Le re­tour des morts-vi­vants

Causeur - - Sommaire N° 30 – Décembre 2015 - Jé­rôme Le­roy

Au­tre­fois can­ton­nés aux films gore et aux ro­mans de gare, les zom­bies ont es­sai­mé dans toute la production cultu­relle, d'hol­ly­wood jus­qu'à Gal­li­mard. Faut-il s'éton­ner que le pu­blic soit fas­ci­né par ces hu­mains dé­nués d'hu­ma­ni­té ?

Un spectre hante notre ima­gi­naire, c'est le zom­bie. Sauf que le pro­blème, c'est que le zom­bie n'est pas un spectre, mais un mort-vi­vant. Au­tant dire un oxy­more, c'est-à-dire tou­jours un peu une perte de re­pères. Dans son in­dis­pen­sable Pe­tite phi­lo­so­phie du zom­bie aux PUF, Maxime Cou­lombe fait d'ailleurs la dif­fé­rence entre fan­tôme et zom­bie. Le fan­tôme ap­par­tient à l'époque mo­derne, celle de la lit­té­ra­ture fan­tas­tique et ro­man­tique, il as­sure « une re­la­tive étan­chéi­té » entre la vie et la mort. Tan­dis que le zom­bie, lui, est la créa­ture d'une my­tho­lo­gie post­mo­derne ; il est aus­si un re­ve­nant mais il ne reste pas à sa place et il en­va­hit le monde des vi­vants. Il est le symp­tôme de notre temps où, pour des rai­sons de pro­grès tech­no­lo­giques illi­mi­tés, la fron­tière entre le vir­tuel et le réel, l'homme et la femme, l'hu­main et le trans­hu­main, la vie et la mort, a ten­dance à s'es­tom­per. « Le zom­bie, conclut Cou­lombe, ne vient pas pour re­tis­ser le lien entre les vi­vants et les morts. Plus bru­ta­le­ment, il dé­place la re­pré­sen­ta­tion d’une mort qui, pri­vée de cadre, re­vient pour man­ger les vi­vants. »

Cet ef­fa­ce­ment des « cadres » ex­plique pour­quoi, et sous des formes très dif­fé­rentes, le zom­bie est par­tout en nos an­nées 2010. Dans Zom­bies. So­cio­lo­gie des morts-vi­vants (XYZ), Vincent Pa­ris re­marque ain­si qu'entre les an­nées 1960 et 2008, le nombre de films met­tant en scène des zom­bies est pas­sé de quelques di­zaines à près de 400, dont le quart pour la seule pé­riode 2000-2008 et une ving­taine pour la seule an­née 2012. Mais cette pré­sence n'est pas seule­ment ci­né­ma­to­gra­phique ou té­lé­vi­suelle : la bande des­si­née et les jeux vi­déo ne sont pas épar­gnés et il existe main­te­nant plus de 400 ap­pli­ca­tions ip­hone et ipad sur le su­jet.

On a même pu croire que le zom­bie était de­ve­nu réa­li­té lors d'une sé­rie de faits di­vers par­ti­cu­liè­re­ment hor­ri­fiques qui se sont pro­duits aux États-unis en 2012 : à Mia­mi, un homme a dé­vo­ré le vi­sage d'un SDF en pleine rue, quelques jours plus tard à Bal­ti­more un autre a man­gé le cer­veau et le coeur d'un ami puis, à nou­veau à Mia­mi, un clo­chard, moins chan­ceux, a com­men­cé à man­ger un po­li­cier qui l'a abat­tu. Dans les trois cas, une nou­velle drogue a été mise en cause, re­bap­ti­sée aus­si­tôt « drogue du zom­bie ». Elle a de­puis, ici et là, conti­nué à sé­vir spo­ra­di­que­ment et, ce qui frappe à chaque fois, outre la pul­sion can­ni­bale des agres­seurs, ce sont la dé­marche sac­ca­dée et l'ab­sence to­tale de lan­gage ar­ti­cu­lé. Comme si, se­lon le mot d'os­car Wilde, la na­ture imi­tait l'art ou, si vous pré­fé­rez, comme si le fait di­vers re­joi­gnait le film gore. On pour­rait aus­si évo­quer ce phé­no­mène des « marches zom­bies » où des jeunes se réunissent cos­tu­més, pour re­pro­duire des scènes de films, un peu par­tout dans le monde. La bonne ville de Lille a cru bon d'in­ter­dire cette ma­ni­fes­ta­tion en 2014 sous pré­texte de la mau­vaise image qu'elle au­rait pu ren­voyer. Mais une mau­vaise image de quoi ? De la ville ou d'une jeunesse qui mime de ma­nière hy­per­bo­lique ses condi­tions de vie réelles ? Le zom­bie, autre signe in­con­tes­table de son suc­cès, est même de­ve­nu une mé­ta­phore pour les uni­ver­si­taires. Sou­ve­nons-nous, ré­cem­ment, d'em­ma­nuel Todd qui, dans Qui est Char­lie ?, a ca­té­go­ri­sé le « ca­tho­lique zom­bie » dans la ty­po­lo­gie des ma­ni­fes­tants du 11 jan­vier. On peut dis­cu­ter de la per­ti­nence du concept mais pas de sa co­hé­rence sé­man­tique puisque le ca­tho­lique zom­bie est dé­fi­ni dans le livre comme un ca­tho­lique dé­chris­tia­ni­sé chez qui, →

George Ro­me­ro sur le tour­nage de son film Le jour des morts vi­vants, 1985.

mal­gré tout, au­raient per­sis­té des ré­flexes chré­tiens comme, chez le zom­bie, per­sistent des ré­flexes hu­mains.

