Vivre et mou­rir à Bo­bo­land

Causeur - - Sommaire N° 30 – Décembre 2015 - Gé­rald An­drieu

J'ai son­gé à faire un peu de mé­nage. J’en avais marre que des potes me de­mandent : “Com­ment ça va le dji­ha­diste ?” Et puis je vou­lais com­men­cer cette se­maine par un acte par­ti­cu­lier, per­son­nel… » Faire un peu de mé­nage ? D'un signe faus­se­ment em­bar­ras­sé de la main, un lé­ger sou­rire aux lèvres, Jé­ré­my montre la brous­saille qui lui sert de barbe et qu'il est ve­nu faire tailler ce lun­di ma­tin d'après les at­ten­tats. Hors de ques­tion pour ce jeune pro­duc­teur dans l'au­dio­vi­suel de chan­ger ses ha­bi­tudes : il a pris place chez son bar­bier dont le sa­lon fait face au res­tau­rant Ca­sa Nos­tra où, ven­dre­di 13 no­vembre, la ter­rasse a été ar­ro­sée à la ka­lach. Et où, de­puis, fleurs et bou­gies ont pous­sé à la place.

Ca­sa Nos­tra. « Notre mai­son. » Leur mai­son. Car si c'est bien la France dans son en­tiè­re­té, ses va­leurs et l'en­semble de ses ci­toyens, qui a été at­ta­quée, c'est ce sec­teur de Pa­ris qui a été par­ti­cu­liè­re­ment vi­sé. Cet Est pa­ri­sien où ont élu do­mi­cile les membres de cette jeunesse « pro­gres­siste » qui tra­vaillent dans la com, les mé­dias, le monde uni­ver­si­taire, la culture et les arts. Cette classe moyenne su­pé­rieure édu­quée qui se veut ou­verte et to­lé­rante, qui vote tra­di­tion­nel­le­ment à gauche, et qui sait (et peut aus­si) pro­fi­ter des dou­ceurs de Pa­ris.

Ce tri­angle de quelques ki­lo­mètres car­rés sur la rive droite, « c’est com­plè­te­ment Bo­bo­land » re­con­naît Jé­ré­my qui le tra­verse chaque ma­tin de part en part pour al­ler de chez lui à ses bu­reaux. Avant la tue­rie, Libération avait d'ailleurs pré­vu de consa­crer sa une du 14 no­vembre à la gen­tri­fi­ca­tion de Pa­ris sous le titre « Bien­ve­nue Hips­ter­land ! » →

Les car­nages dji­ha­distes de Pa­ris ont tous été per­pé­trés dans la même zone du centre-est de la ca­pi­tale qu'on ap­pelle Bo­bo­land. La Terre pro­mise des tren­te­naires dans le vent, bas­tion de la gauche mul­ti­cul­ti, pleure ses morts et cherche à com­prendre. Re­por­tage.

« Ce quar­tier, c’est un vil­lage, ex­plique Jean qui, lui, tient un bar à vins aux abords de la place de la Ré­pu­blique. On se connaît tous plus ou moins. Moi-même, j’ai un voi­sin qui s’est pris une balle dans le cou ven­dre­di, heu­reu­se­ment il s’en est sor­ti. » Tout le monde ici, en ef­fet, connaît « quel­qu’un qui… » ou « quel­qu’un qui connaît quel­qu’un qui » pen­dant les at­ten­tats. C'est leur « quar­tier » et leur « mode de vie », disent-ils tous sans ex­cep­tion, qui ont été at­ta­qués. « C’est nous », ré­sume d'une voix peu as­su­rée Ava, une scé­na­riste d'une tren­taine d'an­nées qui vit tout près du Pe­tit Cam­bodge et du Ca­rillon, dans cette rue où, sur un mur, d'une écri­ture rouge et en­fan­tine, un ano­nyme a mal or­tho­gra­phié ces quelques mots : « La mour est in­évi­table. » « J’ai choi­si ce quar­tier parce qu’il était vi­vant, gai et pas pé­dant, pour­suit-elle. Parce que toutes les ca­té­go­ries y sont bras­sées. Ici, un sa­lon de thé bran­chouille peut cô­toyer une bou­tique te­nue par des Turcs. Et ma vie, c’est ça : prendre un verre en ter­rasse, en­chaî­ner avec un concert au Ba­ta­clan. La su­pé­rette, à cô­té du Pe­tit Cam­bodge, le soir en ren­trant, j’y passe en coup de vent pour m’y ache­ter deux, trois trucs à man­ger… » Et ce qui la trouble, comme beau­coup, c'est donc que les vi­sages des morts et des bles­sés de ce ven­dre­di 13 no­vembre res­semblent à ceux de ses amis, de ses col­lègues de bou­lot. « Le plus gla­çant, quand on écoute le té­moi­gnage de cer­tains sur­vi­vants, c’est que les ter­ro­ristes du Ba­ta­clan, qui ont agi à vi­sage dé­cou­vert, étaient sa­pés comme nous », confie Stéphanie, qui tra­vaille dans l'édi­tion et a long­temps vé­cu rue Ju­les­val­lès à deux pas de La Belle Équipe, cet autre éta­blis­se­ment at­ta­qué rue de Charonne. « On est de la même gé­né­ra­tion. On était en­semble à l’école. » Se fré­quen­taient-ils en­core de­puis ? C'est moins sûr. Mais ce­la n'em­pêche pas la jeune femme de s'in­ter­ro­ger : « Qu’est-ce qui fait que l’on fi­nit par se ti­rer des­sus entre nous ? »

