An­selm Kie­fer Il y a un art après le dé­sastre

Causeur - - Sommaire N° 28 – Octobre 2015 - Pierre La­ma­lat­tie

Deux ré­tros­pec­tives sont consa­crées à An­selm Kie­fer cet au­tomne, à la Bi­blio­thèque na­tio­nale de France et à Beau­bourg. Cet ar­tiste puis­sant et ori­gi­nal nous fait par­ta­ger un sen­ti­ment tra­gique de l'his­toire. Mé­fiant en­vers la théo­rie mais avide de sens, il est as­sez peu so­luble dans l'art contem­po­rain.

La scène se si­tue en 1969. Un plas­ti­cien al­le­mand de 24 ans se sin­gu­la­rise en al­lant, vê­tu de l’uni­forme de son père, faire le sa­lut na­zi dans di­verses villes de l’eu­rope an­cien­ne­ment oc­cu­pée. Il est im­mé­dia­te­ment cé­lèbre dans le mi­cro­cosme de l’art. C’est An­selm Kie­fer. Ori­gi­naire de Do­naues­chin­gen (Bade-wur­tem­berg), il a fait des études de droit et de lit­té­ra­ture puis, fi­na­le­ment, s’est ins­crit aux Beaux-arts de Düs­sel­dorf. C’est une époque où la no­tion d’in­ter­ven­tion a le vent en poupe. Par cette « ac­tion ar­tis­tique », ex­plique-t-il, il veut lut­ter contre l’ou­bli. Ce­la ne plaît pas à tout le monde. On l’ac­cuse, se­lon une ex­pres­sion al­le­mande, de « chier dans son propre nid ». Il est per­so­na non gra­ta. Souf­frant de ne pas être com­pris dans son pays, il part s’ins­tal­ler en France, à Bar­jac, pe­tit vil­lage du Gard. Après ce dé­but fra­cas­sant com­mencent pour lui une vie et une oeuvre bien dif­fé­rentes.

Vé­gé­taux sé­chés, livres brû­lés, verre bri­sé...

Ceux qui ont la chance de vi­si­ter son ate­lier dé­couvrent quelque chose de gi­gan­tesque, d’ex­tra­va­gant et, même, d’un peu dé­ment. Ins­tal­lé dans une an­cienne fi­la­ture, il amé­nage des lieux de tra­vail, de sto­ckage et de pré­sen­ta­tion dé­me­su­rés. Il y a des ponts-tun­nels, des sou­ter­rains et un parc peu­plé d’in­quié­tantes tours en mo­dules de bé­ton, toutes de guin­gois. En 2007, il ouvre un autre ate­lier de 35 000 m² en ré­gion pa­ri­sienne. Il y vit ai­dé d’une di­zaine d’as­sis­tants. On y cir­cule à vé­lo.

Si l’ar­tiste a be­soin de tels es­paces, c’est qu’il veut dé­sor­mais se confron­ter à la ma­tière, à des quan­ti­tés in­vrai­sem­blables de ma­tière. « Je ma­ni­pule, dit-il, des cou­leurs, des ma­tières, sans sa­voir pré­ci­sé­ment ce que je fais, mais quelque chose me pousse. » Et il n’y va pas de main morte. Telle la mé­na­gère qui ne mé­gote pas sur les lé­gumes pour son pot-au-feu, An­selm Kie­fer jette dans le grand four­neau de sa créa­tion toutes sortes d’ob­jets. On y trouve des vé­gé­taux sé­chés (jus­qu’à des arbres en­tiers), des livres brû­lés, des car­casses mé­tal­liques, des plaques de verre bri­sées, etc. Il ajoute du sable, de l’ar­gile et des pig­ments. Un liant par­ti­cu­liè­re­ment pâ­teux, le shel­lac (gomme-laque), donne à sa pein­ture une épais­seur et une ir­ré­gu­la­ri­té in­édites. Mais c’est sur­tout le plomb qui est son ma­té­riau de pré­di­lec­tion, de­puis qu’il a ac­quis, lors d’une ré­no­va­tion de la ca­thé­drale de Co­logne, les an­ciennes feuilles qui cou­vraient l’édi­fice.

