Pé­guy, Mu­ray, les an­ti­mo­dernes sont d'ac­tua­li­té

Causeur - - Sommaire N° 30 – Décembre 2015 - Pro­pos recueillis par Daoud Bou­ghe­za­la

Dé­jà au­teur d'un brillant es­sai sur Phi­lippe Mu­ray, Alexandre de Vi­try vient de pu­blier Cons­pi­ra­tions d'un so­li­taire consa­cré à Charles Pé­guy. Jon­glant d'un mé­con­tem­po­rain à l'autre, il re­vient sur les illu­sions d'une mo­der­ni­té qui a fas­ci­né ces deux es­prits libres sans ja­mais les du­per.

LE PA­TRIO­TISME DE PÉ­GUY RES­SEMBLE PLUS AU « NA­TIO­NA­LISME JUIF » ANARCHISAN­T DE SON AMI BER­NARD LA­ZARE QU'AU « NA­TIO­NA­LISME IN­TÉ­GRAL » DE MAUR­RAS.

Cau­seur. Vous avez réa­li­sé votre thèse sur Pé­guy sous la di­rec­tion d'an­toine Com­pa­gnon, qui a une dé­fi­ni­tion bien pré­cise des « an­ti­mo­dernes ». Ran­gez-vous l'au­teur de L'ar­gent dans cette ca­té­go­rie de pen­seurs ?

Alexandre de Vi­try. Pour Com­pa­gnon, l'an­ti­mo­derne, c'est un « mo­derne dé­niai­sé du mo­derne » qui n'est pas dupe et re­tourne la mo­der­ni­té contre elle-même. Cette ca­té­go­rie s'ap­plique par­ti­cu­liè­re­ment bien à Pé­guy parce qu'il part de la mo­der­ni­té pour la re­tour­ner comme un gant, pour en faire la cri­tique et la mettre à nu. Mal­gré une ap­pa­rence dé­ca­lée, an­ti­mo­derne ou ré­ac­tion­naire, Pé­guy a quelque chose d'ex­trê­me­ment mo­derne, no­tam­ment à tra­vers son en­ga­ge­ment aux cô­tés des forces po­li­tiques les plus avant-gar­distes de son époque (le so­cia­lisme, l'anar­chisme, le drey­fu­sisme), mais aus­si dans son rap­port à la langue et au style.

Au­jourd'hui, de la gauche ré­pu­bli­caine à la droite ca­tho­lique, tout le monde s'en ré­clame peu ou prou. Lui-même iro­ni­sait sur « le » ou les « par­tis Pé­guy ». Com­ment ex­pli­quez-vous une pos­té­ri­té aus­si hé­té­ro­clite ?

De son vi­vant, mais sur­tout après sa mort, il a été lu et ap­pro­prié par dif­fé­rentes gauches (pas tou­jours « ré­pu­bli­caines » !) et dif­fé­rentes droites. Pé­guy a tou­jours été une fi­gure tu­té­laire de la re­vue per­son­na­liste Es­prit, tan­dis que le trots­kiste Da­niel Ben­saïd fut aus­si l'un de ses lec­teurs as­si­dus. Dans les an­nées 1940, il a ser­vi aux pé­tai­nistes comme aux ré­sis­tants. Plus ré­cem­ment, Fran­çois Bay­rou ne manque ja­mais une oc­ca­sion de rap­pe­ler qu'il lit Pé­guy presque tous les jours, et une po­lé­mique très vive est née dans le Lan­der­neau pé­guyste si­tôt que le Front na­tio­nal est al­lé dé­po­ser une gerbe sur sa tombe. Cette di­ver­si­té crée un ef­fet de confu­sion, mais ces contra­dic­tions sont in­hé­rentes à la fi­gure de Pé­guy. En 1910, il re­çoit des éloges vi­brants de Bar­rès pour Le Mys­tère de la cha­ri­té de Jeanne d’arc, et le même Bar­rès signe sa né­cro­lo­gie quand il meurt au com­bat, alors que c'était son ad­ver­saire fron­tal dix ans au­pa­ra­vant, pen­dant l'af­faire Drey­fus, époque du­rant la­quelle Pé­guy n'hé­si­tait pas à l'in­sul­ter co­pieu­se­ment. In­ver­se­ment, Pé­guy fut l'un des plus fer­vents dis­ciples de Jean Jau­rès… avant d'ap­pe­ler à son meurtre en 1913, un an à peine avant son as­sas­si­nat. On peut dif­fi­ci­le­ment faire un plus grand écart !