« Le désoeu­vre­ment ? » pro­pose-t-elle. « Le manque d’édu­ca­tion ? » Le fait que « notre so­cié­té » soit in­ca­pable de « don­ner du sens » à l'exis­tence de toute une par­tie de sa jeunesse ? Mais à vrai dire, au­cune de ces pistes ne semble la sa­tis­faire. Ni cal­mer la « peur » qu'elle res­sent dé­sor­mais « dans son corps ». Comme la plu­part des autres ha­bi­tants de ce pe­tit bout de Pa­name, comme beau­coup de Fran­çais sans doute, elle semble dé­mu­nie face aux évé­ne­ments. « Af­fir­mer que la France a ra­té l’in­té­gra­tion de ces types n’est pas faux. Mais en par­tie seule­ment. Car ce n’est pas suf­fi­sant comme ex­pli­ca­tion… », tente Diane, une jour­na­liste plan­tu­reuse qui avait l'ha­bi­tude de fré­quen­ter Le Ca­rillon.

Et le poids de l'is­lam dans tout ça ? Com­pa­ra­ti­ve­ment à la pé­riode de l'après-char­lie, ils sont bien moins nom­breux à en­ton­ner l'air du « Pas d'amal­game ». « Pour moi, ce dé­bat n’a plus lieu d’être, il est dé­pas­sé, ba­laye d'un re­vers de la main Stéphanie. Tout le monde a bien com­pris que tous les mu­sul­mans n’étaient pas des ter­ro­ristes. D’ailleurs, ven­dre­di, ils ont tué aus­si des mu­sul­mans. » Ou­bliées donc, la plu­part du temps, les pré­cau­tions ora­toires pour évo­quer le su­jet et ne pas « stig­ma­ti­ser ».

Is­lam ? Is­la­misme ? Ce dé­bat n'in­té­resse pas plus Diane, la cou­tu­mière du Ca­rillon. Dé­jà, en jan­vier, elle se sou­vient que ça l'avait « saou­lée ». En re­vanche, une chose la frappe dans le mode opé­ra­toire : « Cette fois des mecs se sont fait sau­ter. Il y a quelque chose qui tient du re­li­gieux pour en ar­ri­ver là, c’est évident. Mais c’est tel­le­ment loin de ma ma­nière d’ap­pré­hen­der la vie, que face à ça, je reste in­ter­dite… »

Blanche, elle, se fait plus pro­lixe sur l'is­lam et l'in­té­grisme. Cette qua­dra,

mère de famille, vit plus au sud. Le fa­meux ven­dre­di, aux en­vi­rons de 21 h 40, elle a clai­re­ment en­ten­du une dé­to­na­tion : la bombe ac­tion­née par Bra­him Ab­des­lam au Comp­toir Vol­taire. Blanche a tou­jours vo­té à gauche. En 2012, elle glis­sait en­core – certes « sans en­thou­siasme » – un bul­le­tin Hol­lande dans l'urne. Quant à son com­pa­gnon, il tra­vaille dans une ONG, no­tam­ment au­près des ré­fu­giés. Mais c'en est fi­ni de la gauche, as­sure-t-elle. Dé­sor­mais, elle s'abs­tien­dra : « Pour que je renonce à vo­ter, c’est quand même énorme. J’ai tou­jours été du genre à en­gueu­ler les gens qui ne vo­taient pas. » Mais au­jourd'hui, elle se range dans la ca­té­go­rie des « déses­pé­rés » de l'ave­nir. Parce que les mois pas­sés n'ont pas réus­si à la ras­su­rer. C'est peu dire… Elle en veut par exemple aux « oui, mais quelque part ils ont je­té de l’huile sur le feu », les « oui, mais il faut faire at­ten­tion à ne frois­ser per­sonne » pro­non­cés après l'as­saut san­glant des Koua­chi contre la ré­dac­tion de Char­lie Heb­do. Ces « oui mais » qui ve­naient d'une par­tie de cette gauche à la­quelle elle était fi­dèle et qui l'ont tout bon­ne­ment « hal­lu­ci­née ». Elle en veut aus­si aux po­li­tiques qui ont été « laxistes », dit-elle, no­tam­ment « en ban­lieue où ils ont pac­ti­sé avec les com­mu­nau­ta­ristes pour ache­ter la paix so­ciale ». Tra­vaillant dans la for­ma­tion pour adultes, elle est par­fois aux portes de la ca­pi­tale : « J’ai eu af­faire à des po­pu­la­tions to­ta­le­ment sa­la­fi­sées. Des hommes re­fu­saient de me ser­rer la main. Mais beau­coup de gens ne me croyaient pas quand j’en par­lais au­tour de moi. Je me suis fait trai­ter d’is­la­mo­phobe. » Elle en veut éga­le­ment à ceux qui, en­core au­jourd'hui, font preuve de « sa­do­ma­so­chisme » en en­ton­nant l'air coupable : « C’est la faute de l’oc­ci­dent. » Même si elle ex­plique que la France semble faire preuve d'une « plus grande prise de conscience » de la gra­vi­té de la si­tua­tion cette fois-ci. Et même si elle note que les mi­nutes de si­lence ob­ser­vées dans les écoles se sont mieux dé­rou­lées qu'en jan­vier.

