Le monde d'hier

Causeur - - Sommaire N° 30 – Décembre 2015 - Laurent Gayard

Les grands prêtres de l'éter­nel re­tour des an­nées 1930 de­vraient lais­ser tom­ber leurs ana­lo­gies sim­plistes pour se consa­crer au moins à quelques grands textes qui éclairent notre époque plus sû­re­ment que tous les rap­pro­che­ments sim­plistes. Par­mi ces oeuvres, il y a Le Monde d’hier, de Ste­fan Zweig, sans doute la plus belle chose qu'un Au­tri­chien ait pu écrire sur le des­tin de Vienne au xxe siècle, sans doute aus­si le por­trait le plus lu­cide qu'un Eu­ro­péen ait pu dres­ser de sa ci­vi­li­sa­tion s'abî­mant dans le chaos. Quand Zweig re­vient en Au­triche en 1937, c'est pour dire adieu à ses proches et à ses amis qu'il tente de pré­ve­nir du dan­ger hit­lé­rien. En vain. Zweig ne se­ra res­té que deux jours dans sa ville na­tale et en la quit­tant, il écrit : « Et à l’ins­tant où le train pas­sait la fron­tière, je sa­vais comme Loth, le pa­triache de la Bible, que der­rière moi tout était cendre et pous­sière, un pas­sé pé­tri­fié en sel amer. » L'aveu­gle­ment que Zweig a trou­vé dans la Vienne qui se pré­pare à l'an­schluss est ce­lui d'une so­cié­té ber­cée par l'illu­sion de la sécurité, in­dif­fé­rente au dan­ger qui est à ses portes, comme elle l'était dé­jà à la veille de la Pre­mière Guerre mon­diale : « Per­sonne ne croyait à des guerres, des ré­vo­lu­tions et à des bou­le­ver­se­ments. Tout évé­ne­ment ex­trême, toute vio­lence pa­rais­saient presque im­pos­sibles dans cette ère de rai­son. » Par deux fois, Zweig a vu son monde bas­cu­ler tra­gi­que­ment et ir­ré­vo­ca­ble­ment dans le pas­sé pour de­ve­nir le monde d'hier.

Plus rien ne se­ra comme avant et beau­coup de Fran­çais l'ont com­pris dès le 13 no­vembre. Bien sûr, l'an­ti­fa conti­nue d'an­ti­fas­ci­ser, l'eu­rop­ti­miste d'eu­rop­ti­mi­ser et l'éco­lo de rê­ver que la COP21 la­ve­ra le sang ver­sé. Ils ne voient pas que la po­li­tique, la vraie, est de re­tour, et la France aus­si.

Nous avons plus de chance que les Au­tri­chiens de 1914 ou de 1937. Après les tueries de jan­vier 2015, le car­nage du ven­dre­di 13 no­vembre nous a mis bru­ta­le­ment en face de la réa­li­té et fait prendre conscience que nous avions chan­gé d'ère et sans doute aus­si un peu d'âme. Du monde d'avant, nous aper­ce­vons en­core les contours, mais ceux-ci s'ef­facent d'au­tant plus ra­pi­de­ment que les évé­ne­ments nous im­posent de pen­ser à une autre al­lure. Le monde dans le­quel nous vi­vions en­core hier a échap­pé aux tra­gé­dies qui abat­tirent ce­lui de Zweig, mais son évo­lu­tion prend de vi­tesse tous ceux qui, à l'image des amis de Zweig, s'abîment com­plai­sam­ment dans la contem­pla­tion d'un pas­sé sim­pli­fié. La bru­ta­li­té des at­taques du 13 no­vembre, onze mois après les at­ten­tats de l'hy­per Ca­sher et de Char­lie Heb­do, leur au­ra peut-être ré­vé­lé qu'on ne goûte ja­mais deux fois le même me­nu au ban­quet de l'his­toire, même si le plat est tou­jours amer.

