Bel­gique C'est agi­té près de chez vous

Causeur - - Sommaire N° 29 – Novembre 2015 - Jé­rôme Le­roy

Le Dic­tion­naire amou­reux de la Bel­gique de Jean-bap­tiste Ba­ro­nian cé­lèbre l'exu­bé­rance créative de nos voi­sins du des­sus, sans élu­der leur face sombre, par­fois mons­trueuse.

Long­temps, pour moi, la Bel­gique a d'abord été une ma­nière de pro­vince men­tale, d'état d'es­prit qui m'a ré­vé­lé une cer­taine ap­ti­tude à la rê­ve­rie et même à la mé­lan­co­lie. Ce­la a sans doute com­men­cé avec les vi­gnettes de cer­tains al­bums d'her­gé, celles où jus­te­ment on re­con­naît des rues de villes belges. Elles res­semblent à des rues fran­çaises et pour­tant ce ne sont pas tout à fait les mêmes : l'uni­forme des po­li­ciers, la cou­leur des boîtes pos­tales, l'al­lure des ma­ga­sins de quar­tiers. Ce dé­ca­lage sub­til me plon­geait dans un ra­vis­se­ment lé­gè­re­ment an­xieux. J'étais chez moi et j'étais ailleurs aus­si, en même temps. J'étais belge sans le sa­voir, dé­jà.

Il y a eu en­suite, je crois, ce goût pour le sym­bo­lisme fin de siècle, cette fas­ci­na­tion pour les toiles et les des­sins de Fer­nand Kh­nopff que j'ai­mais au­tant, dans son genre, qu'odi­lon Re­don ou Gus­tave Mo­reau, et quand j'ai dé­cou­vert Bruges – faites-le si pos­sible à l'au­tomne, le ma­tin, sans tou­ristes – avec comme guide Bruges-la-morte de Georges Ro­den­bach, illus­tré par ce même Kh­nopff, j'ai com­pris que j'étais en­fin ar­ri­vé dans un de ces en­droits où, de ma­nière as­sez ner­va­lienne, le rêve in­fuse la réa­li­té à moins que ce ne soit le contraire.

Bien des an­nées plus tard, en 1992, je dé­cou­vrais cette même sen­sa­tion, mais de fa­çon beau­coup plus bru­tale, dans une salle du Quar­tier la­tin, avec un film belge ap­pe­lé à de­ve­nir culte, C'est ar­ri­vé près de chez vous, réa­li­sé et joué par Be­noît Pooel­vorde, alors in­con­nu, Ré­my Bel­vaux et An­dré Bon­zel. Ce film, on s'en sou­vien­dra peut-être, pa­ro­diait avec une fé­ro­ci­té rare, où le rire le dis­pu­tait sans cesse à la nau­sée, la té­lé-réa­li­té alors bal­bu­tiante, sur un mode gro­tesque et hor­ri­fique, en ima­gi­nant une équipe de tour­nage qui sui­vait, ca­mé­ra à l'épaule, un tueur pro­fes­sion­nel qui avait des avis sur tout. Là aus­si, comme chez Her­gé, émer­geait cette im­pres­sion, bien ré­su­mée par le titre, d'un « chez vous » lé­gè­re­ment dif­frac­té où l'on croit faus­se­ment pou­voir s'at­ta­cher à une réa­li­té qui n'est dé­jà plus tout à fait la nôtre. Cer­tains bel­gi­cismes contri­buent à créer ce sub­til dé­ca­lage avec la réa­li­té – c'est bien du fran­çais mais on ne le com­prend pas : qui pour­rait tra­duire, par exemple, « Der­rière l'au­bette par­tait une drève » ?

On trou­ve­ra dans le Dic­tion­naire amou­reux de la Bel­gique de Jean-bap­tiste Ba­ro­nian des ex­pli­ca­tions de ces bel­gi­cismes et des en­trées pour Kh­nopff, Bruges, Ro­den­bach. On trou­ve­ra aus­si des en­trées pour Her­gé et C'est ar­ri­vé près de chez vous. C'est que notre aca­dé­mi­cien de l'aca­dé­mie royale de langue et de lit­té­ra­ture fran­çaises de Bel­gique n'hé­site pas à convo­quer les mau­vais genres ou ceux ju­gés mi­neurs pour ten­ter d'élu­ci­der cet étrange sen­ti­ment, contra­dic­toire, de proxi­mi­té et d'exo­tisme qui sai­sit le Fran­çais quand on lui parle de la Bel­gique, ou même le Belge, « en étrange pays dans son pays lui-même ». Ba­ro­nian est d'ailleurs un spé­cia­liste re­con­nu de la lit­té­ra­ture fan­tas­tique qui fait l'ob­jet de plu­sieurs en­trées dans son Dic­tion­naire. Il fut aus­si, dans les an­nées 1970, le pa­tron de la Bi­blio­thèque Ma­ra­bout avec sa col­lec­tion « Fan­tas­tique ». Celle-ci a fait dé­cou­vrir à des gé­né­ra­tions de lec­teurs (par exemple Em­ma­nuel Car­rère, que j'ai en­ten­du re­con­naître sa dette à l'égard de Ba­ro­nian au cours d'une conver­sa­tion à la Foire du livre de Bruxelles) cette fa­meuse « école belge de l'étrange » qui a in­ven­té entre la fin du xixe siècle et les an­nées 1960 du xxe le réa­lisme ma­gique d'un Franz Hel­lens, l'épou­vante d'un Jean Ray sans ou­blier les danses ma­cabres de Mi­chel de Ghel­de­rode, par ailleurs l'un des seuls grands noms de la scène contem­po­raine ayant vrai­ment re­te­nu les le­çons d'ar­taud sur « le théâtre de la cruau­té ».

