Pas de plom­biers sy­riens en Po­logne

Causeur - - Sommaire N° 28 – Octobre 2015 - Pau­li­na Dal­mayer

Al­fred Jar­ry vi­sait juste en si­tuant l’ac­tion de son Ubu roi en Po­logne. Plus d’un siècle après la créa­tion de la pièce, la Po­logne de­meure – plei­ne­ment et ma­ni­fes­te­ment – un pays ubuesque. Le plus co­casse, c’est que les Po­lo­nais croient ap­par­te­nir à la mo­der­ni­té, au­tant dire à l’oc­ci­dent, pour le meilleur comme pour le pire. La crise de l’im­mi­gra­tion qui les concerne, pensent-ils, au même titre que le reste des pays eu­ro­péens en se­rait se­lon eux la preuve ir­ré­fu­table. Des rê­veurs, je vous dis.

Si on me de­man­dait, en tant que Po­lo­naise, un avis concer­nant l’ac­cueil des mi­grants dans mon pays d’ori­gine, je di­rais qu’il se­rait ex­trê­me­ment flat­teur pour nous, les Po­lo­nais, d’en re­ce­voir quelques mil­liers. Pour une fois que c’est l’eu­rope qui a be­soin de nous et non pas l’in­verse, com­ment ne pas nous mon­trer so­li­daires ? Et tant pis si les ré­fu­giés sy­riens ou éry­thréens courent peut-être moins de risques en res­tant chez eux qu’en s’ins­tal­lant en Po­logne. Hé­las, seule une frac­tion ul­tra-mi­no­ri­taire des Po­lo­nais par­tage cette opi­nion. Re­grou­pés au sein de la fon­da­tion « Pr­ze­bud­ze­nie » (« éveil » en po­lo­nais), ils ont réus­si néan­moins à se faire en­tendre lors des ma­ni­fes­ta­tions qui, à la mi-sep­tembre, ont mo­bi­li­sé le pays tout en­tier en fa­veur ou contre les mi­grants, bien avant qu’un seul n’ar­rive sur notre sol. « La Po­logne est en me­sure d’ac­cueillir bien plus que 2 000 per­sonnes, ont-ils cla­mé. Mais pas sous le dik­tat de L’UE ni en rai­son de quel­conques quo­tas ! Nous n’avons pas le droit d’im­po­ser à qui­conque de vivre en Po­logne ! » Et à plus forte rai­son à des per­sonnes dé­jà trau­ma­ti­sées, ai-je en­vie d’ajou­ter. Le dé­bat, ou plu­tôt la ba­garre, par­le­men­taire à ce su­jet a donc été ho­mé­rique. De­puis la tri­bune de la Diète, Ja­ros­law Kac­zyns­ki, chef du prin­ci­pal par­ti d’op­po­si­tion, le très conser­va­teur « Droit et Jus­tice », contes­tait la lé­gi­ti­mi­té d’un gou­ver­ne­ment qui, se­lon lui, avait pris une dé­ci­sion sous la pres­sion des ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes et à l’en­contre des in­té­rêts na­tio­naux. « Il y a un sé­rieux risque que les mi­grants ne res­pectent pas nos lois et n’adhèrent pas à nos va­leurs, a-t-il pré­ve­nu. On peut vite en ar­ri­ver à voir exis­ter chez nous, comme en Suède, des zones sous do­mi­na­tion ex­clu­sive de la cha­ria. » S’il faut re­gret­ter l’in­ci­dent di­plo­ma­tique qu’a pro­vo­qué ce dis­cours du lea­der de « Droit et Jus­tice », il convient peut-être de se ré­jouir à l’idée que les mi­grants puissent re­fu­ser de s’in­té­grer à notre culture. En­fin, « culture » n’est peut-être pas le mot ap­pro­prié.

L'af­flux de mi­grants aux fron­tières de l'eu­rope scinde la Po­logne en deux : les uns rêvent d'ac­cueillir toute la mi­sère du tiers-monde, les autres agitent le spectre d'une in­va­sion is­la­mique. Dé­bat oi­seux : au­cun ré­fu­gié ne sou­haite s'ins­tal­ler en Po­logne.

