Phi­lippe de Villiers : « Le mur du men­songe va tom­ber »

Causeur - - Sommaire N° 29 – Novembre 2015 - Pro­pos recueillis par Pas­cal Bo­ries et É­li­sa­beth Lé­vy

« LA LI­BER­TÉ DE PA­ROLE EST DE PLUS EN PLUS RES­TREINTE. ZEM­MOUR SE REND AU PA­LAIS DE JUS­TICE AU MOINS UNE FOIS PAR MOIS. »

On le croyait ran­gé des voi­tures au Puy du Fou, il re­vient en fan­fare. Son livre Le Mo­ment est ve­nu de dire ce que j'ai vu est le best-sel­ler sur­prise de la ren­trée. Si ça se trouve, ses ana­lyses sur la nul­li­té de la classe po­li­ti­co-mé­dia­tique ou ses flam­boyants plai­doyers sou­ve­rai­nistes ren­contrent de l'écho dans le bas peuple…

Cau­seur. En li­sant Le Mo­ment est ve­nu de dire ce que j'ai vu, on a par­fois l'im­pres­sion qu'il s'agit de votre ver­sion du Sui­cide fran­çais, le best-sel­ler d'éric Zem­mour. C'est un livre déses­pé­ré ?

Phi­lippe de Villiers. Oh non, sur­tout pas ! J'ai en­tre­pris de ra­con­ter, à tra­vers le prisme très per­son­nel de mes sou­ve­nirs, de mes com­bats, de mes ren­contres, com­ment ont été abat­tus les murs por­teurs et les poutres maî­tresses de la mai­son France. Mais ce n'est pas du tout un acte déses­pé­ré. Au contraire ! J'ai vou­lu écrire un sa­miz­dat pour la gé­né­ra­tion mon­tante des « dis­si­dents » qui ose­ront fran­chir les lignes rouges de ce que j'ap­pelle le pé­ri­mètre sa­ni­taire, quitte à al­ler en pri­son, et qui au­ront à coeur de re­mon­ter les murs por­teurs.

Par­don, mais des dis­si­dents, il y en a de­puis vingt-cinq ans. Et aus­si lourde soit la cen­sure contem­po­raine, on ne va pas en pri­son pour dé­lit d'opi­nion dans notre pays…

C'est à voir. Es­sayez donc de ci­ter la Bible sur l'ho­mo­sexua­li­té et vous ver­rez ce qui vous ar­ri­ve­ra. Es­sayez donc de des­si­ner Ma­ho­met, etc. Mais, au-de­là de la pri­son phy­sique, il y a la pri­son mé­ta­pho­rique. La cen­sure pré­pare l'au­to­cen­sure. La se­conde rend le plus sou­vent la pre­mière in­utile : on veille à ne pas pro­non­cer les mots pros­crits. On prend soin de ne pas glis­ser dans le car­ré psy­chia­trique, de ne pas tom­ber dans la cage aux « phobes »1 : is­la­mo­phobe, xé­no­phobe, eu­ro­phobe, ho­mo­phobe… On ca­de­nasse ses pen­sées, on se gen­darme l'âme. Je re­çois de nom­breuses lettres d'élus qui me disent : « Bra­vo, nous, nous vou­drions bien par­ler comme ça, mais on ne peut pas. » Au­tour de nous rôdent les Vopos [les of­fi­ciers de la Volks­po­li­zei, la « po­lice du peuple » de l'al­le­magne de l'est], les gar­diens de la ju­di­cia­ri­sa­tion des pen­sées et des ar­rière-pen­sées. Des pa­trouilles mo­biles pra­tiquent des contrôles sé­man­tiques in­opi­nés, des ra­dars plan­qués flashent les dé­am­bu­la­tions dou­teuses des co­car­diers, fran­chouillard­s et bi­nious. Au­jourd'hui, par exemple, la cri­tique de l'is­lam de­vient pé­rilleuse et on ne peut plus pro­non­cer le mot « France », à moins de por­ter une cré­celle pour pré­ve­nir : « Je suis lé­preux, j'aime la France, je suis lé­preux. »

Vous char­riez… Re­gar­dez Zem­mour, Cau­seur, Finkielkra­ut… Nous n'avons peut-être pas en­core ga­gné la ba­taille des idées, mais nous avons sa­cré­ment pro­gres­sé !

