Mi­grants, tous les mu­sul­mans ne sont pas frères

Causeur - - Sommaire N° 28 – Octobre 2015 - Pas­cal Bo­ries

On nous l’a suf­fi­sam­ment ré­pé­té : « Les pre­mières vic­times du ter­ro­risme, ce sont les mu­sul­mans. » Et si l’on ou­blie en gé­né­ral de pré­ci­ser que le ter­ro­risme dont on parle se re­ven­dique lui-même de l’is­lam, les mil­lions de mi­grants qui fuient au­jourd’hui les exac­tions de Daech sont bien, en grande ma­jo­ri­té, des mu­sul­mans. Pour­tant, de­puis le dé­but de la crise mi­gra­toire qui en dé­coule, on ne peut pas dire que les mu­sul­mans fran­çais se soient fait en­tendre sur le su­jet. Chez les ca­tho­liques comme chez nos di­ri­geants po­li­tiques, de nom­breuses voix s’élèvent pour ap­pe­ler à l’ac­cueil et à la so­li­da­ri­té. D’autres, moins sen­sibles aux in­jonc­tions pa­pales, hurlent à la dis­so­lu­tion pro­gram­mée de notre iden­ti­té na­tio­nale et/ou chré­tienne. Mais ce qu’en dit l’is­lam de France, per­sonne n’en sait trop rien. Plus éton­nant en­core : alors que des mil­liers de kef­fiehs fleu­rissent dans nos villes chaque fois qu’is­raël frappe la bande de Ga­za, pour dé­non­cer les « mas­sacres » per­pé­trés par un « État ter­ro­riste », pas une seule ma­ni­fes­ta­tion d’am­pleur n’a eu lieu en fa­veur des cen­taines de mil­liers de mu­sul­mans dé­pla­cés ou tués en Syrie et en Irak.

Les mu­sul­mans fran­çais se­raient-ils in­dif­fé­rents au sort de leurs in­nom­brables « frères » ve­nus du Moyen-orient, qui

Dans les mosquées pa­ri­siennes, on parle beau­coup des mi­grants. Et pas for­cé­ment en bien. Nombre de croyants éprouvent peu de sym­pa­thie pour leurs co­re­li­gion­naires sy­riens ve­nus man­ger le pain des Arabes fran­çais…

ont ris­qué leur vie pour ral­lier l’eu­rope, une main de­vant, une main der­rière ? Un ven­dre­di, à la sor­tie de la mos­quée de la rue Jean-pierre-tim­baud, dans le XIE ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris, Sa­lah nous confie : « Les ré­fu­giés sy­riens viennent grat­ter des billets tous les jours, à chaque prière. » Alors que la fête de l’aïd ap­proche, ce pra­ti­quant nous ex­plique que le « chef de famille » mu­sul­man est te­nu, à cette pé­riode, de don­ner aux pauvres 5 eu­ros par per­sonne que compte son foyer. « Alors on donne, on donne, pour­suit-il, mais il est dif­fi­cile de faire la dif­fé­rence entre les Sy­riens et les autres men­diants. Même les Rou­mains se dé­guisent et ap­prennent quelques mots d’arabe pour ve­nir faire la manche. » Ori­gi­naire d’al­gé­rie, il nous as­sure même que, là-bas, « on donne plus aux ré­fu­giés qu’aux pauvres al­gé­riens », et que les femmes qui men­dient avec un bé­bé « font plus d’ar­gent qu’un sa­la­rié ». Mes­sage re­çu : ici, on n’aime pas trop ces Arabes qui viennent man­ger le pain des Arabes… Pour Sa­lah, qui tra­vaille comme éboueur, un bon mu­sul­man ne doit pas men­dier. Un com­mer­çant de la rue, lui-même d’ori­gine sy­rienne, se dit car­ré­ment ré­vol­té par cette pra­tique qui lui fait « honte ».

Lors­qu’on de­mande à un grand jeune homme, ve­nu avec son propre ta­pis prier sur le trot­toir, si la mos­quée ou les

UN RES­PON­SABLE DU SE­COURS IS­LA­MIQUE : « IL Y A DES SY­RIENS PRO­FES­SION­NELS, COMME CEUX DE LA PORTE DE SAINT-OUEN, QUI RE­FUSENT LES CO­LIS QU'ON LEUR PRO­POSE ET DE­MANDENT DE L'AR­GENT. »

