Les car­nets de Ro­land Jac­card

Causeur - - Sommaire N° 30 – Décembre 2015 -

1. N'AIE SUR­TOUT PAS HONTE DE DIRE DES ABSURDITÉS !

J'ai de­man­dé à mon ami An­dré Comte-spon­ville pour­quoi il s'était pro­gres­si­ve­ment éloi­gné de Spi­no­za.

Il m'a ré­pon­du : « D’une part, parce que je pou­vais de moins en moins as­su­mer son dog­ma­tisme (l’idée de dé­mons­tra­tion phi­lo­so­phique est pour moi une contra­dic­tion dans les termes : ce­la re­la­ti­vise la por­tée de l’éthique), d’autre part parce qu’il me sem­blait sous-es­ti­mer la di­men­sion de tra­gique – de fi­ni­tude, d’échec, de souf­france – de la condi­tion hu­maine. » Di­sons que Mon­taigne l'a em­por­té sur Spi­no­za d'un point de vue théo­rique, comme Pas­cal d'un point de vue pra­tique ou exis­ten­tiel.

An­dré Comte-spon­ville re­joint sur ce point Cio­ran qui af­fir­mait que la chose la plus dif­fi­cile est de faire une ex­pé­rience phi­lo­so­phique pro­fonde et de la for­mu­ler sans avoir re­cours au jar­gon d'école, le­quel re­pré­sente une so­lu­tion de fa­ci­li­té, un es­ca­mo­tage et presque une im­pos­ture.

En­core plus ra­di­cal, Lud­wig Witt­gen­stein était han­té par l'idée qu'il ne ser­vait à rien, mais alors stric­te­ment à rien, d'être le plus sub­til des pen­seurs si l'on n'était même pas un homme. Toute son exis­tence, et Dieu sait si elle fut tu­mul­tueuse, il cher­cha à com­prendre ce que ce­la si­gni­fiait : être un homme. Il l'a ré­su­mé en un mot : res­pect face à la fo­lie. Res­pect de sa propre fo­lie. Res­pect de la fo­lie de l'autre. Il ré­pé­tait vo­lon­tiers cette phrase : « N’aie sur­tout pas honte de dire des absurdités ! Tu dois seule­ment être at­ten­tif à ta propre ab­sur­di­té. »

Quant à Nietzsche, quand on lui de­man­dait s'il était un phi­lo­sophe, il ré­pon­dait d'un air las « Mais que m’im­porte ! » – ou plus pré­ci­sé­ment en al­le­mand : « Aber was liegt da­ran… ! » Avec Scho­pen­hauer, il consi­dé­rait que lire beau­coup re­pré­sen­tait un poids pour l'es­prit, lui en­le­vant toute sou­plesse. Il se fé­li­ci­tait d'avoir une vue fra­gile : elle l'obli­geait à pen­ser par lui-même.

2. DIS-MOI QUI JE SUIS…

« Il y a deux hommes en cha­cun de nous, et le vrai, c’est l’autre », écrit Sa­muel Brus­sell dans Dis-moi qui je suis, ques­tion qu'il po­sa à sa mère et qui, bien sûr, est in­so­luble : trop de per­son­nages se bous­culent en nous avant que nous nous ré­si­gnions à adop­ter ce­lui qui oc­cu­pa le pre­mier rôle dans la co­mé­die so­ciale. En se gar­dant d'ou­blier que d'autres moi sont ta­pis dans le re­coin de notre être.

Sa­muel Brus­sell s'est li­vré à ce jeu pas­sion­nant qui consiste à par­tir à leur re­cherche, c'est-à-dire à res­sus­ci­ter ce­lui qu'il au­rait pu être s'il n'avait été Sa­muel

Brus­sell, édi­teur de Sa­muel John­son entre autres, et écri­vain, né à Haï­fa en 1956, dé­cou­vrant avec stu­peur et émer­veille­ment le Pa­ris des an­nées 1960. Le co­lo­nia­lisme est alors en­core un su­jet de dé­bat : il le dé­fend en ar­guant qu'il a quelque chose de louable par la culture qu'il porte en lui, culture qui est un ferment cor­rup­teur des so­cié­tés tri­bales. Cet es­prit libre qui, de sur­croît, est sen­sible dans son écri­ture à la beau­té du doute, ne pou­vait man­quer de se lier à Jean Eustache et à Ray­mond Que­neau qu'il por­trai­ture dé­li­ca­te­ment.