Mi­grants et fan­fa­rons

En ef­fet, pen­dant les ma­nifs à Gdansk et à Cra­co­vie, ca­pi­tale cultu­relle de la Po­logne, soit dit en pas­sant, on en­ten­dait des Po­lo­nais, les vrais, scan­der le slo­gan : « On vous fe­ra la même chose que Hit­ler a faite aux Juifs ! » en guise de bien­ve­nue adres­sée aux fu­turs ré­fu­giés. Ailleurs, on ap­pe­lait au se­cours : « Brei­vik, sauve-nous ! » Per­son­nel­le­ment, je me sens toute ras­su­rée de sa­voir les hy­po­thé­tiques nou­veaux ar­ri­vants in­ca­pables de com­prendre notre lé­gen­daire sens de l’hos­pi­ta­li­té ni de le par­ta­ger.

Certes, de l’autre cô­té de la rue, on hur­lait : « Je veux avoir une voi­sine arabe ! », tan­dis qu’une poi­gnée de braves gens agi­taient les clés de leur mai­son, prêts à les of­frir aux né­ces­si­teux bar­bares des Proche et Moyen-orient. La se­cré­taire

d’état char­gée des droits des femmes, la pro­fes­seur Mal­gor­za­ta Fus­za­ra, rap­pe­lait cou­ra­geu­se­ment un fait his­to­rique : 120 000 Po­lo­nais ont trou­vé re­fuge en Iran à la fin de la Se­conde Guerre mon­diale. Sans ou­blier de men­tion­ner la ré­duc­tion de moi­tié de la dette po­lo­naise après la chute du com­mu­nisme et les mil­lions de dol­lars d’aide in­jec­tés en Po­logne par le Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal et l’open So­cie­ty Ins­ti­tute de George So­ros. « C’est en Po­logne que le pour­cen­tage de mi­grants reste le plus bas d’eu­rope, à peine 0,3 %, alors qu’au­jourd’hui nous fai­sons par­tie de ces pays bien lo­tis vers les­quels veulent fuir les per­sonnes per­sé­cu­tées », a re­mar­qué avec au­dace la Pre­mière mi­nistre Ewa Ko­pacz à un mois des élec­tions lé­gis­la­tives. Mais, jus­te­ment, le pro­blème tient au fait que, se­lon les don­nées of­fi­cielles de l’of­fice po­lo­nais des étran­gers (UDSC), plus de 80 % des per­sonnes qui de­mandent le sta­tut de ré­fu­gié en Po­logne quittent notre beau pays avant que les au­to­ri­tés aient eu le temps d’exa­mi­ner leur dos­sier. Bref, la Po­logne n’est pour elles qu’une brève étape sur la route vers l’ouest. Et les chiffres ont de quoi faire bien ri­go­ler nos voi­sins al­le­mands : chaque an­née, l’état po­lo­nais at­tri­bue en­vi­ron 200 sta­tuts de ré­fu­gié, alors que le pays compte, en tout et pour tout, 188 000 mi­grants éco­no­miques ve­nus prin­ci­pa­le­ment d’ukraine, de Bié­lo­rus­sie, du Viêt­nam et de Chine. Dès lors, les dé­cla­ra­tions des uns et des autres concer­nant l’ac­cueil des mi­grants ne sont que fan­fa­ron­nades. D’une part, on joue à se faire peur en agi­tant le spectre de hordes sau­vages mas­sées à nos fron­tières. De l’autre, on adore ex­pri­mer sa so­li­da­ri­té et sa bien­veillance à l’égard des vic­times des conflits ar­més de par le monde. Le sou­ci, c’est que per­sonne ne se presse, ni pour ve­nir cou­per quelques têtes chez nous, ni pour ap­prendre la gram­maire po­lo­naise. Le sa­lut pour­rait ve­nir de l’union eu­ro­péenne. Pour l’heure, la Com­mis­sion campe sur sa pro­po­si­tion de ré­par­ti­tion des ré­fu­giés, en pro­je­tant de « dé­lo­ca­li­ser » vers les bords de la Vis­tule quelque 11 000 émi­grés de­puis les pays sub­mer­gés tels que la France ou l’ita­lie. Voi­là ce qui donne l’oc­ca­sion à notre vice-mi­nistre des Af­faires étran­gères, Ra­fal Tr­zas­kows­ki, de mon­trer ses muscles. Le nombre de ré­fu­giés fi­na­le­ment re­çus par la Po­logne ne de­vrait pas, se­lon lui, dé­pendre des pro­jets eu­ro­péens en la ma­tière, mais de nos propres exi­gences. Ain­si, trois condi­tions se­raient non né­go­ciables : le ren­for­ce­ment des fron­tières ex­té­rieures de l’union, la dif­fé­ren­cia­tion nette entre les émi­grés éco­no­miques dont la Po­logne ne veut pas et les ré­fu­giés qu’elle se dit dis­po­sée à re­ce­voir au nombre de 2 000, en­fin, la pos­si­bi­li­té de faire vé­ri­fier le pas­sé des nou­veaux ve­nus par les ser­vices de sécurité po­lo­nais. Last but not least, avant de né­go­cier avec l’union eu­ro­péenne, le gou­ver­ne­ment po­lo­nais doit né­go­cier avec l’église po­lo­naise. C’est là que l’af­faire se corse.

