Sta­line, le bouc émis­saire coupable

Causeur - - Sommaire N° 29 – Novembre 2015 - Ré­gis de Cas­tel­nau

Apo­ca­lypse Sta­line nous le confirme : Jo­seph Sta­line était un monstre. Cos­telle et Clarke nous rap­pellent aus­si que c'était un monstre en­tou­ré de monstres, à com­men­cer par Trots­ki. Pour au­tant, la cruau­té ex­cep­tion­nelle du ty­ran rouge et les ef­froyables mas­sacres qu'ils a or­don­nés ré­sument-ils à eux seuls l'his­toire de L'URSS des an­nées 1920-1950 ?

La sé­rie do­cu­men­taire dif­fu­sée par France 2, Apo­ca­lypse Sta­line, est tout à fait re­mar­quable : les images in­édites, la co­lo­ri­sa­tion qui leur re­donne une vie sur­pre­nante et le mon­tage im­pec­cable en font un évé­ne­ment. La pro­blé­ma­tique adop­tée fait la part belle à la thèse du « com­mu­nisme in­trin­sè­que­ment per­vers », idéo­lo­gie d'au­tant plus épou­van­table qu'elle fut mise en oeuvre par un monstre. Le Sta­line de Da­niel Cos­telle et Isa­belle Clarke est un monstre d'une en­ver­gure pro­ba­ble­ment su­pé­rieure à celle de son ju­meau sy­mé­trique Adolf Hit­ler. Le do­cu­men­taire nous le dé­crit bru­tal, cruel et pa­ra­noïaque, em­prun­tant les pas de Lé­nine, ini­tia­teur de la ter­reur avant de se dé­bar­ras­ser de son ri­val, un Léon Trots­ki do­té des mêmes ca­rac­té­ris­tiques que lui.

Le par­ti pris d'une construc­tion par­tant de la Se­conde Guerre mon­diale et pro­cé­dant par re­tours en ar­rière dans la car­rière de Sta­line pour en ex­pli­quer le dé­rou­le­ment est as­tu­cieux et ef­fi­cace en tant que « mo­teur » de la nar­ra­tion. On re­grette ce­pen­dant d'avoir à at­tendre le qua­trième épi­sode, en­core en cours de fa­bri­ca­tion, pour connaître la der­nière car­rière du dic­ta­teur qui condui­ra son pays dans la guerre froide, jus­qu'à sa mort en 1953, avant de tom­ber de son pié­des­tal en 1956 au xxe congrès du PCUS. Ré­sul­tat : on reste un peu sur sa faim face à un « mys­tère Sta­line » qui, en 1945, reste en grande par­tie opaque.

Mi­chel Fou­cault nous a ap­pris qu'on « montre aux gens non pas ce qu'ils ont été, mais ce qu'il faut qu'ils se sou­viennent qu'ils ont été1. » Sta­line fut d'abord un voyou re­cy­clé par les bol­che­viques, un po­li­tique ma­noeu­vrier de­ve­nu dic­ta­teur im­pi­toyable, puis un chef de guerre et un nou­veau tsar déi­fié de son vi­vant. Ce­pen­dant, au­cune de ces pré­sen­ta­tions ne four­nit à elle seule as­sez d'élé­ments per­met­tant d'ex­pli­quer le ca­ta­clysme. Si Sta­line est l'au­teur unique de la ca­tas­trophe du so­cia­lisme réel, com­ment ex­pli­quer que, sans Sta­line, toutes les ex­pé­riences is­sues de l'élan d'oc­tobre 1917 se soient trans­for­mées en dic­ta­tures pa­ra­noïaques ?

POUR­QUOI LES PEUPLES SO­VIÉ­TIQUES ONT-ILS SUI­VI STA­LINE ? AUS­SI EF­FROYABLE SOIT-ELLE, LA TER­REUR N'EX­PLIQUE PAS TOUT.

