Les car­nets de Ro­land Jac­card

Causeur - - Sommaire N° 29 – Novembre 2015 -

1. IN­FI­DÉ­LI­TÉ ET INFARCTUS

« Il vaut mieux mou­rir dans les bras d'une femme que dans les deux bras d'un fau­teuil », di­sait Sa­cha Gui­try. Ce n'est pas moi qui le contre­di­rai. Même si les plus ré­centes études des centres de mé­de­cine lé­gale, aus­si bien en Asie qu'en Eu­rope ou aux États-unis, confirment toutes que les infarctus sont le plus sou­vent liés à des aven­tures ex­tracon­ju­gales. En 1963, un mé­de­cin lé­giste ja­po­nais, le pro­fes­seur Ue­no, avait pu­blié pour la pre­mière fois les résultats de 34 au­top­sies de vic­times de « mort su­bite coï­tale » : 25 décès s'étaient pro­duits dans une chambre d'hô­tel et en­core cinq autres en de­hors du do­mi­cile. Les défunts avaient en moyenne une ving­taine d'an­nées de plus que leur par­te­naire. Et on se sou­vient peut-être du scan­dale pro­vo­qué par l'or­gasme fa­tal de Nel­son Ro­cke­fel­ler, 70 ans, dans les bras de son as­sis­tante de 35 ans... Pré­ci­sons en­core que la très grande ma­jo­ri­té des décès concerne des hommes et non des femmes, comme si, pa­ra­doxa­le­ment, elles étaient moins su­jettes à des crises d'an­goisse ou à la culpa­bi­li­té. À moins, autre hy­po­thèse, qu'elles ne soient plus fi­dèles, ce qui ten­drait à confor­ter la théo­rie se­lon la­quelle les hommes sont na­tu­rel­le­ment po­ly­games et les femmes na­tu­rel­le­ment mo­no­games. Les ex­perts de l'ame­ri­can Heart As­so­cia­tion re­com­mandent « une ac­ti­vi­té sexuelle mo­dé­rée dans une chambre ayant une tem­pé­ra­ture confor­table avec une par­te­naire ha­bi­tuelle ». Et pour­quoi ne pas fran­chir un pas sup­plé­men­taire en prô­nant l'abs­ti­nence ? Après tout, la chas­te­té pour­rait de­ve­nir le plus dé­li­cieux des vices. Sur­tout quand on ar­rive à un âge où l'on est certes flat­té quand une femme dit oui, mais plus sou­la­gé en­core quand elle dit non.

2. LES PEN­SÉES BLEUES DE DO­MI­NIQUE NOGUEZ

Avec Do­mi­nique Noguez, vous ne cou­rez au­cun risque de vous lais­ser ga­gner par la las­si­tude, l'ata­raxie, voire l'apha­ni­sis, c'est-à-dire l'ex­tinc­tion du dé­sir sexuel. Deux sexes, même avec in­cer­ti­tudes et com­pli­ca­tions, c'est en­core trop peu pour lui. « Pour mettre vrai­ment du pi­ment dans les re­la­tions hu­maines, il en fau­drait au moins huit », note-t-il dans ses Pen­sées bleues, illus­trées par Pierre Le-tan.

Do­mi­nique Noguez cultive la forme brève. C'est dire s'il me sé­duit. Pour lui comme pour moi, plu­tôt Cio­ran que Co­ran, Tho­reau que To­rah, Bayle que Bible, Bou­du que Boud­dha. Il rêve d'une his­toire de la lit­té­ra­ture dont les grands hommes se­raient Lao-tseu, Hé­ra­clite, Mar­tial, Marc Au­rèle, Pas­cal, La Ro­che­fou­cauld, Cham­fort, Leo­par­di, Nietzsche et Cio­ran... voire nos édi­teurs quand ils nous en­voient nos droits d'au­teur. Un seul mot d'ordre, dé­jà énon­cé par Alain Bon­nand : « Vi­vons vieux, mais soyons brefs. » Et qui­conque se pas­sionne pour la