Son in­té­rêt pour le mé­tal sa­tur­nien n’est pas la seule chose qui le rap­proche de l’al­chi­mie. Il a cette dis­po­si­tion d’es­prit de vou­loir trans­mu­ter en oeuvre d’art les choses ap­pa­rem­ment ba­nales qui lui tombent sous la main. « On lutte, dit-il en­core, et en lut­tant, on ar­rive à l’es­sence, si on a de la chance. » Il opère en ex­pé­ri­men­ta­teur. Il s’agit vi­si­ble­ment pour lui d’une af­faire très sé­rieuse. « Je dé­cri­rais mon ate­lier comme le lieu où je cherche à faire des dé­cou­vertes sur l’ori­gine. » L’ins­tal­la­tion Ni­gre­do (oeuvre au noir) pré­sen­tée à la BNF consiste en un éton­nant en­tas­se­ment de feuilles de plomb et de chaises pliantes en fer. Il a ex­po­sé ce mil­le­feuille aux in­tem­pé­ries. Les cou­lures des oxydes se sont mé­lan­gées. La stra­ti­fi­ca­tion a pris des al­lures géo­lo­giques. Il en ré­sulte une pièce d’une étrange uni­té.

Une ren­contre dé­ter­mi­nante avec le ju­daïsme

L’ar­tiste est ha­bi­té par ce que l’on pour­rait ap­pe­ler « le sen­ti­ment de l’his­toire ». Né en Al­le­magne en 1945, il se sent en­fant de « l’an­née zé­ro ». Il est han­té par la Shoah.

Nombre de ses pein­tures évoquent les camps par les rails qui semblent s’y di­ri­ger. Par­fois, l’anéan­tis­se­ment est sim­ple­ment sug­gé­ré par des pay­sages dé­so­lés dont la pers­pec­tive dis­pa­raît dans un point de fuite. C’est le cas de Das Lied von der Ze­der, pièce ex­po­sée à la BNF, où des vers de Paul Ce­lan (1920-1970) sont cou­chés dans un la­bour en­nei­gé. Son in­té­rêt s’étend à l’iden­ti­té al­le­mande exa­mi­née sous l’éclai­rage ré­tros­pec­tif du dé­sastre, fai­sant al­ter­ner les thèmes de la com­pa­ci­té de la na­ture et de la dé­me­sure hu­maine. L’in­quié­tude et la fas­ci­na­tion s’y mêlent, non sans une cer­taine am­bi­guï­té.

De l’his­toire in­té­rio­ri­sée, Kie­fer passe na­tu­rel­le­ment à la quête de ce qui se pro­duit en l’homme. C’est ce que semble en par­ti­cu­lier ex­pri­mer une pein­ture mo­nu­men­tale – en hom­mage ou en ré­fé­rence à Hei­deg­ger – pré­sen­tée à la BNF. La pièce est in­ti­tu­lée Lich­tung (al­lé­ge­ment, éclair­cie, clai­rière). On y voit une épaisse fo­rêt nor­dique sous la neige avec, au centre, une clai­rière. Un pa­quet de livres brû­lés est sus­pen­du de­vant. On ne sait pas s’il s’agit d’une al­lu­sion aux au­to­da­fés na­zis ou à la trans­mu­ta­tion al­chi­mique par le feu, chère à l’ar­tiste. Tou­jours est-il que la pein­ture est tra­ver­sée par une trou­blante ten­sion.

La ques­tion de la foi est sou­vent pré­sente dans les oeuvres d’an­selm Kie­fer. Éle­vé dans la re­li­gion ca­tho­lique, long­temps en­fant de choeur, il est ma­ni­fes­te­ment fa­mi­lier avec cette tra­di­tion. Ain­si, dans l’ex­po­si­tion de la BNF, conçue se­lon un plan en ba­si­lique, on peut voir des livres consa­crés aux li­ta­nies de Lorette (in­vo­ca­tions ré­pé­ti­tives à la Vierge Ma­rie).

