La haine au nom de l'amour

Causeur - - Sommaire N° 29 – Novembre 2015 - Alain Finkielkra­ut

Da­niel Lin­den­berg a inau­gu­ré le nou­veau siècle par la pu­bli­ca­tion en 2002, dans la col­lec­tion « La Ré­pu­blique des idées » que di­rige Pierre Ro­san­val­lon, de son livre Le Rap­pel à l'ordre. De­puis cette date, mon nom fi­gure sur toutes les listes noires des « néo-ré­acs ». Je me croyais donc blin­dé et – ce qui est ex­ces­sif étant, comme cha­cun sait, in­si­gni­fiant – hors d'at­teinte. Les dé­non­cia­tions pleuvent, la ca­ra­vane passe, me di­sais-je en me fé­li­ci­tant de ma force d'âme. C'est fi­ni. La ca­ra­vane ne passe plus. Je suis at­ter­ré et très af­fec­té par les at­taques fé­roces de ces der­nières se­maines. Me voi­ci, après la pa­ru­tion de La seule exac­ti­tude, do­té d'« in­ten­tions pu­trides » et d'une pen­sée « nau­séa­bonde ». Avec mon « hys­té­rie de croi­sé en pré­re­traite », je suis éga­le­ment ac­cu­sé d'ex­ploi­ter sans ver­gogne un « fi­lon pu­bli­ci­taire », d'être un al­lié ob­jec­tif du Front na­tio­nal et de n'avoir d'autre exis­tence in­tel­lec­tuelle que celle que m'ac­cordent gé­né­reu­se­ment les mé­dias. Toute dif­fé­rence, en outre, est abo­lie entre Zem­mour, On­fray, De­bray, Na­dine Mo­ra­no et moi,

Pla­cé au coeur de leur cible par tous les chas­seurs de ré­acs, le phi­lo­sophe a dé­ci­dé de ré­pondre aux dif­fa­ma­teurs, aux in­sul­teurs et à tous les apôtres de la di­ver­si­té qui ne veulent voir qu'une seule tête.

DANS LA VI­SION BI­NAIRE DE LA NOU­VELLE GAUCHE DI­VINE, L'EX­CLU REM­PLACE L'EX­PLOI­TÉ, LE MU­SUL­MAN EST, APRÈS LE JUIF, LA NOU­VELLE FI­GURE DE L'AUTRE.

par ceux-là mêmes qui ne manquent pas une oc­ca­sion de dé­non­cer l'odieuse pra­tique de l'amal­game. Il n'y a plus de dé­bat in­tel­lec­tuel en France. Le dé­bat, c'est la confron­ta­tion des points de vue, l'échange par­fois mus­clé des ar­gu­ments. Ce qui en tient lieu dé­sor­mais, c'est l'in­vec­tive, l'ana­thème, la chasse à l'homme.

Que se passe-t-il ? Com­ment ex­pli­quer cette flam­bée de haine ? Par l'amour. Quand on a épou­sé la cause des op­pri­més, des dé­mu­nis, des dam­nés de la terre, quand on a pris le par­ti des plus faibles, quand on dé­fend les va­leurs d'éga­li­té et de fra­ter­ni­té, on ne ren­contre pas d'in­ter­lo­cu­teurs ni même d'an­ta­go­nistes, mais par­tout et tou­jours des scé­lé­rats. La seule contra­dic­tion à la­quelle on ait af­faire, c'est la dé­fer­lante du mal ; la seule ad­ver­si­té, c'est le scan­dale de l'ini­qui­té ; le seul vis-à-vis, ce sont les vents et ma­rées des pas­sions basses.

Dans son livre culte, Aden Ara­bie, Paul Ni­zan écri­vait dé­jà : « Il n'existe plus que deux es­pèces hu­maines qui n'ont que la haine pour lien : celle qui écrase, et celle qui ne consent pas à être écra­sée. » Et dans Les Chiens de garde, livre ré­cem­ment ré­édi­té aux édi­tions Agone, Ni­zan ne voyait à l'oeuvre que deux par­tis : le par­ti de l'homme et le par­ti de la bour­geoi­sie. Mais Ni­zan était com­mu­niste. Et il se pla­çait dans la pers­pec­tive de la Ré­vo­lu­tion. Or la haine au­jourd'hui n'est plus li­mi­tée à la ra­di­ca­li­té. Elle n'est plus le signe dis­tinc­tif des ex­tré­mistes. Elle a ces­sé d'être l'apa­nage d'alain Ba­diou, d'em­ma­nuel Todd ou d'edwy Ple­nel. Elle dé­borde l'uni­ver­si­té, tou­jours prompte à la sur­chauffe et à l'irresponsa­bilité po­li­tique, elle mo­bi­lise – d'anne Rou­ma­noff à Sté­phane Guillon – tous les pro­fes­sion­nels du rire et, ga­gnant le pro­gres­sisme mains­tream, elle s'étale dans les pages de L'obs, du Monde et de Libération.

Pour­quoi ? Quelle mouche a pi­qué la presse dé­mo­cra­tique, et conduit, par exemple, l'an­cien quo­ti­dien de ré­fé­rence à tour­ner bru­ta­le­ment le dos au de­voir d'im­par­tia­li­té ? La mouche de la pseu­do-mé­moire. Les des­truc­teurs ac­tuels de la conver­sa­tion ci­vique ne mi­litent pas pour le ren­ver­se­ment du ca­pi­ta­lisme, ils com­battent ré­so­lu­ment le nou­vel ava­tar de la Bête im­monde. Dans la vi­sion bi­naire de la nou­velle gauche di­vine, l'ex­clu rem­place l'ex­ploi­té, le Mu­sul­man est, après le Juif, la nou­velle fi­gure de l'autre.

Mais il y a un pro­blème. Sous pré­texte de so­li­da­ri­té avec le peuple pa­les­ti­nien, il règne, par­mi les ti­tu­laires de l'al­té­ri­té, dans les ter­ri­toires per­dus de la Ré­pu­blique, un an­ti­sé­mi­tisme de plus en plus ex­pli­cite et de plus en plus vi­ru­lent. Et nombre de ceux que l'on sou­tient au nom des prin­cipes ré­pu­bli­cains ma­ni­festent sans dé­tour leur aver­sion pour la laï­ci­té, la li­ber­té de l'es­prit, l'éga­li­té des hommes et des femmes. Parce que la réa­li­té leur échappe, parce qu'ils sont tra­his par les faits, les an­ti­fas­cistes de­viennent fu­rieux. Et plu­tôt que de cher­cher à pen­ser la spé­ci­fi­ci­té de la si­tua­tion pré­sente, ils re­doublent de haine à l'égard des por­teurs de mau­vaises nou­velles idéo­lo­giques. Pour le dire d'un mot : L'obs et ses frères d'arme fu­sillent main­te­nant les ob­ser­va­teurs.

Le réel ne don­nant au­cun signe de vou­loir ren­trer au ber­cail, le jeu de mas­sacre va conti­nuer. •

La Ca­lom­nie d'apelle, San­dro Bot­ti­cel­li, vers 1495.

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