Ce re­tour aux sources d'un moi qui s'ef­fi­loche a été écrit dans le plus par­fait désordre – et c'est ain­si qu'il faut le lire. Rien n'est plus ab­surde ni las­sant, en phi­lo­so­phie comme en lit­té­ra­ture, que la co­hé­rence. Quelle ca­la­mi­té d'être pris au piège d'une iden­ti­té ou d'un sys­tème de pen­sée ! Dans la nuit noire du ha­sard, nous ne croi­sons que les fan­tômes de ceux que nous au­rions vou­lu être. Et, comme un en­fant dans l'obs­cu­ri­té qui chan­tonne pour conju­rer son an­goisse, nous sup­plions notre mère de ré­pondre à la ques­tion « Dis-moi qui je suis » sans soup­çon­ner que, si elle nous a mis au monde, c'est pré­ci­sé­ment parce qu'elle l'igno­rait elle-même.

3. QUAND SERGE KOSTER DÉ­LIRE…

Il était dé­jà tard. Je m'en vou­lais de ne pas avoir pris de nou­velles de mon ami Serge. Il avait su­bi une opé­ra­tion dé­li­cate sur une par­tie de son corps que l'on pré­fère sa­voir épar­gnée. Je l'avais trou­vé très af­fai­bli lors de nos der­nières ren­contres au Flore, le ven­dre­di après-mi­di, as usual. Je crai­gnais pour sa vie. Ou, pire en­core, de ne plus ja­mais le re­trou­ver tel que je l'avais connu et ai­mé : go­gue­nard, sar­cas­tique, caus­tique. Et fi­dèle aux ar­canes de la langue fran­çaise qu'il maî­tri­sait mieux que qui­conque. Je ne sup­porte pas de sa­voir mes proches di­mi­nués. La mort me semble en­core pré­fé­rable…

Bref, en com­po­sant son nu­mé­ro, j'étais in­quiet. Il dé­cro­cha ra­pi­de­ment. Non sans em­phase et avec une voix d'outre-tombe, je me pré­sen­tai : — El Jac­car­do veut avoir de vos nou­velles, cher ami. Un long si­lence s'en­sui­vit. Et sur un ton que je ne lui connais­sais pas, j'en­ten­dis : — Tu es mon père ? Croyant qu'il plai­san­tait, je ré­pon­dis : — Bien sûr ! Il dit alors ce­ci qui me plon­gea dans un abîme de per­plexi­té : — Tu viens pour m'as­sas­si­ner ? Tu veux me tuer…

Je com­pris alors que quelque chose ne tour­nait pas rond. Il dé­li­rait. Il me pre­nait pour son père, mort il y a des dé­cen­nies, mais tou­jours pré­sent en lui, tant il est dif­fi­cile de se dé­bar­ras­ser du ca­davre de nos gé­ni­teurs qui gi­gotent en­core dans notre in­cons­cient.

Je ten­tai, en pure perte, de lui faire en­tendre que son ami Or­lan­do était au bout du fil. Mais c'est son père qu'il ré­cla­mait. Et c'est son père qui de­vait lui por­ter le coup fa­tal. Je rac­cro­chai fi­na­le­ment. Et me sou­vins que j'étais en­tré une nuit dans la chambre à cou­cher de ma mère ma­lade en hur­lant : « Je suis la Mort ! » Dé­ci­dé­ment, nous en­tre­te­nons de drôles de rap­ports avec nos gé­ni­teurs. Pour en sa­voir plus, pre­nez ren­dez-vous au 19 Berg­gasse, à Vienne, chez mon illustre pré­dé­ces­seur : Sig­mund Freud. Et n'ou­bliez pas ce que Mon­taigne a dit à Serge Koster : « Avec les morts nous ga­gnons à res­ter tout ouïe : ils ont beau­coup à nous dire. » Mais sommes-nous cer­tains de vou­loir les en­tendre ? •

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