Dans les an­nées 1980 et 1990, on avait plu­tôt as­sis­té, il est vrai, à un re­tour du vam­pire avec le Dra­cu­la de Cop­po­la (1992) comme som­met ci­né­ma­to­gra­phique mais aus­si avec le suc­cès pla­né­taire et gé­né­ra­tion­nel de sé­ries comme Buf­fy contre les vam­pires (1997) ou en­core les best-sel­lers d'anne Rice re­grou­pés dans ses Ch­ro­niques des vam­pires qui sont pa­rues en France dans les an­nées 1990. On voit bien la ré­so­nance his­to­rique du vam­pire, à ce mo­ment-là, avec les an­nées Si­da et la crainte de l'ado­les­cence dé­cou­vrant la sexua­li­té et ses mé­ta­mor­phoses dans un contexte mor­ti­fère.

Le fait que le vam­pire, s'il n'a pas dis­pa­ru des écrans ra­dars, ait cé­dé la pre­mière place au zom­bie, en dit tout au­tant sur notre pré­sent im­mé­diat. L'im­pres­sion d'être en plein « de­ve­nir-zom­bie » nous en­va­hit de plus en plus fré­quem­ment à tra­vers des alié­na­tions suc­ces­sives que De­bord dé­cri­vait dans In gi­rum imus nocte et consu­mi­mur ig­ni, tra­çant sans le sa­voir un por­trait des plus pré­cis de l'homme en voie de zom­bi­fi­ca­tion : « Ils meurent par sé­rie sur les routes, à chaque épi­dé­mie de grippe, à chaque vague de cha­leur, à chaque er­reur de ceux qui fal­si­fient leurs ali­ments, à chaque in­no­va­tion tech­nique pro­fi­table aux mul­tiples en­tre­pre­neurs d’un dé­cor dont ils es­suient les plâtres. Leurs éprou­vantes condi­tions d’exis­tence en­traînent leur dé­gé­né­res­cence phy­sique, in­tel­lec­tuelle, men­tale. » Et il est vrai qu'au­jourd'hui, ce­lui qui se pro­mène dans une grande ville, em­prun­tant les trans­ports en com­mun et qui croise des jeunes filles man­geant de­bout des ke­babs avec de la sauce blanche leur cou­lant sur le vi­sage ou des cadres en cra­vate re­ce­vant di­rec­te­ment de la mu­sique dans leur cor­tex grâce à des écou­teurs et os­cil­lant mé­ca­ni­que­ment la tête, ce­lui-là peut avoir l'im­pres­sion que nous n'en sommes plus très loin. Sans comp­ter, si l'on veut al­ler dans le gore, ces SDF en­tas­sés à proxi­mi­té des gares, qui semblent être sim­ple­ment ré­duits à quelques gestes ma­chi­naux entre deux éruc­ta­tions.

Votre ser­vi­teur man­que­rait-il d'hu­ma­ni­té dans ce ta­bleau ? Mais pas du tout, au contraire ! La preuve, il fe­rait un très éphé­mère sur­vi­vant en cas d'apo­ca­lypse zom­bie. Dans les films et les ro­mans, ce qui crée la vic­toire des zom­bies, c'est la pi­tié. On re­fuse d'ad­mettre, sauf quelques héros aux nerfs en bé­ton ar­mé, que le zom­bie a per­du son hu­ma­ni­té. On veut al­ler vers lui, l'ai­der et… on se fait bouf­fer. Ou alors on re­fuse de ti­rer sur la femme de sa vie (tou­jours vi­ser la tête, c'est une règle de base pour se dé­bar­ras­ser d'un zom­bie) parce qu'elle est en­core l'image, même atro­ce­ment dé­for­mée, de l'être ai­mé. Ce scé­na­rio de la pi­tié dan­ge­reuse est par­fai­te­ment dé­crit dans Zom­bies (1978) de George Ro­me­ro, le maître en la ma­tière, qui montre dans les pre­mières mi­nutes du film le res­pect dû aux morts, le re­fus d'ad­mettre qu'il ne s'agit plus d'êtres hu­mains mal­gré les ap­pa­rences, qui pré­ci­pitent le chaos fi­nal.

