Les car­nets de Ro­land Jac­card

Causeur - - Sommaire N° 28 – Octobre 2015 -

1. L'UNI­VER­SA­LISME, UNE VASTE BLAGUE

Il faut vrai­ment être d’une naï­ve­té dé­con­cer­tante pour croire que la France est la pa­trie des droits de l’homme et qu’elle a une vo­ca­tion uni­ver­sa­liste. An­cienne puis­sance co­lo­niale, ayant long­temps vé­cu au-des­sus de ses moyens en pillant des contrées plus pa­ci­fiques, elle a conser­vé de son pas­sé un es­prit hié­rar­chique plus sen­sible au pres­tige du pou­voir qu’aux va­leurs de la dé­mo­cra­tie. À moins d’être sur­doué ou d’ac­cep­ter des bou­lots qui ré­pugnent aux Fran­çais de souche, vous n’ob­tien­drez rien que par la fa­veur des puis­sants, c’est-à-dire par re­la­tions – qu’elles soient fa­mi­liales, sexuelles ou po­li­tiques. Quant à l’uni­ver­sa­lisme, c’est une vaste blague : les Fran­çais ne s’in­té­ressent fon­da­men­ta­le­ment qu’à la France et aux Fran­çais. Peu de peuples sont aus­si peu cu­rieux de ce qui se passe hors de leurs fron­tières. Par ailleurs, ils sont per­sua­dés que le monde en­tier les en­vie, no­tam­ment pour leur édu­ca­tion na­tio­nale – tou­jours clas­sée comme l’une des plus mé­diocres – et leur sys­tème de sécurité so­ciale, dont per­sonne ne veut. N’évo­quons même pas le code du tra­vail qui em­pêche la créa­tion d’em­plois plus qu’il ne la fa­vo­rise, ni la fis­ca­li­té qui mé­ta­mor­phose les ci­toyens en em­ployés sou­mis d’un État qui n’a rien à en­vier aux sa­tel­lites de L’EX-URSS.

2. AU NOM DE L'ÉGA­LI­TÉ

Fran­çoise Gi­roud, alors mi­nistre, me di­sait un jour : « Si j’ai un con­seil à vous don­ner, n’ayez ja­mais af­faire dans ce pays à la po­lice ou à la jus­tice. » Con­seil que j’ai pru­dem­ment sui­vi : pour un étran­ger, et je l’étais alors, même blanc de peau, au­cune hu­mi­lia­tion ne vous se­ra épar­gnée. La seule oc­ca­sion qui m’a conduit dans un pa­lais de jus­tice m’a confir­mé que l’ar­bi­traire y ré­gnait et que si je n’avais pas tra­vaillé alors pour un grand quo­ti­dien du soir, j’au­rais eu à su­bir le sort com­mun au nom du prin­cipe de l’éga­li­té. Qui souffre bien des ex­cep­tions comme j’ai pu m’en rendre compte à cette oc­ca­sion.

J’évi­te­rai de par­ler de cette autre farce : l’in­dé­pen­dance de la presse. Ad­met­tons qu’elle soit sans doute plus libre qu’en Co­rée du Nord, mais que le confor­misme et la pa­resse conduisent les jour­na­listes à re­layer le dis­cours du pou­voir ain­si qu’à res­sas­ser des lieux com­muns sur le conflit is­raé­lo-pa­les­ti­nien ou la du­pli­ci­té de Pou­tine,

pour ne prendre que ces deux exemples. Car, en réa­li­té, la presse est de­ve­nue d’un tel en­nui que plus per­sonne ne la prend au sé­rieux et que les jeunes pré­fèrent ba­ti­fo­ler sur in­ter­net et échan­ger des re­cettes de ma­quillage. Le sa­me­di soir, dans une grand-messe or­ches­trée par Laurent Ru­quier, les Fran­çais se dé­foulent à leur ma­nière, le plus sou­vent vul­gaire, tout en se per­sua­dant qu’ils sont le peuple le plus spi­ri­tuel de la terre et que la pire chose qui pour­rait leur ar­ri­ver se­rait que le Front na­tio­nal gagne des voix aux pro­chaines élec­tions, ce qu’il ne manque d’ailleurs ja­mais de faire, sur­tout de­puis qu’il s’est dé­bar­ras­sé d’un an­cêtre en­com­brant, mais si ty­pi­que­ment fran­çais par ailleurs.