fi­dèles ont lan­cé des ini­tia­tives pour ac­cueillir ces ré­fu­giés, il nous ré­pond gen­ti­ment : « Au­cune idée. » On s’adresse alors à un groupe de grands gaillards à barbe folle, en djel­la­ba et ba­bouches, qui nous dé­vi­sagent d’un air as­sez peu jour­na­liste-friend­ly. En guise de ré­ponse, ils nous in­diquent du doigt un « res­pon­sable ». Au comp­toir de sa li­brai­rie, ce­lui-ci nous pro­pose de lais­ser un nu­mé­ro pour que l’imam nous rap­pelle. Au pas­sage, il nous ex­plique tout de même que « des Sy­riens, on en voit de­puis trois ans ». Et que l’is­lam com­mande de ve­nir en aide aux pauvres et aux ré­fu­giés, mu­sul­mans ou non. Lors­qu’on lui de­mande com­ment les au­to­ri­tés mu­sul­manes ont ap­pe­lé les fi­dèles à se mo­bi­li­ser, il ré­pond : « J’ai vu pas­ser un com­mu­ni­qué du CFCM, mais on ne l’a pas at­ten­du pour agir. » Et il nous ap­prend qu’une col­lecte de vê­te­ments a no­tam­ment été or­ga­ni­sée, à la mos­quée, où les né­ces­si­teux peuvent aus­si trou­ver à man­ger et à boire. Fi­na­le­ment, on de­vra se conten­ter de ces maigres in­for­ma­tions et d’une vague pro­messe au mo­ment de se dire « sa­lam aley­koum » : « Je pense que l’imam vous rap­pel­le­ra. » Ce ne se­ra pas le cas.

Le soir même, à la mos­quée de la rue My­rha, dans le XVIIIE ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris, l’homme d’une cin­quan­taine d’an­nées que l’on in­ter­roge nous écon­duit en une phrase : « Il faut al­ler voir le rec­teur de la mos­quée, il ré­pon­dra à vos ques­tions. » On se re­plie sur un sou­riant jeune homme go­mi­né, en djel­la­ba do­rée, mais ce­lui-ci ne com­prend vrai­sem­bla­ble­ment pas bien le fran­çais… Tout près de ce quar­tier de la Goutte-d’or, connu pour ses prières de rue, un bâ­ti­ment flam­bant neuf ac­cueille l’ins­ti­tut des cultures d’is­lam. Mais les ha­bi­tants de la rue Ste­phen­son, où il se si­tue, nous dé­cou­ragent d’avance de ten­ter d’y ob­te­nir des in­for­ma­tions. Mal­gré son nom pom­peux, ce lieu fi­nan­cé par les de­niers pu­blics sert es­sen­tiel­le­ment de salle de prière. Bien qu’on y or­ga­nise des ex­po­si­tions pour la fa­çade, les gens du coin n’ont ja­mais vu qui­conque ve­nir les vi­si­ter. D’ailleurs, ce jour-là et le len­de­main, on trou­ve­ra porte close. Dif­fi­cile, dans ces condi­tions, de sa­voir s’il existe une vé­ri­table so­li­da­ri­té entre les « cultures d’is­lam ».

En ren­trant, on re­trouve sur in­ter­net le com­mu­ni­qué du CFCM da­té du 6 sep­tembre et in­ti­tu­lé : « Le CFCM ap­pelle les mosquées de France à ac­cueillir di­gne­ment les mi­grants et les ré­fu­giés de toute confes­sion et de toute ori­gine. » Le texte in­vite « l’en­semble des mu­sul­mans de France à se mo­bi­li­ser pour prendre part à l’élan de so­li­da­ri­té qui est en train de s’or­ga­ni­ser dans toutes les villes du pays ». Et les mosquées sont priées de « contri­buer à la co­or­di­na­tion des ef­forts » d’ac­cueil des mi­grants. En­fin, « dans la pers­pec­tive de la fête d’“aïd al-adha” qui au­ra lieu le 24 sep­tembre 2015, le CFCM ap­pelle les fa­milles mu­sul­manes à in­vi­ter les mi­grants et les ré­fu­giés pour par­ta­ger avec eux des mo­ments de fra­ter­ni­té et de so­li­da­ri­té, afin de sou­la­ger leurs souf­frances ». Vu le sen­ti­ment do­mi­nant à la sor­tie des mosquées, on n’a pas vrai­ment l’im­pres­sion que ces ins­truc­tions soient sui­vies à la lettre. Mais après tout, chez les ca­tho­liques aus­si, la po­si­tion « of­fi­cielle » est loin de faire l’una­ni­mi­té… La dif­fé­rence, c’est qu’on le sait.