À pro­pos de Ghel­de­rode et de quelques autres écri­vains et ar­tistes comme, en pein­ture, En­sor, Ma­gritte ou Do­tre­mont, Ba­ro­nian nous rap­pelle que la Bel­gique est la mère de beau­coup d'avant-gardes. Ain­si en va-t-il pour le sym­bo­lisme, l'art nou­veau, le sur­réa­lisme et même le si­tua­tion­nisme à tra­vers le groupe CO­BRA et la fi­gure de Raoul Va­nei­gem.

Une hy­po­thèse pour ex­pli­quer cette étrange fé­con­di­té ? De­puis sa nais­sance en 1830, la Bel­gique est un pays au coeur double, qui vit sur une contra­dic­tion lin­guis­tique fon­da­trice, et cha­cun sait que les contra­dic­tions, qui sont les mo­teurs de l'his­toire, sont aus­si ceux de l'ima­gi­naire. N'ou­blions pas ain­si que la Bel­gique nous a don­né deux géants du xxe siècle, de­ve­nus des fi­gures uni­ver­selles : Tin­tin et Mai­gret, le re­por­ter et le com­mis­saire. Sans la Bel­gique, d'ailleurs, la lit­té­ra­ture fran­çaise ne se­rait pas grand-chose. Le nombre d'écri­vains fran­çais qui sont belges dé­passe l'en­ten­de­ment : de Si­me­non à Mi­chaux, en pas­sant par Ve­rhae­ren, Mae­ter­linck, Norge ou le trop mé­con­nu Scu­te­naire dont Mes Ins­crip­tions sont un ré­gal d'in­so­lence et d'es­prit. Ba­ro­nian a été son ami, il lui consacre une en­trée tout en dé­li­ca­tesse mais

DE SI­ME­NON À MI­CHAUX, LE NOMBRE D'ÉCRI­VAINS FRAN­ÇAIS QUI SONT BELGES DÉ­PASSE L'EN­TEN­DE­MENT.

ce­la ne l'em­pêche pas de ci­ter un apho­risme des plus re­pré­sen­ta­tifs du bon­homme : « Le sur­doué, on lui montre un poil, il voit le pu­bis. »

Le propre d'un Dic­tion­naire amou­reux comme ce­lui de Jean-bap­tiste Ba­ro­nian est la sub­jec­ti­vi­té, celle de l'au­teur comme celle du lec­teur qui peut en­ta­mer le voyage par la route qui lui plaît. Très com­plet sur la lit­té­ra­ture et la pein­ture, Ba­ro­nian ne l'est pas moins sur l'his­toire et il rap­pelle, par exemple, à l'ar­ticle « Vio­lence » que l'image du Belge dé­bon­naire et rieur en prend un coup au vu des soixante-dix der­nières an­nées. Et d'énu­mé­rer la ques­tion royale, quand Léo­pold III, roi col­la­bo, dut cé­der la place à son fils Bau­douin après des ma­ni­fes­ta­tions meur­trières et qua­si in­sur­rec­tion­nelles ; la querelle lin­guis­tique et les af­fron­te­ments vio­lents qui en dé­coulent dans les Fou­rons ; les « tueurs fous du Bra­bant », pra­ti­quant des mas­sacres aveugles dans les su­per­mar­chés pour pro­vo­quer une ré­ac­tion au­to­ri­taire du pou­voir, sur le mo­dèle de la stra­té­gie de la ten­sion en Ita­lie ; l'as­sas­si­nat de dé­pu­tés so­cia­listes qui en sa­vaient trop dans des af­faires de cor­rup­tion ; sans comp­ter l'af­faire Du­troux, mo­ment d'hor­reur pure, qui ré­vé­la de sur­croît de graves dys­fonc­tion­ne­ments de la gen­dar­me­rie et de l'ap­pa­reil d'état.

Mais, à la lec­ture de ce Dic­tion­naire, on se ré­jouit que la Bel­gique existe en­core. Elle est en ef­fet, plus que tout autre pays eu­ro­péen, sou­mise à ces forces contra­dic­toires, à la fois cen­tri­fuges et cen­tri­pètes, qui en­cou­ragent la division, la sé­ces­sion, et dans le même temps poussent à se fondre tou­jours un peu plus dans une construc­tion su­pra­na­tio­nale. On se rap­pelle alors que si l'on est, comme Ba­ro­nian, amou­reux de la Bel­gique, c'est parce qu'elle est pré­ci­sé­ment une pe­tite na­tion, celle dont An­dré Sua­rès di­sait dans ses Vues sur l'eu­rope : « Je di­rai la gran­deur des pe­tites na­tions. Elles seules sont à l'échelle de l'homme. Les gros em­pires ne sont qu'à l'échelle de l'es­pèce. Les pe­tites na­tions ont créé la ci­té, la mo­rale et l'in­di­vi­du. Les gros em­pires n'en ont même pas conçu la loi né­ces­saire ni la di­gni­té. Aux em­pires, la quan­ti­té ; la qua­li­té aux pe­tites na­tions. » •

Jean-bap­tiste Ba­ro­nian, Dic­tion­naire amou­reux de la Bel­gique, Plon, 2015.

L'in­trigue, James En­sor, 1890.

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