dé­gui­sés en sou­brettes de man­gas pour adultes qui pour­raient ain­si perdre leur emploi à cause de cette gé­né­ra­tion nu­mé­rique qui ne res­pecte plus rien, même pas les plai­sirs hau­te­ment toxiques et boos­tés au glu­ta­mate de so­dium de l'in­dus­trie lourde. Se­lon deux cher­cheurs amé­ri­cains, les très ho­no­rables Hans Ta­pa­ria et Pa­me­la Koch, pro­fes­seurs à l'école Stern de New York et à l'uni­ver­si­té de Co­lum­bia, les 20-40 ans aux États-unis sont, en ef­fet, sur le point de

PEUT-ON RAI­SON­NA­BLE­MENT IMA­GI­NER UNE VIE SANS STABILISAN­TS, ÉPAISSISSA­NTS, AGENTS DE TEX­TURE, DE CHARGES OU DE RÉ­TEN­TION D'EAU ?

por­ter un coup fa­tal aux géants du sec­teur (Bur­ger King, Mcdo­nald's, Piz­za Hut, KFC, Wen­dy's, etc.) en leur pré­fé­rant mas­si­ve­ment d'obs­cures chaînes de bars à sa­lades équi­tables (Sweet­green), de bur­gers sans hor­mones (Shake Shack), de sand­wichs sans ad­di­tifs (Pa­ne­ra Bread) ou de ta­cos et bur­ri­tos sans OGM (Chi­potle), bien plus en phase avec la culture com­mu­nau­taire, nar­cis­sique et sou­vent très « éco­lo cen­trée » (di­sons le mot) de Fa­ce­book, Ins­ta­gram et consorts. « 42 % des jeunes Amé­ri­cains ne croient tout sim­ple­ment plus au dis­cours des grandes en­seignes de fast-food, se dé­so­lent les deux cher­cheurs. Trop de mar­ke­ting bi­don, de re­cherche spon­so­ri­sée et de lob­bying au­près du gou­ver­ne­ment ont ren­du leur pa­role qua­si in­au­dible. Et le ré­sul­tat se paye cash au­jourd’hui ! » Les ventes de Mcdo­nald's et Bur­ger King sont en chute libre dans de nom­breux États (et pas seule­ment à New York), celles des so­das à vo­lon­té ont bais­sé de 25 %, et même les grandes marques de frian­dises (Oreo, Mars, etc.), dont on gave d'ha­bi­tude les milk-shakes et les sun­daes, se font dé­sor­mais bous­cu­ler par Kind Bars, le nou­veau géant des barres aux fruits 100 % na­tu­relles. Évi­dem­ment. D'un cô­té de grandes mul­ti­na­tio­nales avec d'im­menses res­pon­sa­bi­li­tés, qui doivent re­dou­bler d'ef­forts pour ma­quiller la na­ture réelle de leurs pro­duits (pou­let aux épices sans épices) et main­te­nir leur marge nette dans un mar­ché hy­per­con­cur­ren­tiel avec des prix « plan­cher ». De l'autre, des start-up du pro­duit frais en cir­cuit court avec un sto­ry tel­ling digne de Google (Shake Shack a dé­mar­ré dans un kiosque à Man­hat­tan, Sweet­green dans une ca­bane en bois...), qui en­flamment les ré­seaux so­ciaux dès qu'ils changent de four­nis­seur de ca­rottes. Et ne dé­pensent – presque – ja­mais d'ar­gent en pub tout en se per­met­tant des prix à peine plus éle­vés pour une qua­li­té in­com­pa­rable (cinq dol­lars le bur­ger de boeuf An­gus chez Shake Shack). Un com­bat in­égal ? De­puis l'explosion des mar­chés de producteur­s fer­miers et des food hubs (l'équi­valent de nos co­opé­ra­tives bio) sur l'en­semble du ter­ri­toi­rea­mé­ri­cain (+ 200 % en dix ans), on peut le pen­ser. D'au­tant plus que cette of­fen­sive ha­ras­sante contre la junk food gagne dé­sor­mais l'en­semble de la res­tau­ra­tion et de la grande dis­tri­bu­tion.

