L'apo­ca­lypse se­lon Sta­line

Causeur - - Sommaire N° 29 – Novembre 2015 - Pa­trick Man­don et Gil Mi­hae­ly

France 2 vient de dif­fu­ser en prime time Apo­ca­lypse Sta­line. Cet en­semble de trois do­cu­men­taires, ac­ces­sibles en DVD et VOD le 18 no­vembre, est tout d'abord un ex­ploit ci­né­ma­to­gra­phique et his­to­rique. Les réa­li­sa­teurs Da­niel Cos­telle et Isa­belle Clarke ont ex­hu­mé des images d'ar­chives que les spé­cia­listes croyaient dis­pa­rues, ou dont ils ne soup­çon­naient pas l'exis­tence. Mais c'est aus­si un grand film po­li­tique sur les crimes com­mis au nom du peuple.

En 1985, un an avant sa mort, le vieux Mo­lo­tov, bras droit de Sta­line pen­dant un quart de siècle, pro­phé­ti­sa : « L'his­toire fi­ni­ra par ré­ha­bi­li­ter Sta­line. Il y au­ra un jour un mu­sée Sta­line à Mos­cou ! » À l'époque de cette dé­cla­ra­tion, quand poin­tait la per­es­troï­ka, ce pa­ri sem­blait per­du d'avance. Trente ans plus tard, c'est beau­coup moins sûr.

Là-bas comme ailleurs, notre pas­sé est tou­jours de­vant nous. C'est pour­quoi Apo­ca­lypse Sta­line de Da­niel Cos­telle et Isa­belle Clarke de­vrait nous in­té­res­ser : avec ses images in­édites, ce film met à l'hon­neur le do­cu­ment vi­suel. Au-de­là de la simple illus­tra­tion, ce­lui-ci de­vient une source his­to­rique à part en­tière et un élé­ment du dé­bat idéo­lo­gique.

Toutes les images ne valent pas un long dis­cours. Mais cer­taines ra­content une his­toire mieux qu'au­cun texte ne le fe­rait. La scène d'ou­ver­ture du film en est un exemple frap­pant. Sta­line pro­nonce un dis­cours de­vant un pu­blic qui l'in­ter­rompt par des ap­plau­dis­se­ments. Or, mal­gré les signes d'im­pa­tience du tri­bun, dans le pu­blic per­sonne n'a le cou­rage d'être le pre­mier à ces­ser d'ap­plau­dir et à se ras­seoir (ce­lui qui le fe­ra, au bout de très longues mi­nutes, se­ra ar­rê­té deux jours plus tard). Il faut voir cette scène in­ter­mi­nable pour sai­sir le sens du mot « ter­reur ».

Le Sta­line que montrent Da­niel Cos­telle et Isa­belle Clarke est un au­da­cieux voyou, un bra­queur de banques et de di­li­gences qui gou­ver­na les peuples de la vieille Rus­sie et de la jeune Union so­vié­tique. Nul ne croyait en lui, on le crai­gnait un peu, on le mé­pri­sait beau­coup. Il ne se sou­cia ni de com­plaire, ni de contre­dire. Il a réus­si, seul, les autres ont échoué. Il n'était pas meilleur que cha­cun d'entre eux ni pire qu'eux tous réunis. Il fut la somme de toutes leurs fautes, il prit la forme de toutes leurs peurs. Il contrô­la jus­qu'à leurs re­mords et leur ef­froi. Mais ce do­cu­ment vi­suel est si riche qu'il nous in­vite non seule­ment à suivre la nar­ra­tion de ses réa­li­sa­teurs, mais à nous po­ser d'autres ques­tions, à évo­quer d'autres pro­blé­ma­tiques.

Ces images d'au­tant plus sai­sis­santes qu'elles sont mises en cou­leurs re­mettent à l'ordre du jour l'an­tique ques­tion de la place des grands hommes, des héros – bons ou mau­vais – dans l'his­toire. Sta­line-le-diable était-il un loup dans une ber­ge­rie ou bien le squale le plus fé­roce dans une pis­cine de re­quins ? Ses su­jets lui ont-ils obéi uni­que­ment par peur ou bien a-t-il eu des di­zaines de mil­lions de com­plices ? Que vou­lait-il vrai­ment ? Le pou­voir était-il pour lui un but en soi ou un moyen pour par­ve­nir à une fin, et si oui, la­quelle ? Toutes ces ques­tions sont lé­gi­times à une condi­tion : que la com­pré­hen­sion ne de­vienne ja­mais jus­ti­fi­ca­tion, que les mil­lions de morts, les in­nom­brables vies bri­sées ne soient ja­mais consi­dé­rées comme un « prix à payer » dans une lo­gique comptable de « bi­lan » – les oeufs qu'il fau­drait cas­ser pour faire l'ome­lette de l'his­toire.

En 1976, moins d'une dé­cen­nie avant la pro­phé­tie ci­tée plus haut, Mo­lo­tov avait re­con­nu que, de temps en temps, il lui ar­ri­vait de rê­ver de Sta­line. « La si­tua­tion est sin­gu­lière. Je suis dans une ville dé­truite. Je n'ar­rive à pas m'en sor­tir. Puis je le ren­contre. En un mot, de bien étranges rêves, très confus. » Même dans l'in­cons­cient de ce fi­dèle par­mi les fi­dèles, le sou­ve­nir de Sta­line a l'al­lure d'un cau­che­mar sur fond de champ de ruines. •

Images ti­rées du film.

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