Oui : on en­tend mieux les cré­celles. Mais les lé­preux res­tent des lé­preux. La lèpre iden­ti­taire, vous dis-je ! Et ne peuvent s'ex­pri­mer sur le fo­rum que les gens très culti­vés. Ce sont les seuls ca­pables de sla­lo­mer entre les pièges. Car ils sont ex­perts du champ de mines et ca­pables de flai­rer l'ap­proche des lignes sa­ni­taires. En réa­li­té, la li­ber­té de pa­role est de plus en plus res­treinte. Mon livre Les Mosquées de Rois­sy pu­blié en 2006 ne pour­rait pas pa­raître au­jourd'hui, dixit mon édi­teur. Et pour ce­lui-ci, l'avo­cat d'albin Mi­chel nous a pré­ve­nus : « Il y a un pro­cès par page ! » L'édi­teur a été cou­ra­geux, il a pu­blié, mais quelle am­biance tout de même ! Zem­mour se rend au pa­lais de jus­tice au moins une fois par mois.

D'ac­cord, la pa­role est sous sur­veillance et l'en­vie du pé­nal dé­mange pas mal de monde, mais ce­la ne veut pas dire, heu­reu­se­ment, que les juges condamnent…

Ce­la veut dire que dans le droit pé­nal fran­çais, avec l'amon­cel­le­ment des sanc­tions de­puis la loi Ple­ven, per­sonne n'est à l'abri d'un mot qui vous conduit au tri­bu­nal. Donc les gens pru­dents dé­cident d'eux-mêmes d'être rai­son­nables. On ne parle plus li­bre­ment qu'en lieu sûr, sous l'oreiller ou dans un champ de trèfle. Si­non, mieux vaut res­ter dans le « cercle de la rai­son » des­si­né par le cos­mo-pro­phète Alain Minc. Si on a une classe po­li­tique à ce point asep­ti­sée, dé­vi­ta­li­sée, sous vide, in­si­pide, c'est parce que les élus font très at­ten­tion à ne pas pro­non­cer les mots qui fâchent. Les cir­con­lo­cu­tions qui vous mettent à l'abri des pour­suites ne sont pas à la por­tée du dé­pu­té de base, alors il se terre et se tait. Toute gau­loi­se­rie est un dé­ra­page. Et main­te­nant, le monde po­li­tique a chaus­sé des pan­toufles an­ti­dé­ra­pantes.

Peut-être. Nous n'en avons pas moins de bonnes rai­sons de nous mé­fier de cer­tains mots. Les dé­lires de l'an­ti­ra­cisme ne vont pas nous conduire à dé­fendre le ra­cisme. Toute so­cié­té se dé­fi­nit par les li­mites qu'elle im­pose à la li­ber­té d'ex­pres­sion.

Ça, c'est une évi­dence. Mais il s'agit d'une com­pé­tence hau­te­ment ré­ga­lienne qui ne souffre pas les dé­mem­bre­ments. Or la dé­lé­ga­tion de puis­sance pu­blique don­née à des as­so­cia­tions pro­mues auxi­liaires de jus­tice, qui guettent vos pro­pos pour y trou­ver un mot de tra­vers, est un dé­mem­bre­ment re­le­vant d'un État to­ta­li­taire, ce­lui-là même qui →

LES ON­FRAY, ZEM­MOUR, FINKIELKRA­UT SONT EN PÉ­RI­PHÉ­RIE DU SYS­TÈME PO­LI­TIQUE MAIS ILS SONT AU CENTRE DU DÉ­BAT.

ac­corde à ses séides le droit de faire les cent pas. Dans un État de droit, si quel­qu'un tient un pro­pos contraire à l'éthique la plus élé­men­taire, c'est la mis­sion du par­quet de dé­clen­cher l'ac­tion pu­blique, pas celle de ces as­so­cia­tions trans­for­mées en po­lice pa­ral­lèle mu­nie d'un bras­sard in­vi­sible. Dans la plu­part des pays eu­ro­péens, c'est ain­si que les choses se passent.