Ah bon, Pé­guy a ap­pe­lé à tuer Jau­rès ? Dites-nous en plus…

En 1913, Jau­rès ap­pa­raît comme le chef de file du pa­ci­fisme par­le­men­taire et s'op­pose no­tam­ment à l'al­lon­ge­ment de la du­rée du ser­vice mi­li­taire, ce qui ul­cère Pé­guy. Pour ce­lui-ci, dé­fendre la li­ber­té et l'hé­ri­tage ré­pu­bli­cain, c'est dé­sor­mais ac­cep­ter de se consi­dé­rer en temps de guerre, comme du­rant la Ré­vo­lu­tion fran­çaise, et c'est ce qui jus­ti­fie la vio­lence de ses pro­pos : « La po­li­tique de la Conven­tion na­tio­nale, c’est Jau­rès dans une char­rette et un rou­le­ment de tam­bour pour cou­vrir cette grande voix. »

Peut-on iden­ti­fier un point de bas­cule où le Pé­guy in­tel­lec­tuel so­cia­liste « de gauche » se mue en na­tio­na­liste « de droite » ?

La ques­tion reste très dé­li­cate, et l'ob­jet en­core de bien des dis­cus­sions, mais on peut dé­ga­ger quelques grandes lignes. Pé­guy avait très vite été mar­gi­na­li­sé à l'in­té­rieur de la gauche mi­li­tante de son temps (dès la fon­da­tion des Ca­hiers de la quin­zaine, à vrai dire), et il oc­cu­pait une po­si­tion tout à fait sin­gu­lière, même comme so­cia­liste, mais c'est en 1905 qu'il a vrai­ment bas­cu­lé, après le dis­cours de Guillaume II à Tan­ger, qui lui im­pose comme une évi­dence l'im­mi­nence d'une guerre avec l'al­le­magne. Il se ré­veille au pa­trio­tisme et la guerre à ve­nir de­vient sa pré­oc­cu­pa­tion prin­ci­pale, ce qui mo­di­fie en pro­fon­deur sa vi­sion de la ci­té et sa concep­tion de l'en­ga­ge­ment, et le rap­proche en ef­fet, mais avec bien des nuances, des idées na­tio­na­listes de son époque – mais le pa­trio­tisme de Pé­guy res­semble plus au « na­tio­na­lisme juif » anarchisan­t de son ami Ber­nard La­zare qu'au « na­tio­na­lisme in­té­gral » de Maur­ras. Par ailleurs, à peu près à la même pé­riode, mais plus pro­gres­si­ve­ment, il re­trouve la foi chré­tienne de son en­fance. Il re­chigne à se dire « conver­ti » et parle plu­tôt d'un « ap­pro­fon­dis­se­ment », mais sa vie a bien été bou­le­ver­sée : toute sa vi­sion du monde et son écri­ture s'ap­puie­ront dé­sor­mais sur une méditation théo­lo­gique as­sez si­dé­rante, qui pré­fi­gure sou­vent les ré­flexions de Va­ti­can II et in­dique bien la sin­gu­la­ri­té de Pé­guy par rap­port aux mi­lieux ca­tho­liques et conser­va­teurs de son temps.

Entre le pre­mier Pé­guy so­cia­liste et ré­pu­bli­cain proche de Jau­rès et le na­tio­na­liste ch­ré­tien de Notre pa­trie mort la fleur au fu­sil en 1914, y a-t-il tout de même quelques constantes ?