3. LE RE­PLI OU L'OU­VER­TURE : DEUX IM­PASSES

La France a ban­ni l’es­cla­vage et sup­pri­mé la peine de mort. Elle en éprouve une cer­taine fier­té, sans se dou­ter que l’es­cla­vage se per­pé­tue sous d’autres formes et que les exé­cu­tions ca­pi­tales ne pré­sen­taient pas que des in­con­vé­nients. Mais voi­ci que ce peuple, hé­ri­tier des Lu­mières, se trouve au­jourd’hui pris dans un étau : l’image qu’il se fait de lui-même et qu’il veut of­frir au monde d’une part, l’is­la­mi­sa­tion et un en­va­his­se­ment par des po­pu­la­tions loin­taines d’autre part. Il en éprouve une cer­taine an­goisse d’au­tant plus qu’il s’ap­pau­vrit de jour en jour, qu’il a per­du en par­tie sa sou­ve­rai­ne­té et qu’il est par­ta­gé entre un re­pli dont il re­doute les consé­quences et une ou­ver­ture au monde qu’il per­çoit comme une ca­tas­trophe. Pire que tout : il ne fait plus confiance à ses élites, mais ne croit pas plus en sa propre va­leur. Il a per­du toute foi en lui-même, en sa re­li­gion, en ses uto­pies po­li­tiques. Nous ne di­rons pas comme Vians­son-pon­té avant Mai 68 que la France s’en­nuie, ou comme Sol­lers à la fin du siècle pas­sé qu’elle est moi­sie. L’image qui nous vient spon­ta­né­ment à l’es­prit est celle du Titanic. Faut-il se ré­fu­gier au bar de ce pa­lace flot­tant ou mon­ter dans les ca­nots de sau­ve­tage ? That is the ques­tion.

4. VIEILLE PUTAIN !

Tous ceux qui suivent mon ami Al­do Ste­rone – et ils sont des mil­liers – sur sa chaîne Youtube (goo­glez : Al­do Ste­rone) se­ront ra­vis, comme je l’ai été, de dé­cou­vrir son livre, Comme je parle. Il ra­conte son en­fance à Oran, sa vie à Lau­sanne, les ar­naques d’am­nes­ty In­ter­na­tio­nal, sa haine de l’is­lam, sa pas­sion pour l’avia­tion, avec un hu­mour que je n’ai trou­vé dans au­cun des livres de la ren­trée. Il y a du Can­dide chez cet homme. Et une forme de stu­pé­fac­tion quand il dé­couvre, lui l’al­gé­rien, en Eu­rope des dé­mons sem­blables à ceux du pays qu’il a quit­té. « J’ai payé cher le re­fus des voies qui m’étaient tra­cées. La France me di­sait : “De­viens is­la­miste, cri­mi­nel ou as­sis­té so­cial et je t’ouvre les bras.” Vieille putain ! » Il n’a pas ces­sé de­puis de mettre en garde la Vieille Putain contre ce qui l’at­tend, c’est-à-dire une guerre ci­vile ou un ca­li­fat, mais rares sont ceux qui l’ont pris au sé­rieux. Il nous reste son livre comme té­moi­gnage d’un homme lu­cide, cou­ra­geux, qui ne craint pas d’écrire : « La France com­porte au­jourd’hui des en­claves peu­plées d’ara­bo­mu­sul­mans. Si j’avais été fran­çais, je crois que j’au­rais eu une opi­nion bien tran­chée sur la ques­tion. J’au­rais pen­sé que cette greffe est contre na­ture et dan­ge­reuse. » Imre Ker­tész, prix No­bel de lit­té­ra­ture, abou­tit à la même conclu­sion.

Il me plai­rait de ne pas être d’ac­cord avec eux. Hé­las… •

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.