Le pa­ral­lèle avec Hit­ler s'im­pose ici de lui-même. Car faire du Füh­rer la cause unique ou même prin­ci­pale de l'hor­reur na­zie est une thèse tout sim­ple­ment fausse, qui fut fort utile à par­tir de 1947 pour dé­doua­ner le peuple et la na­tion al­le­mands dont l'oc­ci­dent avait be­soin pen­dant la guerre froide. Toute une sé­rie de tra­vaux ré­cents éta­blissent le sou­tien jus­qu'au bout du peuple al­le­mand au na­zisme ain­si que son im­pli­ca­tion mas­sive dans la Shoah et l'en­semble des exac­tions per­pé­trées par le IIIE Reich. La re­cherche a éga­le­ment per­mis de ré­pondre à la ques­tion for­mu­lée par le bio­graphe d'hit­ler, Ian Ker­shaw : « Com­ment un désaxé aus­si bi­zarre qu'hit­ler a-t-il pu prendre et exer­cer le pou­voir en Al­le­magne, un pays mo­derne, com­plexe, éco­no­mi­que­ment dé­ve­lop­pé et cultu­rel­le­ment avan­cé2 ? » Ain­si, pour peu qu'on ac­cepte de se plon­ger dans l'abon­dante lit­té­ra­ture sur le su­jet, il ne sub­siste guère de « mys­tère Hit­ler » ou de « mys­tère al­le­mand ».

Qu'en est-il pour Sta­line ? La mons­truo­si­té et l'in­hu­ma­ni­té du per­son­nage sont avé­rées. Le prix hu­main payé par les peuples d'union so­vié­tique est ef­frayant, et Sta­line en fut es­sen­tiel­le­ment à l'ori­gine. Mais lorsque l'on re­garde les vingt-cinq ans de son pou­voir ab­so­lu, on reste per­plexe. Sta­line a pris, à la fin des an­nées 1920, la di­rec­tion de l'em­pire tsa­riste re­cons­ti­tué. De ce ter­ri­toire es­sen­tiel­le­ment agri­cole, ex­sangue après dix ans de guerre – mon­diale puis ci­vile –, il va faire une puis­sance in­dus­trielle ca­pable d'af­fron­ter la pre­mière puis­sance mi­li­taire du monde et de la battre.

Dans un cha­pitre éclai­rant du livre qui vient de pa­raître sur Les Mythes de la Se­conde Guerre mon­diale3, Oli­vier