Contac­té par té­lé­phone, Mo­ham­med El-ouar­di, membre du Se­cours is­la­mique, as­so­cia­tion ca­ri­ta­tive fon­dée en 1991 sur le mo­dèle du Se­cours ca­tho­lique, nous parle tout de même d’ac­tions concrètes : « Nous sommes al­lés dis­tri­buer une aide ali­men­taire aux mi­grants de Ca­lais pen­dant le ra­ma­dan, dé­but juillet der­nier. Et der­niè­re­ment, nous avons ap­por­té du cous­cous aux ré­fu­giés ins­tal­lés dans un ly­cée désaf­fec­té du XIXE ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris. » L’or­ga­ni­sa­tion a éga­le­ment co­si­gné une lettre ou­verte à Fran­çois Hol­lande, l’ap­pe­lant à prendre la me­sure de cette si­tua­tion d’ur­gence. Pour­tant, lors­qu’on ra­conte à M. El-ouar­di ce que l’on a en­ten­du dans la bouche de cer­tains mu­sul­mans, il n’est pas sur­pris : « Il y a des “Sy­riens pro­fes­sion­nels”, comme ceux qui campent à la porte de Saint-ouen. Ceux-là re­fusent les co­lis qu’on leur pro­pose et de­mandent de l’ar­gent. » D’après →

cet homme de ter­rain, il faut donc com­prendre les mu­sul­mans ex­cé­dés par la men­di­ci­té : « C’est un peu dif­fi­cile, parce qu’ils ne savent pas à qui ils ont af­faire. »

Dans l’es­poir d’ob­te­nir des ré­ponses plus étayées, on se rend à la Grande Mos­quée de Pa­ris, dans le Ve ar­ron­dis­se­ment. À l’en­trée, un homme est en train de pes­ter contre des ga­mins. On lui de­mande si leur famille, ins­tal­lée sur le trot­toir d’en face, est sy­rienne. Il nous dé­trompe : « Non, eux, ce sont des Roms. Ils ap­prennent juste quelques mots d’arabe pour faire croire qu’ils sont mu­sul­mans. » Consé­quence : les jours d’af­fluence, les men­diants ex­hibent des pas­se­ports et crient en arabe qu’ils sont sy­riens. Ab­doul­wa­hid, c’est son nom, tra­vaille à l’en­tre­tien de la mos­quée. Il se ré­vèle sé­vère sur la ques­tion de l’ac­cueil des mi­grants : « En 1992, quand des bombes ex­plo­saient en Al­gé­rie, les gens ne sont pas par­tis, ils se sont en­ga­gés pour com­battre les ter­ro­ristes. Et les Tu­ni­siens n’ont pas fui au mo­ment de la ré­vo­lu­tion. » Laurent Jof­frin de­man­de­rait sans doute à Ab­doul­wa­hid s’il n’a pas honte de faire le-jeu-du-front-na­tio­nal…

Ce n’est pas le seul. Un grand jeune homme, Da­ryn, nous ex­plique qu’il ne com­pren­drait pas qu’on ré­serve des mil­liers de lo­ge­ments va­cants aux mi­grants : « Il y a des Fran­çais qui cherchent des lo­ge­ments et qui, eux, paient des im­pôts. » Le su­jet a-t-il été évo­qué par l’imam pen­dant la prière ? « Le prêche était en arabe, donc je n’ai pas tout bien com­pris », avoue-t-il. Per­son­nel­le­ment, lui se ré­jouit tout de même, « en tant que mu­sul­man », que la pho­to du pe­tit Ay­lan ait « éveillé les conscience­s ». On lui fait re­mar­quer qu’une pho­to d’en­fant tué à Ga­za dé­clenche des ré­ac­tions in­com­pa­rables chez les mu­sul­mans. Da­ryn nous ré­pond avec une can­deur désar­mante : « Ga­za c’est dif­fé­rent, c’est la pres­sion des juifs sur les mu­sul­mans. » Mal­gré sa bonne bouille, ce gar­çon a donc des idées bien ar­rê­tées : un crime est bien plus grave et ses vic­times bien plus dignes de com­pas­sion s’il est com­mis par un juif.

Pour Gha­rib et sa com­pagne Ouis­sem, qui sortent aus­si de la prière, il faut sur­tout faire la dif­fé­rence entre les vé­ri­tables « ré­fu­giés », qui n’ont « pas le choix », et les simples « im­mi­grés ». La jeune femme avance : « Il ne faut peut-être pas of­frir l’asile à ceux dont le dos­sier in­dique qu’ils étaient en sécurité, si­non ils pren­draient la place de gens qui en ont vrai­ment be­soin. » Mais elle ne s’in­quiète pas trop, parce que « l’état a pris des me­sures pour vé­ri­fier ». En re­vanche, comme Gha­rib, elle craint que l’ar­ri­vée de « mu­sul­mans pas très pra­ti­quants », qui s’au­to­risent à men­dier, ne contri­bue à « don­ner une mau­vaise image des mu­sul­mans ». À en­tendre cette sym­pa­thique Al­gé­rienne, qui compte ac­qué­rir la na­tio­na­li­té fran­çaise grâce à son union avec un Fran­çais d’ori­gine ma­ro­caine, on se de­mande si les pre­mières vic­times de l’im­mi­gra­tion ne se­raient pas – en­core – les mu­sul­mans. •

Grande Mos­quée de Pa­ris, 25 sep­tembre 2015.

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