Ras­su­rez-nous, vous êtes en train de nous par­ler très li­bre­ment, non ? Ce­la dit, si, comme vous le croyez, il est tou­jours plus dif­fi­cile d'ex­pri­mer ses idées, qu'est-ce qui vous donne tant d'es­poir ?

Le mur de Maas­tricht va tom­ber. Le mur du men­songe. Tout va se li­bé­rer. On va pou­voir re­fran­ci­ser nos rêves. Nous ar­ri­vons au­jourd'hui à un mo­ment où tout se dé­noue parce que l'échec des idées folles et des uto­pies est pa­tent. Pre­miè­re­ment, l'idée d'un monde sans fron­tières ne marche plus. Au­jourd'hui, c'est ma­dame Mer­kel qui sus­pend la conven­tion de Schen­gen. Deuxiè­me­ment, une Eu­rope sans iden­ti­tés, ça ne marche pas non plus. Et c'est la Hon­grie qui donne le si­gnal, en af­fir­mant qu'elle ne veut pas perdre la sienne et qu'elle ne veut pas non plus fer­mer la porte à Dieu pour faire en­trer Al­lah. En­fin, et c'est le plus frap­pant, l'idée d'une so­cié­té mul­ti­cul­tu­relle a elle aus­si vé­cu. L'is­la­mi­sa­tion a été vou­lue par les élites qui trou­vaient très ex­ci­tante l'idée du mul­ti­cul­tu­ra­lisme. Quand j'étais à Sciences Po, on nous van­tait l'exemple du Li­ban : « Le pa­ra­dis ter­restre »… Mais les at­ten­tats sont ar­ri­vés et l'idée que nous pour­rions de­ve­nir des dhim­mis est en train de s'ins­tal­ler. De­puis, tout le monde voit bien qu'on va dans le mur. Le pre­mier égor­ge­ment a eu lieu à Gre­noble cet été. Les jeunes sont en train de com­prendre que le sys­tème ne se sauvera pas tout seul, sans une in­sur­rec­tion mé­ta­po­li­tique qui per­met­tra de re­ve­nir aux va­leurs fon­da­trices et aux ques­tions es­sen­tielles : à quoi sert la sou­ve­rai­ne­té ? À quoi sert une na­tion ? Qu'est-ce donc un pays sans contours ni conteurs ? Beau­coup de jeunes ac­com­plissent au­jourd'hui cette vé­ri­table ré­vo­lu­tion co­per­ni­cienne. Bien­tôt, ils re­dé­cou­vri­ront que, loin d'être un obs­tacle à la fra­ter­ni­té cos­mique, la na­tion est le che­min du monde. Que seules les ra­cines conduisent à l'uni­ver­sel. Tous ces jeunes por­teurs de lu­cioles cherchent leur lu­mière et la trouvent au­près de cette no­ria in­at­ten­due, dont Cau­seur est l'un des pré­cieux gé­né­ra­teurs : les On­fray, Zem­mour, Finkielkra­ut sont en pé­ri­phé­rie du sys­tème po­li­tique mais ils sont au centre du dé­bat, et ils at­tirent une nou­velle jeunesse qui fi­ni­ra par dé­bou­ler sur le fo­rum.

Mais n'en dé­plaise à Or­ban, dans l'iden­ti­té de l'eu­rope, il y a peut-être une place pour l'ac­cueil… Croyez-vous que vos idées, qui pro­gressent

dans la so­cié­té, ga­gne­ront par le jeu po­li­tique tra­di­tion­nel ? Faut-il at­tendre qu'elles remportent 51 % des suf­frages ?

Non. Les choses pour­ront chan­ger le jour où on ob­tien­dra une es­pèce de mi­no­ri­té de blo­cage, quand nos ad­ver­saires ne pour­ront plus rai­son­ner comme s'ils étaient en ter­rain conquis. Nous al­lons vivre la fable Le Re­nard et les pou­lets d'inde. Le re­nard tourne au­tour du chêne creux où se blot­tissent les pou­lets d'inde. À force de ne plus pen­ser qu'au re­nard qui passe et re­passe, on croit qu'il y a mille re­nards ; alors les pauvres pou­lets tombent sous hyp­nose et, bien sûr, le re­nard les mange. Les pou­lets d'inde sont les mon­dio­crates de la « mon­dia­li­sa­tion heu­reuse ». Et le re­nard, qui est sou­ve­rai­niste et ru­sé, c'est nous. Il y a dix ans, c'était l'in­verse.