Ce que j'ai es­sayé de mettre en lu­mière, c'est la co­ha­bi­ta­tion constante entre deux as­pi­ra­tions contraires. D'une part, ce que j'ap­pelle, en uti­li­sant le vo­ca­bu­laire pé­guyste, le « ci­visme », sous ses di­verses formes (so­cia­lisme, pa­trio­tisme, « com­mu­nion » chré­tienne). D'autre part, une ten­dance « in­di­vi­dua­liste » : à la fois un « per­son­na­lisme » au sens de Charles Re­nou­vier, qui consiste à mettre la per­sonne hu­maine au centre de l'en­tre­prise phi­lo­so­phique et po­li­tique, et une forme d'in­di­vi­dua­lisme nietz­schéen anarchisan­t, plus psy­cho­lo­gique que po­li­tique. Ce cô­té un peu aris­to­cra­tique a ten­dance à vi­rer au culte du « pe­tit groupe par­fait », d'hommes presque à part du monde, qui sou­haitent faire re­jaillir sur la so­cié­té tout ce qu'ils sont en train de →

POUR MU­RAY, LA DROITE N'EST QUE LE DUPLICATA PLUS OU MOINS RÉUS­SI DE LA GAUCHE, DANS LA ME­SURE OÙ LA GAUCHE EST LE PROPRE DE LA PO­LI­TIQUE MO­DERNE.

fo­men­ter dans leur coin. C'est l'es­prit qui pré­side à la nais­sance de ses Ca­hiers de la quin­zaine, en 1900.

La di­ver­si­té des contri­bu­tions au sein des Ca­hiers re­lève-t-elle du « fa­tras anar­chique », une ex­pres­sion que vous em­ployez – et qui pour­rait éga­le­ment qua­li­fier le chau­dron de sor­cière qu'est Cau­seur

? Il y a une di­ver­si­té en même temps qu'une cer­taine ho­mo­gé­néi­té à l'in­té­rieur des Ca­hiers de la quin­zaine : on y trouve des ré­pu­bli­cains, des so­cia­listes, cer­tains à ten­dance anar­chiste. C'est une re­vue fon­dée dans la conti­nui­té de l'af­faire Drey­fus, en ré­ac­tion à une mo­tion du congrès so­cia­liste de 1899 qui ap­pe­lait à li­mi­ter la li­ber­té d'ex­pres­sion dans la presse so­cia­liste afin de ne pas nuire à l'uni­té du par­ti en ges­ta­tion. Pé­guy voit dans les Ca­hiers une ci­té idéale : une « ami­tié » au sens de Mi­che­let, c'est-à-dire une pra­tique de so­cia­bi­li­té qui soit un pre­mier pas vers un ci­visme plus large. C'est en par­tie vrai, mais il y a aus­si le re­vers de la mé­daille qui est une sorte de vio­lence in­hé­rente à ce plu­ra­lisme. Voi­là une dé­rive as­sez ty­pique des ex­pé­riences anarchiste­s de l'époque, lorsque des pe­tits groupes de li­ber­taires es­saient de créer une com­mu­nau­té par­faite. En gé­né­ral, ces ten­ta­tives avortent dès qu'un chef au­to­ri­taire émerge. Ain­si Pé­guy se veut-il en re­trait de sa re­vue, lais­sant toute li­ber­té et la­ti­tude à cha­cun, mais c'est un des­pote par bien des as­pects. Il se brouille par exemple avec Da­niel Ha­lé­vy – dont il fut très proche – en rai­son de leurs évo­lu­tions di­ver­gentes, mais aus­si avec Georges So­rel, Jacques Ma­ri­tain, et même Ro­main Rol­land…

Les Ca­hiers de la quin­zaine in­carnent donc à la fois l'em­bryon de la « ci­té idéale » et la preuve de l'im­pos­si­bi­li­té de ces ci­tés dans le monde concret. Je ne sais pas si l'on peut en dire au­tant de Cau­seur !

