Ber­na­nos : thril­lers mé­ta­phy­siques

Causeur - - Sommaire N° 28 – Octobre 2015 - Jé­rôme Le­roy

Ber­na­nos n'était pas seule­ment un grand pam­phlé­taire. La Pléiade ré­édite ses Oeuvres ro­ma­nesques com­plètes, re­cueil de ré­cits ly­riques et déses­pé­rés qu'il faut lire comme des ro­mans noirs han­tés par le diable sous toutes ses formes.

Quand par ha­sard, au­jourd’hui, il est en­core ques­tion de Ber­na­nos, c’est le plus sou­vent pour ses es­sais. Ma pre­mière ren­contre avec lui re­monte, je crois, à la classe de se­conde. À cette époque-là, je li­sais tout ce qui concer­nait la guerre d’espagne. Je vi­brais avec L’es­poir de Mal­raux et Pour qui sonne le glas d’he­ming­way. Les choses étaient mer­veilleu­se­ment simples. Il y avait les sa­lauds et les héros. Les héros étaient les vo­lon­taires des Bri­gades in­ter­na­tio­nales et les sa­lauds étaient dans le camp d’en face, chez les fas­cistes. Par ce goût cor­né­lien de l’hé­roïsme et du beau geste qui som­meille dans le coeur de tout jeune Fran­çais un peu frot­té de lit­té­ra­ture, je concé­dais que la ré­sis­tance des ca­dets de l’al­ca­zar de To­lède contre les troupes ré­pu­bli­caines ne man­quait pas de pa­nache, mais tout de même, au bout du compte, ce­la ne pe­sait pas bien lourd face à l’hor­reur de Guer­ni­ca su­bli­mée par Pi­cas­so. C’est alors qu’un co­pain ca­tho et un peu roy­co, à moins que ce ne soit le contraire, me si­gna­la l’exis­tence des Grands Ci­me­tières sous la lune. Ce livre me prou­ve­rait, me dit-il, que l’on pou­vait être de droite et pour­tant avoir écrit contre le camp fran­quiste, coupable d’as­sas­si­ner dans l’homme ce que Ber­na­nos ap­pelle « l’es­prit d’en­fance ».

« L'hon­neur ch­ré­tien » au-des­sus de tout

Dans ce pam­phlet, Ber­na­nos, qui est ins­tal­lé à Pal­ma de Ma­jorque de­puis 1934, ra­conte com­ment il as­siste au sou­lè­ve­ment mi­li­taire contre la Ré­pu­blique. Tout au­rait dû le pous­ser à s’en ré­jouir : il est ca­tho­lique, mo­nar­chiste et, mal­gré quelques vi­cis­si­tudes, res­té proche de Maur­ras et de l’ac­tion fran­çaise. Il est dé­jà un écri­vain re­con­nu de­puis la pa­ru­tion en 1926 de Sous le so­leil de Satan, qui a ren­con­tré un très grand suc­cès. En face, ce sont des anarchiste­s, des com­mu­nistes, des so­cia­listes, alors que son propre fils, Yves, a re­vê­tu l’uni­forme des pha­lan­gistes.

Oui, mais voi­là, Les Grands Ci­me­tières sous la lune sont le ré­qui­si­toire le plus fé­roce qui soit contre cette alliance mor­ti­fère entre le sabre et le gou­pillon qui mon­tra toute son hor­reur une nuit de l’au­tomne 1936 où « de pauvres types sim­ple­ment sus­pects de peu d’en­thou­siasme pour le mou­ve­ment sont fu­sillés de­vant le ci­me­tière du vil­lage. Une fois morts, on en fait un tas que l’on ar­rose d’es­sence avant d’y mettre le feu. Les autres ca­mions ame­naient le bé­tail. Les mal­heu­reux des­cen­daient ayant à leur droite le mur ex­pia­toire cri­blé de sang, et à leur gauche les ca­davres flam­boyants. L’ignoble évêque de Ma­jorque a lais­sé faire tout ça ».

