Flop art à Londres

Causeur - - Sommaire N° 30 – Décembre 2015 - Pau­li­na Dal­maye

En­core une ex­po­si­tion consa­crée au pop art ! Beau­coup trou­ve­ront d'abord que la pres­ti­gieuse Mo­dern Tate de Londres pèche par manque d'ori­gi­na­li­té. Les conserves de Camp­bell's soup et les per­son­nages de BD peints à l'acry­lique, on les a tel­le­ment vus et re­vus qu'on se­rait en­chan­tés de pou­voir un peu les ou­blier. Heu­reu­se­ment la Mo­dern Tate fait le pa­ri de mon­trer un pop art to­ta­le­ment in­con­nu du grand pu­blic. Pas de Wa­rhol, pas de Lich­ten­stein, pas de Jas­per Johns. L'ex­po­si­tion « The World Goes Pop » dé­terre des oeuvres conçues dans de loin­taines pé­ri­phé­ries de l'axe prin­ci­pal du pop art, ten­du entre New York et Londres. Au­tant dire du ja­mais-vu. Quant à sa­voir si l'évé­ne­ment mé­rite de l'in­té­rêt, c'est une autre af­faire.

L'ex­po­si­tion « The World Goes Pop » à la Mo­dern Tate de Londres a choi­si de mettre en lu­mière les cou­rants sous-ex­po­sés du pop art. L'idée est sé­dui­sante, le ré­sul­tat beau­coup moins.

Si la force du pop art, comme celle de n'im­porte quel cou­rant ar­tis­tique d'ailleurs, tient aux ré­flexions qu'il dé­ve­loppe sur son époque, il faut bien ad­mettre que ce n'est ni à So­ho ni à Chel­sea qu'ont émer­gé des ana­lyses in­ci­sives de la so­cié­té de consom­ma­tion. La pre­mière sec­tion de l'ex­po­si­tion met ain­si en évi­dence la forte contri­bu­tion au mou­ve­ment pop de pays alors dic­ta­to­riaux, ré­pu­bliques po­pu­laires en tête. Les oeuvres des ar­tistes bré­si­liens, rou­mains ou po­lo­nais, moins ico­niques que leurs soeurs amé­ri­caines dès lors qu'elles ou­tre­passent la simple dé­non­cia­tion du consu­mé­risme pour s'in­té­res­ser à la cen­sure, à l'éman­ci­pa­tion des femmes, aux droits ci­viques, à la vio­lence et aux nou­veaux dés­équi­libres so­ciaux, entrent néan­moins dans les cri­tères du genre : même bruit vi­suel, mêmes tech­niques, même at­ten­tion por­tée aux ob­jets quo­ti­diens, tou­jours dé­tour­nés de leur usage ha­bi­tuel, même in­fluence de la pu­bli­ci­té et des mass me­dia.

L'exemple le plus frap­pant vient peut-être d'espagne. Le titre d'une sé­rie de col­lages de l'ar­tiste ca­ta­lane Eu­là­lia Grau, Eth­no­gra­phy (1972-1973), sug­gère qu'elle dé­crit les moeurs et des traditions d'un groupe d'in­di­vi­dus, mais en réa­li­té, elle montre la fa­çon dont les Es­pa­gnols se sont ac­com­mo­dés du fran­quisme en s'aban­don­nant à la consom­ma­tion. Voi­ci le mon­tage de pho­tos de presse de can­di­dates à un titre de miss, jux­ta­po­sées à celles de trois hommes re­cher­chés par le ré­gime (Misses and Gang­sters, 1973). L'en­nui, c'est que l'ar­tiste re­fuse d'être ca­ta­lo­guée « pop » : « Se­lon moi, il est im­pos­sible de faire du pop ca­ta­lan, de la même ma­nière qu’il est im­pos­sible de faire un wes­tern ca­ta­lan. Ce­la pour la simple rai­son que la Ca­ta­logne n’a pas la même his­toire que l’ouest, c’est-à-dire l’his­toire des pion­niers et des cow­boys. » Grau n'est pas la seule à avoir des ré­ti­cences à s'af­fi­cher sous l'éti­quette du pop art. La pièce de Ber­nard Ran­cil­lac, Pi­lules Cap­sules Con­ci­lia­bules (1966), évoque le dé­bat qui a pré­cé­dé la lé­ga­li­sa­tion de la pi­lule contra­cep­tive en France. Quand on lui de­mande s'il se consi­dé­rait comme un ar­tiste pop, il es­quive ha­bi­le­ment: « Je ne me suis ja­mais consi­dé­ré moi-même. Je me suis conten­té de faire de la pein­ture. » Il faut no­ter que la France est re­lé­guée au deuxième rang dans l'his­toire du pop art. Da­none n'est pas Co­ca-co­la. Et l'ar­tiste pa­ri­sien Erró confirme à sa fa­çon que la grande his­toire du xxe siècle s'est jouée ailleurs que sur le bou­le­vard Saint-ger­main, avec le cycle Ame­ri­can In­te­riors (1968) qui montre de pai­sibles in­té­rieurs amé­ri­cains en­va­his par le Viêt-cong et les troupes maoïstes.