Pas­sons à la fi­gure tu­té­laire de Cau­seur, qui est aus­si votre pre­mier ob­jet d'étude : Mu­ray. Dans L'in­ven­tion de Phi­lippe Mu­ray, vous nous met­tez en garde contre toute ré­cu­pé­ra­tion ex­tra-lit­té­raire de Mu­ray, que vous qua­li­fiez d'« écri­vain ex­clu­sif ». Pour­quoi fau­drait-il se pri­ver de son fa­bu­leux pou­voir de nui­sance phi­lo­so­phique et so­cio­lo­gique ?

Ce qui m'aga­çait à l'époque où j'ai écrit ce livre, c'est qu'on avait ten­dance à ré­duire Mu­ray à une sé­rie de pe­tites for­mules signes d'une pen­sée dite « néo­réac » dont on com­men­çait à aper­ce­voir les contours. Mu­ray, c'était un peu le ré­ser­voir de for­mules du groupe qui fait sou­vent la cou­ver­ture de L’obs : Éric Zem­mour, Éli­sa­beth Lé­vy, etc. Or, d'un point de vue lit­té­raire, je trouve bien plus in­té­res­sant d'es­sayer de com­prendre le pro­jet propre de Mu­ray : un des­sein bien plus in­tran­si­geant dé­ve­lop­pé en vue d'une es­thé­tique. Zem­mour a bien le droit de ci­ter Mu­ray, mais il ne cherche pas le beau ! C'est cette dif­fé­rence de na­ture entre l'écri­vain et cer­tains de ses lec­teurs que je vou­lais sou­li­gner.

Une chose est sûre : l'oeuvre de Mu­ray échappe à toute an­nexion idéo­lo­gique. Son ex­té­rio­ri­té ra­di­cale par rap­port à la so­cié­té fait qu'il ne veut pas chan­ger le monde, ou ren­ver­ser le dé­sastre, mais plu­tôt le ver­si­fier. Ce re­jet ra­di­cal de l'idéo­lo­gie en fait-il un homme de droite ?

Mu­ray a choi­si de se mettre dans une po­si­tion où il ne se­ra pas ap­pli­cable. C'est pour­quoi il est dif­fi­cile de sim­ple­ment le ju­ger comme un homme de droite. Il y a certes quelque chose qui l'ap­pa­rente à une cer­taine droite, et en même temps, ce qu'il cri­tique dans la gauche est tout à fait cri­ti­quable dans toute forme de droite consti­tuée. Car, même si ce­la peut pa­raître un pa­ra­doxe, toute droite a une com­po­sante pro­gres­siste ! Même les contre-ré­vo­lu­tion­naires comme Maur­ras ont l'idée d'une so­cié­té meilleure qu'il faut faire ad­ve­nir, fût-ce par un re­tour en ar­rière. La bête noire de Mu­ray, c'est pré­ci­sé­ment toute forme de pro­jet po­li­tique ou so­cial qu'on es­saie­rait de sub­sti­tuer au monde tel qu'il est. Là est la ra­di­ca­li­té de son pos­tu­lat d'ob­ser­va­tion.

Au fond, Mu­ray dé­ve­loppe l'idée que la droite est on­to­lo­gi­que­ment plus faible que la gauche. La droite n'est en ef­fet que le duplicata plus ou moins réus­si de la gauche, dans la me­sure où la gauche est le propre de la po­li­tique mo­derne.

Dans son es­sai ma­jeur Le XIXE siècle à tra­vers les âges (1984), Mu­ray a consa­cré de nom­breuses pages à la ge­nèse de la gauche mo­derne. Qu'est-ce donc que « l'oc­cul­to-so­cia­lisme », qu'il dé­monte mé­tho­di­que­ment ?