Mais c’est sur­tout la ren­contre avec le ju­daïsme qui se­ra pour lui dé­ter­mi­nante. Elle in­ter­vient as­sez tar­di­ve­ment, lors d’un voyage en Is­raël en 1983 et 1984. An­selm Kie­fer s’in­té­resse en par­ti­cu­lier à Isaac Lou­ria (1534-1572), rab­bin qui a fon­dé l’école kab­ba­lis­tique de Sa­fed (ville du nord d’is­raël). Il ne conçoit pas la créa­tion comme un acte de construc­tion et d’or­ga­ni­sa­tion, mais au contraire, comme un re­trait de Dieu, le vide ain­si pro­duit ayant, en quelque sorte, fait de la place pour le monde. Des vases (se­phi­roth) conte­nant les prin­cipes di­vins y ont quand même été dis­po­sés, mais ils se brisent vite, si bien que l’uni­vers ap­pa­raît hé­té­ro­gène, im­par­fait et par­se­mé de bri­sures à ré­pa­rer. An­selm Kie­fer adopte →

cette vi­sion comme une vé­ri­table phi­lo­so­phie de l’his­toire. Ce­la lui ins­pire l’ins­tal­la­tion She­ri­vat Ha-ke­lim, pré­sen­tée à la BNF, faite d’énormes livres en plomb sé­pa­rés par des verres écla­tés.

« Être contem­po­rain, c'est très ré­duc­teur ! »

Dif­fi­cile, donc, de ne pas faire le rap­pro­che­ment entre An­selm Kie­fer et la pein­ture d’his­toire qui, au­tre­fois, était consi­dé­rée comme le genre le plus noble, avant d’être bat­tue en brèche par la mo­der­ni­té. C’est dire que cet ar­tiste est as­sez peu so­luble dans l’art contem­po­rain. « Être contem­po­rain, dé­clare-t-il, c’est très ré­duc­teur ! » Il ré­pète à l’en­vi qu’il ne croit pas à l’idée de pro­grès en art. « Une oeuvre du xxe siècle, mar­tèle-t-il, ne peut pré­tendre être plus avan­cée qu’une autre du xve siècle. » Il aime Tin­to­ret et Gus­tave Mo­reau, Frie­drich et Rem­brandt… Il ar­pente le temps, dans les pas d’ar­tistes an­ciens, en cher­chant à faire et re­faire des ex­pé­riences fé­condes.

« UNE OEUVRE DU XXE SIÈCLE NE PEUT PRÉ­TENDRE ÊTRE PLUS AVAN­CÉE QU'UNE AUTRE DU XVE SIÈCLE »

An­selm Kie­fer ne se contente pas de pro­duire des oeuvres. Il est ha­bi­té par une vé­ri­table concep­tion de l’art qu’il es­saye de faire par­ta­ger au fil de ses ex­po­si­tions. Il a certes beau­coup évo­lué de­puis les pro­vo­ca­tions à pe­tit bud­get de ses dé­buts. Mais il faut re­con­naître qu’il a tou­jours été fi­dèle à cette convic­tion es­sen­tielle que l’art a une mis­sion spi­ri­tuelle, quelque chose à ex­pri­mer, une sorte de su­jet. L’art ne peut pas res­ter un simple exer­cice for­mel, si brillant soit-il. Il ne peut pas être com­plè­te­ment hors su­jet, il doit avoir un sens, il doit nous concer­ner.

C’est ce qui lui ins­pire, par exemple, une oeuvre dans la­quelle il iro­nise sur Do­nald Judd, plas­ti­cien amé­ri­cain qui pra­ti­quait un mi­ni­ma­lisme concep­tuel ra­di­cal. An­selm Kie­fer a pris un ca­ta­logue de cet ar­tiste et y a col­lé des pho­tos por­no, se­lon di­verses pré­sen­ta­tions plus ou moins re­haus­sées de gouache. Au fil des pages, il faut bien ad­mettre qu’on fixe plus vo­lon­tiers les femmes nues que les fi­gures géo­mé­triques de Judd. On peut pen­ser que ce n’est pas très ma­lin, comme mon­trer ses ni­chons pour per­tur­ber un dé­bat po­li­tique. Ce­pen­dant, à y re­gar­der de plus près, le dis­po­si­tif dé­montre aus­si la faible ef­fi­ca­ci­té d’un art pu­re­ment for­ma­liste si fa­ci­le­ment éclip­sé par la pre­mière image ve­nue.