Mais es­sayons de tra­cer la gé­néa­lo­gie de notre si­tua­tion. A-t-on man­qué une oc­ca­sion de chan­ger le cours des choses au mo­ment du ré­fé­ren­dum sur le trai­té de Maas­tricht ?

Oui, je le pense. Il s'est pas­sé quelque chose d'his­to­rique à Maas­tricht : on a chan­gé de ré­gime. On est pas­sé d'un ré­gime dé­mo­cra­tique à un ré­gime oli­gar­chique. De­puis 1992, le pou­voir n'a plus le pou­voir. Les po­li­ti­ciens conti­nuent à faire croire aux ap­pa­rences de la po­li­tique. Mais il n'y a plus de po­li­tique. Il n'y a plus qu'un jeu de fri­mousses. C'est à ce­lui qui pleu­re­ra le mieux. On pro­met, mais ce­lui qui tient la pro­messe est der­rière le ri­deau. C'est comme si je fai­sais croire aux Puy­fo­lais que les dé­ci­sions se prennent tou­jours au Puy du Fou alors que tout se­rait di­ri­gé de­puis Dis­ney­land. Cette grande abla­tion de sou­ve­rai­ne­té a été vou­lue et or­ga­ni­sée par les res­pon­sables po­li­tiques. Après la mort de Pom­pi­dou, la France, consi­dé­rant qu'elle avait fait son temps, a trans­fé­ré le pou­voir po­li­tique à d'autres : Wa­shing­ton, Ge­nève, Franc­fort, Bruxelles. Ce fai­sant, le pou­voir a per­du à la fois la po­tes­tas et l'auc­to­ri­tas. Au­jourd'hui, la po­tes­tas est par­tie à Bruxelles et l'auc­to­ri­tas chez Ru­quier – mé­ca­no géant d'un cô­té, people de l'autre. Le coq gau­lois est sous la pro­tec­tion de l'aigle amé­ri­cain. Et on s'étonne qu'il ne chante plus. Pour les lu­dions élec­tro­niques et homo zap­piens qui cli­gnotent en prime time, la charge mo­rale du pou­voir et de l'hé­ri­tage fran­çais était trop lourde. La gé­né­ra­tion des « in­gé­nieurs so­ciaux » et la cou­veuse à pou­lets de bat­te­rie hors sol qu'est L'ENA ont pro­duit ce qu'elles de­vaient pro­duire : des mé­ca­ni­ciens et non plus des vi­sion­naires.

Vous ou­bliez que le trai­té de Maas­tricht a été ap­prou­vé par ré­fé­ren­dum, donc que le peuple a lui aus­si vou­lu cette « abla­tion de sou­ve­rai­ne­té ». Dans le fond, à ce mo­ment-là, com­mence pour vous une deuxième vie po­li­tique.

Oui. C'est là que tout a bas­cu­lé. La cam­pagne ré­fé­ren­daire de Maas­tricht m'a pro­fon­dé­ment mar­qué parce que nous sen­tions – les « conscrits » de Maas­tricht, Séguin, Pas­qua et moi – qu'il se pas­sait quelque chose de très grave, et que ce se­rait pour la classe po­li­tique une ligne de frac­ture du­rable. D'un cô­té le sou­ve­rai­nisme, de l'autre le mon­dia­lisme. Il y avait ceux qui pen­saient, comme Jean Mon­net et Gis­card – le fils spi­ri­tuel de Cohn-ben­dit –, que la France ne pou­vait

Charles Pas­qua, Phi­lippe Se­guin et Phi­lippe de Villiers, lors d'un ras­sem­ble­ment contre la ra­ti­fi­ca­tion du trai­té de Maas­tricht, 12 sep­tembre 1992, Pa­ris.

plus ré­soudre ses pro­blèmes toute seule. Ils vou­laient créer un mar­ché pla­né­taire de masse et rem­pla­cer le ci­toyen par un consom­ma­teur com­pul­sif, post­né­vro­tique. Et il y avait ceux qui pen­saient que la France a tou­jours eu, dans son tré­fonds, les res­sources mo­rales pour im­po­ser au monde une vi­sion qui soit la sienne, ré­ti­cente à la mar­chan­di­sa­tion de nos rêves et de nos de­voirs d'hu­ma­ni­té.