forme apho­ris­tique dé­vo­re­ra le bref trai­té de l'apho­risme concoc­té par Noguez. Certes, le plus bel apho­risme n'est rien au­près du si­lence. Mais après des jours et des jours de so­li­tude, une pe­tite phrase, même mur­mu­rée, fait du bien. Nous li­rons donc Noguez tel un vam­pire éden­té de­vant un jo­li cou. En nous gar­dant d'ou­blier que le seul in­té­rêt des in­ter­dits ac­tuels contre la pé­do­phi­lie, c'est qu'ils donnent ses chances à la gé­ron­to­phi­lie. À pro­pos d'âge, cet avant-der­nier mot de Do­mi­nique Noguez, digne de Woo­dy Al­len : « L'âge ve­nu, non seule­ment on est dé­ran­gé par le bruit, mais, en plus, on l'en­tend mal. » D'ailleurs, les films de rap­peurs ga­gne­raient à être muets. Quant au mot de la fin, le voi­ci : « La mort fait son che­min en nous de mul­tiples fa­çons. Dans nos corps, se pré­parent en ta­pi­nois si­mul­ta­né­ment une ma­la­die d'alz­hei­mer, un AVC, un infarctus, un can­cer de ce­ci ou de ce­la – et on ne sait pas d'avance qui ga­gne­ra la course. » Du coup, chaque fois qu'on achète un vê­te­ment, on n'est pas sûr que ce n'est pas ce­lui qu'on por­te­ra dans sa tombe. Bref, nul ne ma­nie mieux que Do­mi­nique Noguez un hu­mour qu'on qua­li­fie­ra, par fa­ci­li­té, de « bri­tish », ain­si qu'une cruau­té dont il se­ra le pre­mier à ad­mettre qu'elle est un plai­sir tardif, sa conscience mo­rale s'étant en­fin émous­sée. Je le quitte avec tris­tesse et sur­tout avec le re­gret qu'il ait pris un tel goût à la so­li­tude que la seule idée de croi­ser un sem­blable lui donne des sueurs froides. Mais, Dieu mer­ci, per­sonne ne lui res­semble...

3. AYN RAND OU LES VERTUS DE L'ÉGOÏSME

Quand un phi­lo­sophe fran­çais, es­tam­pillé à gauche, ren­contre Ayn Rand et consent à la lire, on peut s'at­tendre au pire. C'est exac­te­ment le contraire qui s'est pro­duit et Do­mi­nique Le­court, puisque c'est de lui qu'il s'agit, nous fait part dans un bref et per­cu­tant es­sai, L'égoïsme, de la fas­ci­na­tion qu'elle a exer­cée sur lui. En deux mots, rap­pe­lons qu'ayn Rand (1905-1982) est cette jeune Russe qui a fui l'union so­vié­tique dès 1926, consciente, comme l'était l'im­mense écri­vain Leo­nid An­dreïev, du tsu­na­mi to­ta­li­taire qui dé­vas­tait son pays. À 18 ans, avec Nietzsche pour seul com­pa­gnon et sans un sou, elle gagne Los An­geles, tra­vaille pour Ce­cil B. De­mille et de­vient au fil des ans la ro­man­cière la plus lue des États-unis. Idéo­lo­gi­que­ment à l'op­po­sé de toute pen­sée de gauche, elle mau­dis­sait l'aveu­gle­ment com­plai­sant des in­tel­lec­tuels amé­ri­cains face à l'union so­vié­tique. Li­ber­taire sur le plan des moeurs, fa­vo­rable à l'avor­te­ment et à l'eu­tha­na­sie, elle pro­clame que c'en est fi­ni de l'homme quand il de­vient al­truiste : sa vie même s'en trouve em­poi­son­née. C'est peu dire qu'elle est an­ti­marxiste : elle sou­tient que le so­cia­lisme ou le com­mu­nisme re­posent sur une mo­rale de lâches qui s'en re­mettent à l'état pour es­qui­ver leur res­pon­sa­bi­li­té. Seul un ca­pi­ta­lisme pur et dur trouve grâce à ses yeux. Quant à l'in­di­gna­tion mo­rale, c'est la forme de ven­geance la plus per­fide. On se gar­de­ra d'y prê­ter la moindre at­ten­tion.

Do­mi­nique Le­court évoque, bien sûr, à pro­pos d'ayn Rand, ses pères tu­té­laires : Max Stir­ner et Frie­drich Nietzsche. Mais aus­si Félix Le Dan­tec (1869-1917), l'un des na­tu­ra­listes les plus re­nom­més de son temps, qui connut un im­mense suc­cès avec son livre L'égoïsme, seule base de toute so­cié­té (1911). Se­lon lui, l'égoïsme et la fé­ro­ci­té sont les ca­rac­tères fon­da­men­taux de l'être hu­main – et la guerre son état na­tu­rel. Il se gausse des « rêves in­sou­te­nables de fra­ter­ni­té uni­ver­selle » et sou­tient que si l'égoïsme est la base de notre édi­fice so­cial, l'hy­po­cri­sie en est la clé de voûte. En ces temps de com­mi­sé­ra­tion gé­né­ra­li­sée, il ne se­rait peut-être pas in­utile de mé­di­ter le mot de Jan­ké­lé­vitch : « L'al­truisme n'est qu'une pé­ri­phrase clan­des­tine de l'égoïsme. » •

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