Ce que Mu­ray ap­pelle l'« oc­cul­to-so­cia­lisme », c'est une so­li­da­ri­té on­to­lo­gique entre deux ten­dances qui tra­versent le xixe siècle : d'une part le mou­ve­ment dé­mo­cra­tique, pro­gres­siste et hu­ma­ni­taire à tra­vers des fi­gures lit­té­raires telles que Vic­tor Hu­go ; d'autre part, l'es­pèce d'agi­ta­tion néo­re­li­gieuse consé­cu­tive au va­cille­ment de l'église. Cette agi­ta­tion, que Mu­ray dé­cide d'ap­pe­ler « oc­cul­tisme », va bien au-de­là des pe­tites pra­tiques telles que la né­cro­man­cie et les tables tour­nantes. Il s'agit de toutes les formes de pan­théisme et de lec­tures re­li­gieuses du monde, an­ti­chré­tiennes, néo­chré­tiennes ou néo­païennes – consciente­s ou non –, tan­tôt ex­pli­ci­te­ment ar­ti­cu­lées à un pro­jet po­li­tique, tan­tôt de ma­nière la­tente. Mu­ray ob­serve com­ment deux in­di­vi­dus a prio­ri com­plè­te­ment dif­fé­rents, l'un in­car­nant l'« Oc », l'autre le « Soc », se re­trouvent, ou alors com­ment, chez un même in­di­vi­du, ces deux élé­ments s'ar­ti­culent, en se suc­cé­dant ou en se mé­lan­geant. Hu­go dé­ve­loppe par exemple sa ten­dance hu­ma­ni­taire à par­tir du coup d'état de Louis-na­po­léon Bo­na­parte en même temps qu'il dé­couvre les tables tour­nantes, à la mort de sa fille Léo­pol­dine. Cette so­li­da­ri­té­là forme, se­lon Mu­ray, l'in­cons­cient re­li­gieux du pro­jet po­li­tique mo­derne.

Mal­gré l'im­por­tance de cet es­sai ma­jeur, pour­quoi avez-vous ten­dance à re­la­ti­vi­ser la cen­tra­li­té du XIXE siècle à tra­vers les âges dans l'oeuvre de Mu­ray ?

Plus que le som­met de son oeuvre, Le xixe siècle est une vaste in­tro­duc­tion à ce qui se­ra la « ma­tu­ri­té » de Mu­ray, dans ses vingt der­nières an­nées. D'ailleurs, quand il re­par­lait de ce livre quelques an­nées après, Mu­ray di­sait qu'il n'était pas sans per­ti­nence mais que ces ana­lyses-là ne per­met­taient plus de com­prendre ce qui se pas­sait à l'heure d'homo fes­ti­vus. Plus tard, il a eu cette for­mule bouf­fonne : « La ques­tion n’est plus : “Pour­quoi y a-t-il quelque chose plu­tôt que rien ?”, mais : “Qu'est-ce que c'est que ce mer­dier ?” » Ce­la dit bien la po­si­tion qu'a choi­sie Mu­ray : puisque les bras lui en tombent, il choi­sit d'en rire !

Une note de bas de page de votre livre sur Mu­ray m'a pa­ru es­sen­tielle. Ci­tant Alain Be­san­çon, vous ex­pli­quez qu'une chose ne peut être crue et sue en même temps et sous le même rap­port. Ain­si, Lé­nine croit qu'il sait, mais ne sait pas qu'il croit, alors que le doute se­rait consub­stan­tiel à la foi chré­tienne. L'adhé­sion au chris­tia­nisme est-elle un re­mède im­pa­rable à la pen­sée bi­naire, voire to­ta­li­taire ?

Dans Les Ori­gines in­tel­lec­tuelles du lé­ni­nisme (1977), Be­san­çon se sert de cet adage sco­las­tique mé­dié­val pour pen­ser l'idéo­lo­gie, en par­ti­cu­lier le mar­xisme-lé­ni­nisme, comme une ré­ac­ti­va­tion des struc­tures de la gnose an­tique. Ce qui est in­hé­rent au chris­tia­nisme bien com­pris, ce n'est pas seule­ment le do­maine du doute, mais le do­maine où cette dis­tinc­tion existe. Dans la re­li­gion chré­tienne bien en­ten­due, on ne peut croire et sa­voir une même chose. Un même ob­jet ne peut pas être vi­sé en même temps par ces deux opé­ra­tions de l'es­prit. C'est ain­si que la re­li­gion s'op­pose à la gnose.