Par­lons-en, des conscrits ! Vous vous êtes vite re­trou­vé as­sez seul sur le champ de ba­taille. Vous ra­con­tez le « lâche soulagemen­t » du soir du ré­fé­ren­dum per­du à un che­veu. Vous avez com­pris que Pas­qua et Séguin n'étaient pas prêts à ren­ver­ser la table…

Au soir du ré­fé­ren­dum, j'ai com­pris que la force d'ai­man­ta­tion du sys­tème par­ti­to­cra­tique était in­ouïe. Ma­rie-france Ga­raud a très bien ré­su­mé ce jeu de forces : « C'est un ma­nège qui tourne et éjecte. Si vous vous écar­tez du centre, les forces cen­tri­pètes vous aban­donnent et les forces cen­tri­fuges vous pré­ci­pitent dans les gé­hennes. » Séguin et Pas­qua sont vite re­tour­nés au ber­cail. Comme Che­vè­ne­ment à gauche. Leurs par­tis leur ont ou­vert les bras. In­car­tade par­don­née. Comme on dit au Qué­bec : « On re­vient dans la danse, le bal re­prend et cha­cun re­trouve sa cha­cu­nière. »

Vous pou­vez désap­prou­ver Jean Mon­net et les pères de l'eu­rope, ce­la ne si­gni­fie pas qu'ils étaient des sa­lauds cy­niques. Ils étaient réel­le­ment ha­bi­tés par l'ob­ses­sion de ne pas re­voir la guerre en Eu­rope. On peut être d'ac­cord avec ça, non ?

Ce sont les Amé­ri­cains qui me­naient la danse et ils sa­vaient très bien ce qu'ils vou­laient faire : une Eu­rope sans li­mites géo­gra­phiques, un es­pace sans fron­tières, sans gou­ver­ne­ment et sans dé­mo­cra­tie, l'eu­ro­land dans le world­land. Il fal­lait que les firmes a-na­tio­nales trouvent de nou­veaux mar­chés, de nou­velles clien­tèles, de nou­veaux ap­pé­tits. Il fal­lait l'alliance du li­bé­ral et du li­ber­taire, du no li­mit et du no fron­tier. C'est le cahier des charges qu'ils ont don­né à Jean Mon­net, sa­la­rié de la banque La­zard. Je ne crois pas que Gis­card, du haut de sa brillante in­tel­li­gence et du fait de sa proxi­mi­té avec Jean Mon­net, ait igno­ré ce pro­jet d'anéan­tis­se­ment du po­li­tique. Pour tous ces Jef­fer­son en Play­mo­bil, l'idée était simple : on ne pour­rait ob­te­nir la paix que par la pros­pé­ri­té mon­diale, qui fe­rait tom­ber toutes les dic­ta­tures, ra­va­le­rait les pul­sions hu­maines et les my­tho­lo­gies dan­ge­reuses. Ces gens-là ne croyaient plus à l'au­to­no­mie du po­li­tique. Ils croyaient que l'ad­mi­nis­tra­tion des choses al­lait rem­pla­cer le gou­ver­ne­ment des hommes2. Plus de po­li­tique, plus de dé­bat. Grâce à la fu­sion de l'éco­no­mique et du po­li­tique, Google, Apple et Mi­cro­soft sont plus puis­santes que n'im­porte quel État sou­ve­rain.

En tout cas, l'as­pi­ra­tion de l'eu­rope à de­ve­nir une grande salle de gym, à sor­tir de l'his­toire si vous pré­fé­rez, n'est pas un choix ve­nu d'en haut. Une par­tie des peuples d'eu­rope la par­tage, pas seule­ment une oli­gar­chie… Tout le monde veut ache­ter un ip­hone au prix du tra­vail chi­nois !