PLUS DE 80 % DES PER­SONNES QUI DE­MANDENT LE STA­TUT DE RÉ­FU­GIÉ EN PO­LOGNE QUITTENT LE PAYS AVANT L'EXA­MEN DE LEUR DOS­SIER.

Les prêtres contre le Va­ti­can

Car, sans doute in­vo­lon­tai­re­ment, les mi­grants ont pous­sé l’église de Po­logne au bord du schisme. Non pas parce que des prêtres po­lo­nais se chargent dé­sor­mais de « per­fec­tion­ner » l’en­sei­gne­ment de Notre-sei­gneur Jé­sus-ch­rist en pos­tant sur in­ter­net des mes­sages tels que : « Jé­sus ne nous au­rait cer­tai­ne­ment pas for­cés à hé­ber­ger quel­qu’un qui consti­tue un réel dan­ger ! » Mais parce qu’une ma­jeure par­tie du cler­gé po­lo­nais conteste ou­ver­te­ment le prin­cipe de l’in­failli­bi­li­té pon­ti­fi­cale. « Le pape Fran­çois a tort d’ap­pe­ler chaque pa­roisse à re­ce­voir une famille d’émi­grés », a-t-on en­ten­du de la part du prêtre Adam Kac­zor de Ca­ri­tas (sic !). Et il n’est pas le seul à consi­dé­rer avec une dé­fiance ma­la­dive ce pape gau­chiste à qui on a l’ha­bi­tude en Po­logne d’op­po­ser le dé­funt cardinal Wys­zyns­ki, l’an­cien pri­son­nier du ré­gime com­mu­niste. « Ne cher­chons pas à nour­rir la terre en­tière, ne cher­chons pas à sau­ver tout le monde, di­sait ce der­nier. Cher­chons à pré­ser­ver la pa­trie. » In­utile d’ex­pli­quer qu’il n’existe pas de meilleur moyen de pré­ser­ver la pa­trie qu’en s’op­po­sant à son is­la­mi­sa­tion par le biais de ter­ro­ristes dé­gui­sés en ré­fu­giés ou même en pape. Amen.

Pour ré­su­mer la po­si­tion de la Po­logne face à la crise de l’im­mi­gra­tion, rien de tel que de prendre à coeur l’an­nonce de son gou­ver­ne­ment : « Très cer­tai­ne­ment, la Po­logne se mon­tre­ra plus so­li­daire, seule­ment il faut que ce soit une so­li­da­ri­té res­pon­sable, à la me­sure de nos moyens. » Les ré­fu­giés l’ont com­pris d’ins­tinct et conti­nuent à gen­ti­ment nous contour­ner. Quant à vous autres, étran­gers eu­ro­péens, vous n’avez qu’à bien vous te­nir ! •

Var­so­vie, 12 sep­tembre 2015.

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