Ce­la dit, je ne sais pas si le chris­tia­nisme consti­tue LE re­mède à cette ten­ta­tion gnos­tique, parce qu'un ra­tio­na­lisme athée l'est tout au­tant.

D'ailleurs, moins spec­ta­cu­laire, violent et ins­ti­tu­tion­nel que le to­ta­li­ta­risme, j'ob­serve au­jourd'hui une nou­velle confu­sion des ordres entre la croyance et le sa­voir tant chez des libres pen­seurs que du cô­té de cer­tains chré­tiens en­ga­gés dans la ci­té.

C'est-à-dire ?

Ayant du mal à dis­tin­guer leur re­gard sur la so­cié­té de leur vie spi­ri­tuelle, beau­coup cèdent à la ten­ta­tion du com­mu­nau­ta­risme ch­ré­tien. Je me sens d'au­tant plus concer­né qu'en tant que ch­ré­tien at­ta­ché à la sé­pa­ra­tion des deux ci­tés, je ne com­prends pas une telle idéo­lo­gi­sa­tion du chris­tia­nisme, par­fois opé­rée au nom de Pé­guy, d'ailleurs. À mon avis, Pé­guy est plu­tôt un re­mède à cette dé­rive, parce qu'il rap­pelle que le Ch­rist est ve­nu sau­ver le monde, et non pas le condam­ner (même po­li­ti­que­ment).

Pour res­ter dans le do­maine spi­ri­tuel, en écho à l'ac­tua­li­té la plus tra­gique, qu'a vou­lu dire Mu­ray en écri­vant dans Chers dji­ha­distes : « Nous vain­crons […] parce que nous sommes les plus morts » ?

Il vou­lait dire que rien n'ar­rê­te­rait Homo fes­ti­vus, que la fin de l'his­toire l'em­por­te­rait tou­jours sur l'his­toire… Bi­zar­re­ment, je trouve que Daech a aus­si un pe­tit cô­té Homo fes­ti­vus, avec ses vi­déos hol­ly­woo­diennes et son idéo­lo­gie ru­di­men­taire. Mais il est un peu dif­fi­cile de se ser­vir de Mu­ray pour com­prendre ce qui nous ar­rive de­puis le 13 no­vembre, car on n'a pas très en­vie de se li­vrer à la sa­tire du monde hy­per­fes­tif quand ce monde a pré­ci­sé­ment été la cible d'une at­taque aus­si stu­pé­fiante et meur­trière…

Lors­qu'il est tou­ché par la bar­ba­rie, Homo fes­ti­vus n'est-il pas notre ami, voire notre frère ?

Si je ne suis pas un grand sup­por­ter de la Nuit blanche ou de la Fête de la mu­sique, loin de là, j'aime beau­coup le Ba­ta­clan et les ter­rasses de ca­fé, et je me sens, comme tout le monde, la cible di­recte de ces at­taques. Mu­ray avait cette phrase après le 11 sep­tembre 2001 ; j'ignore com­ment il ré­agi­rait exac­te­ment au­jourd'hui. Je pense plu­tôt à Pé­guy, qui non seule­ment a tant écrit sur le « temps de guerre », sur la né­ces­si­té de se rendre sen­sible à l'évé­ne­ment qui sur­git, mais qui a aus­si beau­coup in­sis­té sur la fa­çon dont tout idéal de­vait d'abord être vé­cu in­di­vi­duel­le­ment, in­car­né, ap­pli­qué. À un mo­ment où la France est ain­si vi­sée et dé­tes­tée, il faut donc plus que ja­mais être fran­çais et fier de l'être : pas dans les dis­cours (et sur­tout pas dans les dis­cours par­ti­sans), mais dans les actes, dans une ma­nière d'être ; dans ce que Pé­guy au­rait pu nom­mer, sans y in­tro­duire trop de mo­rale, une cer­taine « ver­tu ». •

Cons­pi­ra­tions d’un so­li­taire. L’in­di­vi­dua­lisme ci­vique de Charles Pé­guy, Les Belles lettres, 2015.

L’in­ven­tion de Phi­lippe Mu­ray, Car­nets Nord, 2011.

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