Le livre me bou­le­ver­sa par sa force ly­rique et déses­pé­rée, par cette fa­çon de pla­cer au-des­sus de tout « l’hon­neur ch­ré­tien ». Ber­na­nos m’ap­prit dès cette pre­mière lec­ture quelque chose de ca­pi­tal : un écri­vain, même avec des « idées », même « en­ga­gé », doit sa­voir ti­rer contre son camp. Quitte à perdre ses amis sans pour au­tant convaincre ses en­ne­mis. Alors que Léon Dau­det avait vu ap­pa­raître, avec Sous le so­leil de Satan, « une nou­velle étoile dans le fir­ma­ment de la lit­té­ra­ture », après Les Grands Ci­me­tières, parce que Ber­na­nos a pré­fé­ré la vé­ri­té à Maur­ras, Dau­det le traite, dans L’ac­tion fran­çaise, de « pour­ri­ture » et de « na­ture fe­melle ». C’est pour ce­la que, dans ma bi­blio­thèque, je place Ber­na­nos entre Or­well et Pa­so­li­ni, tous deux ve­nus de la gauche. Le pre­mier a ré­vé­lé, dans Hom­mage à la Ca­ta­logne, l’hor­reur sta­li­nienne à Bar­ce­lone en 1936, le se­cond mon­tré, dans ses Écrits cor­saires, com­ment une cer­taine jeunesse gau­chiste était la com­plice ou l’idiote utile du ca­pi­ta­lisme et du consu­mé­risme des an­nées 1960. →

Vint en­suite la lec­ture des ro­mans. Les ro­mans de Ber­na­nos ne sont plus vrai­ment lus sauf quand des ci­néastes aus­si jan­sé­nistes que lui, de loin en loin, s’en em­parent, comme Bres­son pour Jour­nal d’un cu­ré de cam­pagne et Mou­chette ou Pia­lat pour Sous le so­leil de Satan. La ré­édi­tion dans la Pléiade en deux vo­lumes des Oeuvres ro­ma­nesques com­plètes de­vrait mettre un terme à ce re­la­tif ou­bli dont les rai­sons sont mul­tiples.

Exils vo­lon­taires en Espagne, au Bré­sil, en Tu­ni­sie...

Tout d’abord, la production ro­ma­nesque de Ber­na­nos est concen­trée sur une pé­riode fi­na­le­ment très courte de sa vie, une di­zaine d’an­nées, entre 1926 et 1936, et compte moins d’une di­zaine de titres noyés dans une masse abon­dante d’es­sais, de pam­phlets, d’ar­ticles et de textes po­lé­miques que seul un style in­can­des­cent sauve de l’ana­chro­nisme, car rien ne vieillit plus vite que le jour­na­lisme. Et puis Ber­na­nos lui-même n’a pas fa­ci­li­té la re­nom­mée de ses ro­mans : « Je ne suis pas un écri­vain », dé­clare-t-il dans Les Grands Ci­me­tières. Il faut en­tendre qu’il est le contraire d’un homme de lettres comme il le dit crû­ment : « Si je l’étais, je n’eusse pas at­ten­du la qua­ran­taine pour pu­blier mon pre­mier livre. (…) Je ne re­pousse pas d’ailleurs ce nom d’écri­vain par une sorte de sno­bisme à re­bours. J’ho­nore un mé­tier au­quel ma femme et mes gosses doivent, après Dieu, de ne pas mou­rir de faim. J’en­dure même hum­ble­ment le ri­di­cule de n’avoir en­core que bar­bouillé d’encre cette face de l’in­jus­tice dont l’in­ces­sant ou­trage est le sel de ma vie. »

Ber­na­nos a tou­jours re­fu­sé les rentes de si­tua­tion de la vie lit­té­raire et il a pas­sé sa vie, pour une par­tie, dans les trains et les ca­fés à pla­cer des as­su­rances dans les dé­par­te­ments de l’est afin de nour­rir une famille tou­jours plus nom­breuse, et pour une autre dans des exils vo­lon­taires en Espagne, au Bré­sil puis en Tu­ni­sie. Il trou­vait que la France avait vrai­ment trop mau­vaise mine après Mu­nich et la col­la­bo­ra­tion, sans comp­ter son en­va­his­se­ment par une tech­nique qui lui te­nait lieu de mé­ta­phy­sique et par une gou­ja­te­rie gé­né­ra­li­sée. Cet ef­fa­ce­ment de l’hon­neur, que même le gé­né­ral de Gaulle ne par­vint pas à res­sus­ci­ter, fut la der­nière dés­illu­sion po­li­tique de ce­lui qui, dès 1940, avait sou­te­nu la France libre.