Wie­vior­ka dé­montre que la su­pé­rio­ri­té so­vié­tique fut éga­le­ment in­dus­trielle. Le do­cu­men­taire de France 2 in­siste avec rai­son sur l'aide ma­té­rielle du Nou­veau Monde à L'URSS. Or, bien qu'utile, celle-ci ne fut pas dé­ter­mi­nante. In­té­grer cette réa­li­té né­ces­site de rompre avec la rhé­to­rique de guerre froide qui a culmi­né avec l'ef­fon­dre­ment du bloc de l'est à la fin des an­nées 1980. Sur le plan mi­li­taire, la su­pé­rio­ri­té de la doc­trine stra­té­gique so­vié­tique – le fa­meux « art opé­ra­tif » – for­gée dans les an­nées 1930, est au­jourd'hui re­con­nue par tous les spé­cia­listes sé­rieux. Les chefs de la Wehr­macht ont eu beau es­sayer de faire por­ter à Hit­ler la res­pon­sa­bi­li­té de leurs échecs, ils ont en fait été sur­clas­sés par leurs ho­mo­logues so­vié­tiques. Après la guerre, alors que L'URSS avait été sai­gnée à blanc, elle fut ca­pable en quelques an­nées de se re­dres­ser, de dé­ve­lop­per un pro­gramme nu­cléaire ci­vil et mi­li­taire, de construire une in­dus­trie aé­ro­nau­tique de pre­mier ordre, et de dis­tan­cer les États-unis dans les dé­buts de la course à l'es­pace. Elle a éga­le­ment pu ren­con­trer d'in­con­tes­tables suc­cès dans les do­maines de l'édu­ca­tion et de la san­té. Jo­seph Sta­line mou­rut phy­si­que­ment en mars 1953, po­li­ti­que­ment en fé­vrier 1956 avec le rap­port Kh­roucht­chev. L'élan se pour­sui­vit ca­hin­ca­ha jus­qu'au li­mo­geage de Ni­ki­ta Kh­roucht­chev en 1964. L'URSS sans Sta­line en­tra alors dans une stag­na­tion de trente ans qui lui fut mor­telle. Son re­tard vis-à-vis de l'oc­ci­dent – qu'elle par­ve­nait à col­ma­ter ou à mas­quer – de­vint béant et in­fran­chis­sable, abou­tis­sant à l'ef­fon­dre­ment de 1991, évé­ne­ment his­to­ri­que­ment stu­pé­fiant qui vit l'état obèse d'un im­mense em­pire, deuxième puis­sance mon­diale, dis­pa­raître com­plè­te­ment en quelques jours. Alors, qui était et que vou­lait Sta­line ? Le pou­voir pour le pou­voir, ou bien avait-il un pro­jet ? Et pour­quoi les peuples so­vié­tiques l'ont-ils sui­vi ? Aus­si ef­froyable soit-elle, la ter­reur n'ex­plique pas tout. Car il y eut aus­si de la fer­veur et de l'en­thou­siasme, jus­qu'aux der­nières heures du sta­li­nisme, comme l'a mon­tré Svet­la­na Alexie­vitch dans son ma­gni­fique La Fin de l'homme rouge (Actes Sud, 2013).

Autre in­ter­ro­ga­tion es­sen­tielle : Sta­line était-il com­mu­niste ou bien vou­lait-il de­ve­nir, comme il le dit à sa mère, le nou­veau tsar ? Dans Les Guerres de Sta­line4, l'his­to­rien ir­lan­dais Geof­frey Ro­berts af­firme que, non seule­ment Sta­line, comme l'ont tou­jours re­con­nu les ma­ré­chaux so­vié­tiques même pen­dant la dé­sta­li­ni­sa­tion, a bien ga­gné la Se­conde Guerre mon­diale, mais sur­tout qu'il l'a fait en se com­por­tant de bout en bout comme un homme d'état. Ce qu'hit­ler ne fut ja­mais.

Dé­tra­qué mons­trueux, Hit­ler fut pen­dant long­temps et à juste titre le repoussoir su­prême. Le dé­peindre en unique ac­cou­cheur de la « bête im­monde » per­mit à ceux qui l'avaient sui­vi de se dé­faus­ser. Au­jourd'hui, Sta­line ri­va­lise avec Hit­ler comme repoussoir cri­mi­nel. Et, de même que pour Hit­ler, beau­coup tentent de lui faire por­ter seul le cha­peau de l'es­pé­rance tra­hie. Trop fa­cile.

Reste que, en termes quan­ti­ta­tifs, Sta­line est le plus grand ty­ran de l'his­toire. Ce fait écrase tous les autres et en­ve­loppe cette pé­riode d'un voile que la su­perbe Apo­ca­lypse Sta­line ne lève que par­tiel­le­ment. Cette di­men­sion es­sen­tielle du mys­tère Sta­line, il fau­dra bien qu'on la perce un jour. • 1. Mi­chel Fou­cault, Dits et écrits 19541988, Gal­li­mard, 1994. 2. Ian Ker­shaw, Hit­ler, Flam­ma­rion, 2008. 3. Jean Lo­pez et Oli­vier Wie­vior­ka (dir.), Les Mythes de la Se­conde Guerre mon­diale, Per­rin, 2015. 4. Geof­frey Ro­berts, Les Guerres de Sta­line, Del­ga, 2014.

Image ti­rée du film. 17e congrès du Par­ti com­mu­niste de l'union so­vié­tique, 26 jan­vier 1934.

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