Pour s'en sor­tir, Mcdo­nald's a dû se conver­tir tant bien que mal au pou­let sans an­ti­bio­tiques, l'ogre des su­per mar­chés Ge­ne­ral Mills vi­rer les co­lo­rants trop voyants de ses cé­réales au marsh­mal­low (Lu­cky Charms) et Kraft Ge­ne­ral Foods faire un grand mé­nage dans les émul­si­fiants de ses ma­ca­ro­nis en boîte. Mais le coeur n'y est plus. D'au­tant qu'au même mo­ment, pour chan­ger d'image ou pré­pa­rer l'ave­nir, ces lé­gendes de la mal­bouffe – pour­tant ja­mais éga­lées dans leur créa­ti­vi­té in­dus­trielle et sur leur ter­ri­toire – doivent ra­che­ter à prix d'or des marques éco­los à la noix qui ne rap­portent pas un rond (820 mil­lions de dol­lars pour le fa­bri­cant de pâtes « na­tu­relles » An­nie's Ho­me­grown) et in­ves­tir des for­tunes (50 mil­lions de dol­lars pour Nest­lé) dans la re­cherche de pro­duits « plus sains ». Si on n'y prend pas garde et qu'on ne ré­agit pas as­sez vite, c'est tout un uni­vers de par­fums fac­tices, ad­dic­tifs et sur­puis­sants – à cô­té des­quels on sait bien que le sexe n'est qu'un pis-al­ler – qui pour­rait s'éva­nouir à ja­mais. Peut-on rai­son­na­ble­ment ima­gi­ner une vie sans stabilisan­ts, épaississa­nts, agents de tex­ture, de charges ou de ré­ten­tion d'eau ? Qui donc rêve d'une exis­tence où le seul point break (la pres­sion idéale d'une chips qui croque sous la dent pour un plai­sir maxi) se­rait une sa­lade ro­maine cer­ti­fiée bio ? Ti­rer un trait sur la « dis­pa­ri­tion de den­si­té ca­lo­rique », ce leurre neu­ro­lo­gique qui nous fait croire que le Cur­ly n'est pas gras parce qu'il fond plus vite en bouche, est-il for­cé­ment un pro­grès ? Pas sûr. Car dé­jà, la ré­sis­tance à la dic­ta­ture de la bouffe bien-pen­sante et pro­prette qui dé­prime le cé­li­ba­taire en vi­rée s'or­ga­nise. D'abord aux États-unis où la mode de la dude food, la ten­dance des bur­gers hy­per­ca­lo­riques (plus de 1 000 ca­lo­ries mi­ni­mum) les soirs de grande beu­ve­rie, offre de nou­velles parts de mar­ché (to­ta­le­ment in­es­pé­rées) au Chil­li Cheese Bur­ger X-tra long, le der­nier sand­wich de 17,5 cm de long de Bur­ger King. En­suite en France, où la fi­liale hexa­go­nale de Mcdo­nald's, bien plus pré­sen­table que sa mai­son mère amé­ri­caine (Jo­sé Bo­vé leur a fait très peur), pas­se­rait presque pour une bou­che­rie étable du Mé­zenc à cô­té de ses concur­rents. Et où tout le monde at­tend – vi­si­ble­ment avec une cer­taine im­pa­tience – le « vrai » dé­bar­que­ment de Bur­ger King et son King Crois­san'which (double crois­sant aux sau­cisses, ba­con et oeufs) après le ra­chat du ré­seau Quick et de ses 400 res­tau­rants (tou­jours en dis­cus­sion). En­fin au Ja­pon, où l'on a pas mal d'an­nées de junk food à rat­tra­per et où la fon­due Bur­ger King (sorte de can­coillotte tié­dasse au ched­dar, moz­za­rel­la, par­me­san, em­men­tal, boeuf et sau­cisses grillées) fait dé­sor­mais un car­ton. Et aus­si en Suisse où le cé­lèbre Mc­grill­sch­nagg de Mcdo­nald's, la ver­sion hel­vète de l'or­gie gal­lo-ro­maine à base de porc grillé, ba­con, oi­gnons frits, fro­mage fon­du et ga­lettes de pommes de terre (les « rös­ti »), force tou­jours le res­pect des exi­lés fis­caux.

« Pour sur­vivre, les grandes si­gna­tures de la res­tau­ra­tion ra­pide sont pour­tant contrainte­s de chan­ger ra­di­ca­le­ment d’état d’es­prit et de sys­tème de production, cor­rigent Hans Ta­pa­ria et Pa­me­la Koch. Pour cer­taines d’entre elles, c’est une ques­tion de mois ! Avec un de­voir de trans­pa­rence sur toutes les étapes de pré­pa­ra­tion. Même les marques de plats sur­ge­lés s’écroulent au­jourd’hui face au rayon frais des su­per­mar­chés. » Seule­ment voi­là. Et si l'ave­nir de la junk food re­po­sait sur­tout sur le fait que ses clients n'ont, en réa­li­té, pas du tout en­vie de sur­vivre ? Comme la drogue ou le ta­bac (Marl­bo­ro pos­sé­dait au­tre­fois Kraft et Na­bis­co, le créa­teur d'oreo), il est des cui­sines que l'on ap­pré­cie d'abord parce qu'elles sont vrai­ment mor­telles. •

1. D’après une étude du ma­ga­zine Eat this, not that !.

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