Le der­nier obs­tacle à la lec­ture des ro­mans de Ber­na­nos, c’est Dieu. Dieu ne fait plus re­cette en lit­té­ra­ture, sur­tout le Dieu ber­na­no­sien qui s’éloigne, se cache, se re­tire du monde : ses ro­mans sont les ro­mans du tsimt­soum, di­rait la tra­di­tion juive qui dé­signe ain­si ce mo­ment de re­trait du di­vin de la créa­tion, sa contrac­tion en lui-même. Voi­là pour­quoi les ro­mans de Ber­na­nos, qui se passent tous entre Ar­tois et Bou­lon­nais, sous la pluie ou dans la nuit, avec des prêtres per­dus, des va­ga­bonds, des en­fants as­sas­si­nés ou sui­ci­dés, de jeunes aris­to­crates trop pures sur la voie de la sain­te­té ou du mar­tyre, laissent cette im­pres­sion peu ai­mable d’un « mau­vais rêve », pour re­prendre le titre d’un de ses ro­mans post­humes.

Il fau­drait, en fait, ou­blier tout ce­la un mo­ment et lire les ro­mans de Ber­na­nos comme on lit des ro­mans noirs. Il en a d’ailleurs écrit au moins deux, Un crime et Un mau­vais rêve, qui obéissent aux règles ca­no­niques du genre avec juges et as­sas­sins, meur­triers, coups de feu dans la nuit, cap­ta­tions d’hé­ri­tages, pas­sés in­avouables, chan­ge­ments d’iden­ti­té, couples mau­dits som­brant dans la toxi­co­ma­nie. On re­mar­que­ra qu’au­cun roman de Ber­na­nos, ab­so­lu­ment au­cun, n’échappe à cette ma­lé­dic­tion de la mort vio­lente qui semble un dé­to­na­teur in­dis­pen­sable à la créa­tion lit­té­raire, avec une pré­di­lec­tion pour le sui­cide : pas moins de douze pour huit ro­mans, dont les pages dé­chi­rantes de la Nou­velle His­toire de Mou­chette où l’ado­les­cente profanée se noie dans un étang en robe de ma­riée.

Vi­sions presque fan­tas­tiques et thril­lers mys­tiques

C’est que le sui­cide est la consé­quence de la so­li­tude qui est au coeur de l’oeuvre de Ber­na­nos, la so­li­tude ra­di­cale de l’homme mo­derne qui naît dans les tranchées de 14-18 au contact d’un car­nage in­dus­tria­li­sé. Cette nou­velle so­li­tude est sans éclat, dan­ge­reuse, mor­ti­fère. On ou­blie trop sou­vent que les grands so­li­taires ber­na­no­siens, les prêtres comme Do­nis­san dans Sous le so­leil de Satan, ou le cu­ré d’am­bri­court du Jour­nal, sont contem­po­rains d’autres so­li­taires du même genre chez Si­me­non mais aus­si du Feu fol­let de Drieu, du Meur­sault de Ca­mus, du Ro­quen­tin de Sartre ou de l’au­ré­lien d’ara­gon. Seule­ment les prêtres ber­na­no­siens, pour en­core aug­men­ter leur tour­ment, ont gar­dé une conscience ai­guë du mal qui rôde dans leur pa­roisse et d’un sur­na­tu­rel qui conta­mine la réa­li­té la plus pro­saïque : « J’ai, de­puis quelque temps, l’im­pres­sion que ma seule pré­sence fait sor­tir le pé­ché de son re­paire, l’amène comme à la sur­face de l’être, dans les yeux, la bouche, la voix », écrit par exemple le cu­ré d’am­bri­court.