On peut ache­ter un ip­hone et faire de la gym tout en sou­hai­tant conser­ver ses at­ta­che­ments vi­taux. Un des tra­vers de nos po­li­tiques, de­puis la mort de Pom­pi­dou, ce n'est pas seule­ment leur igno­rance, c'est leur mé­pris de l'his­toire. Par →

« QUI A SA­BOR­DÉ LA RÉ­PU­BLIQUE ? CE SONT MES CEN­SEURS ET LES VÔTRES. »

exemple Gis­card me di­sait : « L'his­toire, je me mé­fie de ce qu'elle char­rie de pas­sions, à tra­vers les épo­pées my­thiques qui ont fait cou­ler tant de sang. Je veux sor­tir la France de l'his­toire pour la sor­tir du tra­gique. »

Eh bien, ré­pé­tons-le, beau­coup de gens pensent comme Gis­card. Le monde po­li­tique que vous avez quit­té est-il bien pire que ce­lui dans le­quel vous étiez en­tré ?

Les nou­veaux po­li­ti­ciens font du consu­mé­risme po­li­tique. Ils veulent être en tête de gon­dole. Ce sont des pro­duits : on les sonde et on les consomme. Ils ont une date de pé­remp­tion : bien­tôt un seul man­dat. Je me sou­viens d'un trai­ning té­lé­vi­suel où se trou­vaient Mi­chel Noir, Alain Jup­pé et Fran­çois Léo­tard. L'en­traî­neur s'égo­sillait : « Que vous le vou­liez ou non, vous êtes des pro­duits. Il faut être ache­table. La po­li­tique n'échappe pas au mar­ché du dé­sir. Vous êtes comme les yaourts des grandes sur­faces, le fond près du cou­vercle, il faut être cré­meux à coeur. » Les temps ont bien chan­gé. Je me sou­viens d'un monde in­fi­ni­ment plus libre et plus riche d'ex­pres­sion, de fan­tai­sie, que ce­lui dans le­quel nous sommes. D'abord, la po­li­tique, c'était une vo­ca­tion au bien com­mun et un mi­lieu re­cher­chés par les élites. Quand je suis en­tré à l'as­sem­blée, la moi­tié des élus de gauche et de droite étaient membres de l'aca­dé­mie fran­çaise. Fran­çois Mit­ter­rand me par­lait des mo­no­phy­sites du Li­ban, Pey­re­fitte de la Chine, Ma­zeaud de l'eve­rest et Jean-fran­çois De­niau de lit­té­ra­ture af­ghane. Au­jourd'hui, les nou­veaux élus sont les an­ciens at­ta­chés par­le­men­taires. Or la marche du monde est com­pli­quée. Lorsque vous êtes in­culte, vous n'avez pas ac­cès à la hié­rar­chie dis­tinc­tive des choses.

Dans votre livre, vous par­lez beau­coup de sou­ve­rai­nisme, mais ja­mais de Jean-ma­rie Le Pen ou de sa fille. Il y a pour­tant au moins un grand par­ti sou­ve­rai­niste en France, qui com­mence à prendre une im­por­tance in­con­tour­nable : le FN…

Dans ce livre, je ne parle que des gens dont j'ai croi­sé la route. Lui, je ne l'ai ja­mais ren­con­tré. Quant à sa fille, une chose peut trou­bler, c'est la pra­tique du par­ri­cide, même pro­vo­qué. Elle tue ce­lui qui est à l'ori­gine de la marque qu'elle pro­longe. Le FN est d'abord une marque. Au­jourd'hui, s'il y a un pro­blème avec les Roms, les gens vont vo­ter Ma­rine Le Pen. Elle est un révélateur, non sans ta­lent, elle re­pré­sente le ca­nal de la co­lère, la tra­duc­tion po­li­tique de la souf­france iden­ti­taire. Elle est le plom­bier po­lo­nais dont se servent les gens pour pur­ger les tuyaux du sys­tème. Mais elle a dé­cou­plé li­bé­ra­lisme éco­no­mique et li­bé­ra­lisme po­li­tique, donc elle a une vi­sion incomplète de ce que sont la sou­ve­rai­ne­té et l'iden­ti­té, nos an­crages et hé­ri­tages. Son père as­siste de­puis son bal­con d'amer­tume à la vic­toire de ses idées, sans lui. C'est pa­thé­tique, parce qu'à quelques an­nées près, c'était son triomphe. Mais, chez lui, je n'ai ja­mais com­pris cette es­pèce de né­ces­si­té ins­tinc­tive de faire comme la mouf­fette : lâ­cher des pets pour se rendre in­co­mes­tible. Il s'y est tou­jours com­plu, avec son ob­ses­sion du « dé­tail », etc. Est-ce par un vieux fond d'an­ti­sé­mi­tisme culti­vé ? Je n'en suis même pas sûr. Jean-ma­rie Le Pen, c'est sans doute un étu­diant de la cor­po qui pré­fère les cha­huts de l'am­phi aux di­plômes.