Le monde d'hier, c'est ce­lui de Thi­baut Pé­zé­rat qui, dans Ma­rianne, n'at­tend pas plus tard que le 14 no­vembre pour

LE MONDE D'HIER, CE SONT NOS ÉLUS QUI EN­CHAÎNENT LES SEL­FIES DE­VANT LE CH­TEAU DE VER­SAILLES. C'EST CE­LUI DU COL­LEC­TIF EN­SEMBLE (FRONT DE GAUCHE) QUI EX­HORTE « PLUS QUE JA­MAIS » À « COM­BATTRE TOUS LES AMAL­GAMES ».

s'in­sur­ger contre la ré­cu­pé­ra­tion des at­ten­tats et dé­mon­trer en quelque sorte que l'état is­la­mique fait le jeu du Front na­tio­nal. Le monde d'hier, ce sont les dé­pu­tés de l'as­sem­blée qui se com­portent comme des col­lé­giens du­rant le Congrès, en­chaî­nant les sel­fies de­vant la cour du châ­teau de Ver­sailles. Le monde d'hier, c'est ce­lui du NPA qui af­firme dans un com­mu­ni­qué le 14 no­vembre que « cette bar­ba­rie ab­jecte en plein Pa­ris ré­pond à la vio­lence tout aus­si aveugle et en­core plus meur­trière des bom­bar­de­ments per­pé­trés par l’avia­tion fran­çaise en Syrie », et c'est aus­si ce­lui du col­lec­tif En­semble (FDG) qui ex­horte « plus que ja­mais » à « com­battre tous les amal­games » et ap­pelle « à un ras­sem­ble­ment uni­taire et po­pu­laire pour la so­li­da­ri­té, l’ac­cueil des migrant(e)s et ré­fu­gié(e)s, l’éga­li­té, la jus­tice so­ciale et la dé­mo­cra­tie ». Des dé­cla­ra­tions comme celles-ci, nous en avons lu, vu des cen­taines, jus­qu'au pa­roxysme de l'ab­sur­di­té. On les dé­couvre au­jourd'hui avec in­dif­fé­rence, comme on lit un édito vieux de deux ans pour pas­ser le temps dans une salle d'at­tente. En quelques heures, la fo­lie meur­trière des is­la­mistes a non seule­ment ar­ra­ché la vie à 130 per­sonnes mais elle a ba­layé tout ce ver­biage fa­ti­gué.

Les actes et les dis­cours po­li­tiques n'échappent pas non plus à cette brusque ta­bu­la ra­sa. Il y a quelques se­maines en­core, l'ély­sée comme le Quai d'or­say ré­pé­taient à l'en­vi que la COP21 se­rait la nou­velle apo­théose de la di­plo­ma­tie fran­çaise. La France, à nou­veau in­ves­tie d'une mis­sion uni­ver­selle, de­vait ou­vrir la voie au dé­ve­lop­pe­ment du­rable et à des jours meilleurs. Ce n'était pas un →

DANS LE MÉ­TRO, QUELQUES JOURS APRÈS LES TUERIES, L'AF­FICHE AP­PE­LANT À LA GRANDE MARCHE POUR LE CLI­MAT A L'AIR D'UNE MAU­VAISE BLAGUE.

som­met di­plo­ma­tique qu'at­ten­daient Fran­çois Hol­lande et Laurent Fa­bius, mais une épi­pha­nie. Nous étions en­core dans la lo­gique que « l'es­prit Char­lie » avait plus en­cou­ra­gée que chas­sée. In­ter­ca­lée entre la Coupe du monde de rug­by et l'eu­ro 2016, la COP21 s'an­non­çait comme un évé­ne­ment aus­si fes­tif que po­li­tique. L'édu­ca­tion na­tio­nale mo­bi­li­sait éco­liers, col­lé­giens et ly­céens pour in­ter­pel­ler tous azi­muts, avec l'ap­pui des grands mé­dias pour faire par­ler « les jeunes que l’on n’en­tend ja­mais1 ». Ven­dre­di 13 no­vembre, cer­tains se sont fait en­tendre à coups de bombes et de ka­lach­ni­kovs pour tuer d'autres gens du même âge. Et dans le mé­tro, quelques jours après les tueries, l'af­fiche ap­pe­lant à la grande marche pour le cli­mat du 29 no­vembre 2015 a l'air d'une mau­vaise blague. L'es­thé­tisme co­lo­ré, criard, ré­sume à lui seul nos an­nées Mu­ray et la niai­se­rie ir­réelle de cette fi­gure de man­ga pein­tur­lu­rée de coeurs, de rose et de vert, aux grands yeux vides et brillants comme des billes d'en­fants, ajoute une note sub­ti­le­ment an­gois­sante à l'at­mo­sphère d'un quai de mé­tro où les gens se re­gardent avec mé­fiance. De même que le « pas d'amal­game » est en­tré au ci­me­tière des élé­ments de lan­gage, la COP21 a dé­grin­go­lé du po­dium des grandes causes na­tio­nales. La né­go­cia­tion est main­te­nue mais il n'est plus ques­tion dé­sor­mais d'y ad­joindre de grands hap­pe­nings, au grand désar­roi de cer­tains qui ne peuvent ad­mettre que l'ac­tua­li­té ait pu aus­si cruel­le­ment leur vo­ler leur heure de gloire. « On ne va pas se faire mu­se­ler ni par Daech ni par le gou­ver­ne­ment », s'in­surge ain­si Txetx Et­che­ver­ry, res­pon­sable de L'ONG d'al­ter­na­ti­ba. Maxime Combes, éco­no­miste et membre d'at­tac, pré­vient, sur le site Po­li­tis.fr : « Nous ne res­pec­te­rons pas l’in­ter­dic­tion de ma­ni­fes­ter », et sug­gère quelques ac­tions d'éclat, telles que l'oc­cu­pa­tion de su­per­mar­chés aux quatre coins du pays. On ima­gine com­ment po­li­ciers et gen­darmes, pas­sa­ble­ment épui­sés, ac­cueille­ront de telles oc­ca­sions de faire des heures sup­plé­men­taires.