« ON NE MEURT PAS CHA­CUN POUR SOI MAIS LES UNS POUR LES AUTRES OU LES UNS À LA PLACE DES AUTRES, QUI SAIT ? »

Cette in­tru­sion de vi­sions presque fan­tas­tiques dans une lit­té­ra­ture na­tu­ra­liste est l’une des marques de fa­brique des ro­mans de Ber­na­nos . 1 Il réus­sit ain­si à in­car­ner dans la réa­li­té de ses per­son­nages des dogmes de l’église ca­tho­lique comme la com­mu­nion des saints, dé­fi­nie ain­si dans les Dia­logues des car­mé­lites : « On ne meurt pas cha­cun pour soi mais les uns pour les autres ou les uns à la place des autres, qui sait ? » Cette trans­po­si­tion donne au dip­tyque for­mé par L’im­pos­ture et La Joie l’al­lure de thril­lers mys­tiques : l’âme de l’ab­bé Cé­nabre, prêtre mon­dain, au­teur éru­dit des Mys­tiques flo­ren­tins, ayant per­du la foi mais con­ti­nuant d’exer­cer son mi­nis­tère par une cu­rio­si­té dia­bo­lique du coeur hu­main, cette âme se­ra-t-elle sau­vée ? Deux êtres de­vront se sa­cri­fier pour ce­la. D’abord l’ab­bé Che­vance, qui mour­ra seul une fois que Cé­nabre lui au­ra confié son ter­ri­fiant se­cret, et en­suite Chan­tal de Cler­ge­rie, à qui Che­vance a en quelque sorte pas­sé le re­lais. Chan­tal, hé­ri­tière spi­ri­tuelle de Che­vance, dé­couvre elle aus­si sa mis­sion ré­demp­trice dans la so­li­tude alors qu’elle est cer­née par un père aca­dé­mi­cien, ca­ri­ca­ture des ca­tho­liques bour­geois que Ber­na­nos vo­mis­sait tout comme Léon Bloy avant

Le cu­ré d'am­bri­court (Claude Lay­du) dans Le Jour­nal d’un cu­ré de cam­pagne, Ro­bert Bres­son, 1951.

lui, par une grand-mère folle, un psy­chiatre et un chauf­feur russe dro­gué. Ce der­nier, fi­na­le­ment, la vio­le­ra et l’as­sas­si­ne­ra. Et c’est seule­ment par ce sa­cri­fice que l’ab­bé Cé­nabre, le prêtre per­du, re­trou­ve­ra la foi.

Même étran­ger aux pré­oc­cu­pa­tions ber­na­no­siennes sur la lutte éter­nelle entre le Bien et le Mal, le Diable et le Bon Dieu, le lec­teur d’au­jourd’hui ne peut qu’être fas­ci­né par cette au­top­sie im­pi­toyable de ce qui ronge notre époque : un re­la­ti­visme pa­te­lin, un en­nui qui ne dit pas son nom, une peur dif­fuse. Toutes choses qui sont des signes in­con­tes­tables d’un tra­vail du né­ga­tif nous ren­dant tous étran­gers à nous-mêmes. Ar­ri­ver à cer­ner cette ba­na­li­té des­truc­trice est la grande ori­gi­na­li­té des ro­mans de Ber­na­nos : il a com­pris, en­core une fois comme Si­me­non dont il fut toute sa vie un grand lec­teur, que Satan est en com­plet ves­ton à l’ins­tar de M. Ouine, un an­cien pro­fes­seur qui prend en otage toutes les âmes qui passent à sa por­tée dans les fi­lets d’une rhé­to­rique spé­cieuse au ser­vice de la dés­illu­sion.

« Ber­na­nos fait du diable un com­pa­gnon de tous les jours », écrit Ni­mier dans ses Jour­nées de lec­ture. On ne sau­rait mieux in­di­quer la né­ces­si­té des ro­mans de Ber­na­nos en un temps comme le nôtre, as­sez naïf pour pen­ser que le mal a la po­li­tesse de se lais­ser re­con­naître au pre­mier coup d’oeil. •

1. On pour­ra lire à ce pro­pos Ber­na­nos, ro­man­cier du sur­na­tu­rel (Pier­re­guillaume de Roux), l'es­sai éclai­rant de Mo­nique Gos­se­lin-noat qui est par ailleurs l'une des maîtres d'oeuvre de cette nou­velle édi­tion des Oeuvres ro­ma­nesques com­plètes.

Georges Ber­na­nos, Oeuvres ro­ma­nesques com­plètes, sui­vies de Dia­logues des car­mé­lites, la Pléiade.

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