Le zom­bie est par ailleurs sou­vent le fruit d'un vi­rus émergent ou d'une bê­tise tech­no­lo­gique quel­conque. À ce titre, il est le nou­veau vi­sage de la fin du monde, la preuve ra­be­lai­sienne re­nou­ve­lée que science sans conscience n'est que ruine de l'âme. On pen­se­ra ain­si à 28 jours plus tard (2002) de Dan­ny Boyle, où l'épi­dé­mie de zom­bies est dé­clen­chée par un com­man­do éco­ter­ro­riste qui li­bère des singes in­fec­tés d'un la­bo mi­li­taire tra­vaillant sur des armes bac­té­rio­lo­giques. Le zom­bie de­vient donc, aus­si, une fi­gure émi­nem­ment po­li­tique et ce de­puis Ro­me­ro, tou­jours lui, qui re­crée le genre en 1968 avec La Nuit des morts-vi­vants, al­lé­go­rie trans­pa­rente de la sé­gré­ga­tion ra­ciale. Dans l'un des grands suc­cès du roman zom­bie de ces der­nières an­nées, World War Z – qui a hé­las don­né une adap­ta­tion pi­toyable au ci­né­ma –, Max Brooks se livre par exemple à une vraie lec­ture géo­po­li­tique d'une troi­sième guerre mon­diale contre les morts-vi­vants. Et l'on sou­ri­ra en pen­sant que les trois seuls pays qui s'en tirent sont Is­raël, qui ver­rouille ses fron­tières une fois re­çu le ren­fort des ré­fu­giés pa­les­ti­niens (comme quoi, quand ça va vrai­ment mal, on ou­blie tout et on re­com­mence), Cu­ba dont l'in­su­la­ri­té mar­xiste per­met une ré­sis­tance ma­gni­fi­que­ment or­ga­ni­sée, et l'afrique du Sud dont le gou­ver­ne­ment ré­ac­tive un vieux plan da­tant de l'apar­theid.

La nos­tal­gie de la nos­tal­gie

Cette vi­sion de la fin du monde est éga­le­ment au coeur du roman de Col­son Whi­te­head, Zone 1. On ob­ser­ve­ra qu'il est sor­ti dans la pres­ti­gieuse col­lec­tion de lit­té­ra­ture étran­gère « Du monde en­tier » de Gal­li­mard et non dans une mai­son de SF, ce qui est la preuve d'une lé­gi­ti­mi­té lit­té­raire toute ré­cente. Le nar­ra­teur fait par­tie d'une équipe de net­toyage de la seule zone li­bé­rée de New York. C'est un jeune homme qui se vit comme mé­diocre et qui ex­plique, en toute lu­ci­di­té, que sa mé­dio­cri­té a été la condi­tion même de sa sur­vie. Loin du superhéros sur­vi­va­liste, Mark Spitz – comme le na­geur – af­fronte les zom­bies tout en se

plon­geant dans de grands mo­ments de mé­lan­co­lie in­tros­pec­tive. C'est que le zom­bie, la contem­pla­tion du zom­bie, pousse as­sez vite à la mé­ta­phy­sique et la der­nière pa­ru­tion en date sur ce su­jet, Zom­bie nos­tal­gie d'oy­stein Stene, aux édi­tions Actes Sud, prouve si be­soin était, à quel point un mo­tif propre à la lit­té­ra­ture po­pu­laire peut de­ve­nir, comme pour Zone 1, un grand roman qui rap­pel­le­ra, en l'oc­cur­rence, L’in­ven­tion de Mo­rel par Bioy Ca­sa­rès, voire le Kaf­ka du Châ­teau. Grande nou­veau­té, dans Zom­bie nos­tal­gie, c'est le nar­ra­teur qui est un zom­bie ou plus exac­te­ment une créa­ture qui, comme plu­sieurs mil­liers d'autres, est ap­pa­rue tout d'un coup sur l'île très sep­ten­trio­nale et très se­crète de La­bof­nia. Le phé­no­mène dure de­puis des siècles et il est dé­sor­mais sous contrôle des ser­vices se­crets du monde en­tier. Le nar­ra­teur, comme tous les autres ar­ri­vants, doit ap­prendre à mar­cher, par­ler, vivre avec sa peau gri­sâtre, s'adap­ter à la vie très or­ga­ni­sée de La­bof­nia, dé­cou­vrir émo­tions et sen­ti­ments tout en ac­cep­tant d'igno­rer ses ori­gines : « J’au­rais pu dire que j’éprou­vais une forme de nos­tal­gie. En même temps, ce n’était pas ça car je ne res­sen­tais au­cun manque et je ne sais pas de quoi j’au­rais pu avoir le re­gret. J’igno­rais même ce qu’était la nos­tal­gie. Je com­pre­nais ce que le mot vou­lait dire, je pou­vais mettre le concept en rap­port avec d’autres concepts. Mais ce­la me lais­sait in­dif­fé­rent. Comme si le terme ne ren­voyait à rien. Il au­rait été plus juste de dire que j’avais la nos­tal­gie d’une nos­tal­gie. »

Zom­bie, ô zom­bie, créa­ture du pré­sent per­pé­tuel, notre sem­blable, notre frère et, qui sait, notre ave­nir, nous te sa­luons… •

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