Mais l'am­bi­tion des or­ga­ni­sa­teurs de l'ex­po­si­tion lon­do­nienne ne se li­mite pas à une ten­ta­tive de ré­éva­lua­tion des scènes ar­tis­tiques mi­neures ou exo­tiques du pop art. La pré­sence d'ar­tistes amé­ri­cains qui n'ont pas eu ac­cès au cercle fer­mé de la Fac­to­ry sert ici de pièce à convic­tion dans le pro­cès fait in­si­dieu­se­ment au pop art en tant que cou­rant do­mi­né par des mâles blancs. Vingt-cinq femmes fi­gurent au ca­ta­logue. Par­mi elles, Ju­dy Chi­ca­go, qui jouit d'une re­nom­mée de grande dame de l'art fé­mi­niste (eh oui, ça existe, à ce qu'il pa­raît), avec ses mo­tifs in­ti­tu­lés Bi­ga­my, Birth et Flight (1965-2011) re­pro­duits sur des ca­pots de voi­tures – sym­bole par ex­cel­lence du ma­chisme om­ni­pré­sent. « J’ai dé­ployé de grands ef­forts pour être prise au sé­rieux sur la scène ar­tis­tique ca­li­for­nienne, mais mon sexe a été un obs­tacle ma­jeur. J’ai clai­re­ment en­ten­du, et à plu­sieurs re­prises, que je ne pou­vais pas être femme et ar­tiste en même temps », af­firme-t-elle dans une in­ter­view. Mar­tha Ros­ler, une autre ar­tiste amé­ri­caine, dé­signe di­rec­te­ment le go­tha du pop comme le coupable de la re­lé­ga­tion de la femme au sta­tut d'ob­jet dé­co­ra­tif. Son oeuvre Wo­man with Va­cuum (1967-1972) re­pré­sente une femme soi­gneu­se­ment ha­billée et ma­quillée, en train de pas­ser l'as­pi­ra­teur dans un cou­loir dé­co­ré de ta­bleaux de Tom Wes­sel­mann, fi­gure in­con­tour­nable du mou­ve­ment pop. Le mes­sage est on ne peut plus uni­voque : face au pa­triar­cat ré­gnant jusque dans les cercles ar­tis­tiques, les femmes ar­tistes n'ont qu'à sou­rire gen­ti­ment et à se ré­si­gner.

Après tout, que la Mo­dern Tate tire la langue à tous les phal­lo­crates du monde ar­tis­tique, ga­le­ristes et cri­tiques com­pris, pour­rait être une chose amu­sante en soi. Le pro­blème, c'est que l'art de ces femmes, qui ac­cèdent en­fin à la vi­si­bi­li­té, parle qua­si ex­clu­si­ve­ment de l'art d'être femme. Les tra­vaux de la Slo­vaque Ja­na Ze­libs­ka, com­po­sés d'images sché­ma­tiques d'un nez avant et après une opé­ra­tion de chi­rur­gie es­thé­tique ou de sil­houettes fé­mi­nines en rose bon­bon, avec plumes, mi­roirs et jeux de lu­mière, mé­ritent-ils réel­le­ment une salle en­tière dans un grand mu­sée eu­ro­péen ? Ce n'était vi­si­ble­ment pas, ce jour-là, l'avis des vi­si­teurs qui pré­fé­raient ad­mi­rer la Ta­mise en contre­bas. En sor­tant de cette ex­po-block­bus­ter au­tom­nale de la Mo­dern, on se de­mande, à l'ins­tar de Tom Wolfe dans son brillant es­sai Ches­ter Gould ver­sus Roy Lich­ten­stein, si les mé­dias des an­nées glo­rieuses du pop n'étaient pas plus in­té­res­sants que l'art qui les ex­ploi­tait. En re­gar­dant froi­de­ment « The World Goes Pop », la mé­dio­cri­té – dé­com­plexée, si­non re­ven­di­quée – saute lit­té­ra­le­ment aux yeux. En réa­li­té, l'unique consé­quence de cet évé­ne­ment ne se­ra pas ar­tis­tique mais éco­no­mique : l'élar­gis­se­ment du mar­ché de l'art contem­po­rain à quelques noms qui bé­né­fi­cient dé­sor­mais de « l'ap­pro­ba­tion » de l'ins­ti­tu­tion. Au mo­ment où les Wa­rhol ou autres Rau­schen­berg de­viennent in­ac­ces­sibles aux plus riches des col­lec­tion­neurs, en voi­ci de fraî­che­ment ca­no­ni­sés, comme Bru­das­cu et Gon­za­lez. Hé­las, les com­mis­saires de l'ex­po­si­tion n'ont pas dé­cou­vert de gé­nies in­jus­te­ment igno­rés. En re­vanche, le géant mon­dial de l'au­dit fi­nan­cier, le ca­bi­net Ernst & Young, spon­sor de la ma­ni­fes­ta­tion, a splen­di­de­ment réus­si à ajou­ter quelques « va­leurs sûres » à la liste de courses des in­ves­tis­seurs en art. •

L'ar­tiste ja­po­nais Ushio Shi­no­ha­ra.

« The World Goes Pop », jus­qu’au 24 jan­vier 2016, The Mo­dern Tate Gal­le­ry, Londres (de di­manche à jeu­di 10 h-18 h, ven­dre­di et sa­me­di 10 h-22 h).

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