Pa­ra­doxa­le­ment, la COP21, qui n'avait pas d'ob­jec­tif plus am­bi­tieux que ce­lui de ver­dir lé­gè­re­ment notre mo­dèle de dé­ve­lop­pe­ment, pour­rait de­ve­nir un évé­ne­ment po­li­tique. Car entre deux portes, on évo­que­ra sans doute au­tant l'ur­gence sé­cu­ri­taire que l'ur­gence cli­ma­tique, et cer­tai­ne­ment aus­si d'autres urgences di­plo­ma­tiques. On peut pen­ser qu'en de­ve­nant la cible nu­mé­ro un du ter­ro­risme de l'état is­la­mique, la France a en quelque sorte été som­mée de re­prendre un rôle po­li­tique en Eu­rope, que le lea­der­ship al­le­mand lui avait confis­qué. On a consta­té, dans les jours qui ont sui­vi les at­taques, la to­na­li­té nou­velle du dis­cours de Fran­çois Hol­lande et en­ten­du quelques dé­cla­ra­tions qui tra­duisent aus­si une évo­lu­tion cer­taine du dis­cours te­nu à ses par­te­naires eu­ro­péens. Voi­là que Ma­nuel Valls re­con­naît sans plus de com­plexes que les ob­jec­tifs budgétaire­s sont dé­pas­sés, tan­dis que Fran­çois Hol­lande af­firme sans am­bages que « le pacte de sécurité l’em­porte sur le pacte de sta­bi­li­té » et ap­pelle ses voi­sins eu­ro­péens à plus de so­li­da­ri­té. Comme on a pu le consta­ter au cours des der­niers conflits en­ga­geant la France, le sou­tien mi­li­taire eu­ro­péen reste des plus mo­destes, la so­li­da­ri­té se ma­ni­fes­te­ra donc plu­tôt par une plus grande to­lé­rance bud­gé­taire de la part de Bruxelles vis-à-vis de la France. Il se­rait bien sûr ha­sar­deux d'af­fir­mer que les at­ten­tats du 13 no­vembre nous ont re­pla­cés dans un cadre schmit­tien obli­geant le po­li­tique à re­prendre le pas sur l'éco­no­mique. Force est de consta­ter que la France est en pre­mière ligne face au dan­ger is­la­miste et qu'elle est, de très loin, le pays eu­ro­péen qui as­sume au­jourd'hui la plus grande part de l'ef­fort mi­li­taire im­po­sé par cette lutte. Ce­la peut don­ner, no­tam­ment vis-à-vis d'une An­ge­la Mer­kel mal­me­née par la crise des ré­fu­giés, une as­sise plus grande à Fran­çois Hol­lande qui, après avoir ren­con­tré suc­ces­si­ve­ment Oba­ma et Pou­tine, re­çoit du 30 no­vembre au 11 dé­cembre 195 chefs d'état et res­pon­sables po­li­tiques dans le cadre de­ve­nu ô com­bien sym­bo­lique du Bourget. Il reste à es­pé­rer que les cir­cons­tances dic­te­ront à ce som­met des dé­ci­sions pour la marche du monde. Du monde tel qu'il est, bien sûr. Pas du monde d'hier. •

Pa­ris, 14 no­vembre 2015.

Fran­çois Hol­lande et Vla­di­mir Pou­tine.

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