Dès que l’on parle de sens ou de su­jet ap­pa­raît le risque d’un art édi­fiant, voire pon­ti­fiant. Mais « l’art, nous in­dique An­selm Kie­fer, n’est pas illus­tra­tion des idées pro­duites par l’in­tel­lect : c’est en ex­pé­ri­men­tant que jaillissen­t les idées. Cette pen­sée est à l’op­po­sé de cer­taines pra­tiques contem­po­raines. Au­jourd’hui, bon nombre d’ar­tistes ne partent pas de l’acte créa­teur en soi, mais in­versent le pro­ces­sus. S’ap­puyant sur les théo­ries es­thé­tiques d’ador­no, de Ben­ja­min ou de Lukács, ils les ap­pliquent, tels des modes d’emploi, à leur propre production ».

C’est ce dan­ger qui semble avoir conduit l’ar­tiste à s’in­té­res­ser à la querelle des ico­no­clastes, à la­quelle il consacre une sé­rie de pièces in­ti­tu­lée Bil­ders­treit (ba­taille d’images). Il s’agit des troubles qui agitent l’em­pire by­zan­tin des viiie et ixe siècles. Le terme « ico­no­claste » est donc à prendre au sens lit­té­ral de des­truc­teur d’images. La vo­lon­té d’éra­di­quer tout art fi­gu­ra­tif émane prin­ci­pa­le­ment des hauts di­gni­taires de l’église, des théo­lo­giens, des em­pe­reurs eux-mêmes et de l’ad­mi­nis­tra­tion cen­trale. Les fi­dèles at­ta­chés aux images (ico­no­doules) sont au contraire ma­jo­ri­tai­re­ment is­sus des mi­lieux po­pu­laires, des pro­vinces et des mo­nas­tères re­cu­lés. En 843, l’im­pé­ra­trice Théo­do­ra met fin aux troubles en s’ap­puyant sur un sy­node. Le com­pro­mis au­quel on abou­tit au­to­rise l’art fi­gu­ra­tif, mais en le vi­dant en grande par­tie de son conte­nu. Il en ré­sulte une forme de re­pré­sen­ta­tion qui s’in­ter­dit d’être réa­liste et ex­pres­sive. C’est ce qui fait le charme hié­ra­tique de l’art by­zan­tin, mais lui im­pose aus­si ses li­mites ter­ri­ble­ment étroites. Cet épi­sode his­to­rique a connu plu­sieurs re­makes, quand une rai­son su­pé­rieure, une re­li­gion ou une idéo­lo­gie ont ten­té de di­ri­ger, res­treindre ou dé­truire l’art.

An­selm Kie­fer n’aime pas le bla-bla qui fait sou­vent fonc­tion de li­quide am­nio­tique de l’art contem­po­rain. « Il est im­pos­sible, ré­vèle-t-il, de sai­sir le ca­rac­tère de l’art par le verbe. Il n’y a pas de dé­fi­ni­tion de l’art. Toute ten­ta­tive de dé­fi­ni­tion se dé­fait au seuil de son énon­cé, au même titre que l’art ne cesse d’os­cil­ler entre sa perte et sa re­nais­sance. »

Tout compte fait, non seule­ment An­selm Kie­fer nous livre des oeuvres sai­sis­santes, mais il nous en­traîne éga­le­ment dans une concep­tion gran­diose de l’art. En 2010, il a ti­tré sa confé­rence inau­gu­rale au Col­lège de France : « L’art re­naî­tra de ses ruines. » En re­gar­dant son tra­vail ma­gis­tral, on se dit que c’est bien par­ti ! •

She­vi­rat Ha-ke­lim (Le bris des vases), 2011.

Es ist ei­ner, der trägt mein Haar, 2005.

An­selm Kie­fer, rétrospect­ive, du 16 dé­cembre au 18 avril, Centre Georges-pom­pi­dou, Pa­ris.

À voir ab­so­lu­ment : « An­selm Kie­fer, l'al­chi­mie du livre », du 20 oc­tobre au 7 fé­vrier, Bi­blio­thèque na­tio­nale de France.

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