Vous avez pour­tant été al­lè­gre­ment « le­pé­ni­sé » par les mé­dias, et même, comme vous le ra­con­tez, pé­tai­ni­sé, lors de votre pre­mière Heure de vé­ri­té, en 1992. Et cette image dé­pour­vue de toute ac­croche dans le réel vous a col­lé à la peau.

Lors de ma pre­mière Heure de vé­ri­té, je suis ar­ri­vé comme un pro­vin­cial, une sorte de hu­ron au Pa­lais royal, avec toutes les can­deurs du « ru­ral pro­fond », comme di­sait la Da­tar. Ivan Le­vaï me re­garde avec un mé­lange de cris­pa­tion et d'iro­nie. Puis il dé­coche : « Qu'est-ce qui vous dif­fé­ren­cie du maréchal Pé­tain ? » À cet ins­tant, je sais que c'est fi­ni parce que ma ré­ponse ne va pas être écou­tée. Ce qui compte dans le sys­tème mé­dia­tique, comme dans le sys­tème nu­cléaire, c'est la pre­mière frappe. Le pu­blic en­tend la pre­mière frappe et n'écoute pas la ré­ponse : vous êtes un col­la­bo, un « cryp­to­na­zi ». Or dans mon cas, il y a er­reur sur la per­sonne car je suis fils d'un héros de la Ré­sis­tance, de quel­qu'un qui a sau­vé un of­fi­cier juif et qui, à cause de ça, s'est re­trou­vé avec les juifs au camp de re­pré­sailles de Lü­beck. Mon père ne vou­lait pas qu'on en parle. Un sol­dat ap­par­tient à la Grande Muette. Il paie l'im­pôt du sang et ne se vante pas. Il tait ses gloires, ses ser­vices et ses épreuves. Mais ce jour-là, je n'en pou­vais plus. Alors j'ai ra­con­té l'his­toire de mon père. Et Le­vaï, avec su­perbe, m'a pié­ti­né : « Ce n'est pas la ques­tion. Le pro­blème, c'est la DÉ­RIVE. » La dé­rive ! Et il pro­nonce ce mot dix fois.

Il faut dire que vous cu­mu­lez : vous êtes ca­tho, noble, chouan, un peu roy­co sur les bords… Vous co­chez toutes les cases !

Vous ou­bliez aus­si : hé­té­ro­sexuel, ru­ral, fils et frère de mi­li­taires… J'ai quit­té la vie pu­blique parce qu'il n'est pas pos­sible de faire de la po­li­tique dans la France d'au­jourd'hui quand on est ce que je suis, sauf en cas de guerre où on fait vo­lon­tiers ap­pel aux vieilles fa­milles : de Gaulle, de Lattre, de Hau­te­cloque. Si­non, on a vo­ca­tion à être guillo­ti­né en place pu­blique. Donc je suis par­ti faire mon Puy du Fou, qui est un acte d'amour et un creu­set de ci­vi­li­sa­tion fran­çaise, que deux mil­lions de com­pa­triotes viennent ap­pré­cier chaque an­née.

D'ac­cord, mais la France est aus­si ré­vo­lu­tion­naire, pas seule­ment chouanne, plus ex­clu­si­ve­ment blanche et plus ex­clu­si­ve­ment ca­tho­lique. Est-ce que vous n'avez pas d'elle une image trop sta­tique et fer­mée ?