Pour Ava, contrai­re­ment à Blanche, ces évé­ne­ments ne chan­ge­ront rien à son com­por­te­ment po­li­tique. Elle ne vo­tait dé­jà pas et s'en ex­cuse aus­si­tôt après l'avoir confié. Juive sé­fa­rade, elle ex­plique conti­nuer à se « sen­tir proche des Arabes » et se « re­fuse à voir dans le mu­sul­man un en­ne­mi ». Néan­moins, elle ne di­gère pas qu'au cours des an­nées pas­sées, cer­tains évé­ne­ments aient été pré­sen­tés par les mé­dias et les po­li­tiques « comme des actes iso­lés ». Et d'égre­ner les at­ten­tats de jan­vier der­nier, les meurtres per­pé­trés par Mo­ha­med Me­rah. De re­mon­ter même jus­qu'au gang des bar­bares et la mort Ilan Ha­li­mi. « Le ter­reau est iden­tique », ex­plique-t-elle.

Dire les choses. Les qua­li­fier. C'est une né­ces­si­té pour Jé­ré­my, lui aus­si de confes­sion juive. « Il y a un pro­blème d’an­ti­sé­mi­tisme en ban­lieue. Mais le dire, c’est prendre le risque de se voir ré­pondre : “Tu es is­la­mo­phobe”. Alors, tu fermes ta gueule. » Seule­ment, dire ne suf­fit pas. Pour lui, il faut éga­le­ment par­ler juste : « Jean-luc Mé­len­chon est quand même quel­qu’un de so­lide in­tel­lec­tuel­le­ment. Je l’ai en­ten­du dé­cla­rer : “L'is­lam n'a rien à voir avec ça.” En un sens, c’est vrai. Mais, tout de même, ils font ça au nom de l’is­lam. Dire que “Ça n'a rien à voir” n’est pas res­pon­sable. D’ailleurs, l’imam de Brest, ce­lui-là même qui ex­plique que la mu­sique c’est le diable, dit lui aus­si que “ça n'a rien à voir” ! » Jé­ré­my est en tout cas ras­su­ré d'avoir un Fran­çois Hol­lande bar­dé de son « sens de la me­sure » aux com­mandes du pays, plu­tôt qu'un Ni­co­las Sar­ko­zy. Il n'em­pêche : les ha­bi­tants de ce coin de Pa­ris s'in­ter­rogent sur les ca­pa­ci­tés de nos au­to­ri­tés à nous pro­té­ger. Jean, qui est père de deux en­fants, se de­mande par exemple pour­quoi tant de « fi­chés S » sont tou­jours en li­ber­té. Il se rap­pelle, in­quiet, qu'au dé­but de l'été, des dé­to­na­teurs et des ex­plo­sifs ont été dé­ro­bés sur un site de l'ar­mée à Mi­ra­mas : « Le GIGN, le Raid, ils sont très forts pour in­ter­ve­nir après coup. Mais le gou­ver­ne­ment, il fait quoi exac­te­ment pour que ça n’ar­rive pas ? » Là aus­si, ou­bliée la ca­mi­sole lexi­cale uti­li­sée dans cette par­tie de la po­pu­la­tion du temps des an­nées Jos­pin pour évo­quer les ques­tions de sécurité. Idem pour le re­tour des contrôles aux fron­tières. On les pen­sait adeptes d'un monde ou­vert aux quatre vents, ils voient d'un bon oeil – même s'ils doutent un peu de son ef­fi­ca­ci­té – cette me­sure an­non­cée par le chef de l'état dans l'im­mé­diate fou­lée du car­nage. « C’est que là on est bien au-de­là du sen­ti­ment d’in­sé­cu­ri­té », ex­plique Stéphanie. Du ré­con­fort et des pers­pec­tives, cette an­cienne abon­née de longue date à Li­bé n'en trouve nulle part. « Le dé­bat po­li­tique ac­tuel, j’en ai ras le bol. Ils n’ont de cesse de s’échar­per, ils ne sont pas à la hau­teur. » Mais il y a pire : « Ce qui a été flip­pant les pre­miers temps, pour­sui­telle, ça a été de voir la pa­nique pré­sente jusque dans les yeux des gens qui nous di­rigent. »

À une époque, il s'agis­sait, di­sait-on, de ne pas déses­pé­rer Billan­court. Il se­rait bien­ve­nu de ne pas déses­pé­rer Bo­bo­land. Car, dans cette pé­riode trou­blée, il faut bien le dire, Bo­bo­land a du bon. •

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