Pen­dant trente ans, je me suis lais­sé en­fon­cer par des phrases comme celle-là. Mais de­puis six ans que je suis par­ti, je me dis que c'est dé­gueu­lasse ! Je suis le fils d'un of­fi­cier fran­çais et mes deux grands-pères sont morts en­ve­lop­pés dans le dra­peau tri­co­lore au son de la Mar­seillaise. Ma famille a ac­com­pa­gné tous les ré­gimes, pas dans les pa­lais de la Ré­pu­blique mais au champ d'hon­neur. Elle a ser­vi la mo­nar­chie, l'em­pire et la Ré­pu­blique. D'une ma­nière par­ti­cu­lière : en ver­sant son sang. Mon frère, chef d'état-ma­jor des ar­mées, a même une mèche de Na­po­léon. Quel­qu'un comme moi a quand même le droit d'être ré­in­té­gré dans la com­mu­nau­té na­tio­nale, non ? Et d'ailleurs, qui a sa­bor­dé la Ré­pu­blique ?

Qui l'a ven­due à Bruxelles ? Qui a in­ter­dit de sé­jour à l'école les hus­sards noirs de la Ré­pu­blique et le roman na­tio­nal ? Ce sont mes cen­seurs et les vôtres. Ce sont eux, les fos­soyeurs de la Ré­pu­blique. Ce sont eux qui, dans la pé­nombre, ont re­mis les pou­voirs du peuple à mes­sieurs les com­mis­saires en cette zone grise où s'épa­nouit la cor­rup­tion. Là où com­mande l'eu­rope, cet être des abysses qui ne craint que la lu­mière. Les der­niers ré­pu­bli­cains, les seuls dé­fen­seurs de la res pu­bli­ca, sont les sou­ve­rai­nistes de tous bords.

Vous sem­blez avoir réel­le­ment souf­fert de cette dé­tes­ta­tion des mé­dias…

Ils m'ont tout fait. Vrai­ment tout. Ils pen­saient me tuer. J'ai été bom­bar­dé de boules puantes. La presse fran­çaise est une presse de moines co­pistes. L'un com­mence, les autres re­co­pient. Ils abîment conscien­cieu­se­ment votre image. Ils la sa­lissent. J'ai eu à su­bir des vi­le­nies, des ca­lom­nies… J'ai fait des pro­cès en dif­fa­ma­tion pen­dant trente ans. Je ne lais­sais rien pas­ser.

Et vous les avez ga­gnés ?

Tous. Mais ce n'est pas une vie, c'est pour ça que je suis par­ti. J'ai re­trou­vé ma vie d'en­tre­pre­neur­créa­teur au Puy du Fou, qui au­jourd'hui fait l'ad­mi­ra­tion du monde en­tier et a été ré­com­pen­sé à Las Vegas et à Hol­ly­wood, avec l'os­car du plus beau parc du monde, et j'en suis très heu­reux. Nous ex­por­tons le concept dans le monde en­tier, en Rus­sie, en Angleterre, etc. En trente ans, il n'y a eu qu'un seul ar­ticle dans la presse sur Phi­lippe de Villiers le créa­teur d'en­tre­prise à suc­cès, dans Le Point. C'est Ca­nal + qui don­nait le ton avec la pu­ni­tion des Des­chiens : « Toi, si tu conti­nues à nous faire chier jus­qu'au bac, on va t'em­me­ner au Puy du Fou, avec un sand­wich à la rillette du Mans. »

À vous en­tendre, vous avez tou­jours la « gnaque » contre vos en­ne­mis et l'en­vie d'agir pour votre pays. Au fond, c'est en écri­vant dans les jour­naux et en pu­bliant des livres qu'on fait de la po­li­tique au­jourd'hui ?

J'ai re­non­cé à la po­li­tique élec­to­rale mais la pas­sion de la France ne m'a pas quit­té. J'ai choi­si de ne plus être en­ten­du par mes élec­teurs pour être com­pris par mes lec­teurs. D'ailleurs, je constate que quand j'écri­vais des livres comme homme po­li­tique, j'étais beau­coup moins lu qu'au­jourd'hui, quand je pu­blie des livres mé­ta­po­li­tiques ! J'in­vite à mé­di­ter la confi­dence de Sol­je­nit­syne : « Au­jourd'hui, les dis­si­dents sont à l'est, ils vont pas­ser à l'ouest. » Les lu­cioles se­ront sou­ve­rai­nistes ou ne se­ront pas. Un pou­voir qui ne pos­sède ni la du­rée ni la sa­cra­li­té est voué à dis­pa­raître et le peuple avec lui. De­bout les Dis­si­dents, sor­tez de la grande ca­ta­combe ! •

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