Les ré­acs vus d'en face

Causeur - - Sommaire N° 29 – Novembre 2015 - Pas­cal Bo­ries

Vi­si­ble­ment pa­ni­qué face à l'émer­gence de quelques contra­dic­teurs à suc­cès, le camp du Pro­grès res­serre les rangs et adopte une rhé­to­rique vi­sant à les dé­lé­gi­ti­mer par tous les moyens. Pe­tit ma­nuel de chasse aux sor­cières.

D'avance, par­don pour l'amal­game. Mais il se trouve que de­puis quelques mois, les mots choi­sis par Le Monde, Libération, L'obs, Me­dia­part, Les In­rocks ou France In­ter pour par­ler d'une poi­gnée d'in­tel­lec­tuels mé­dia­tiques se res­semblent étran­ge­ment. Dé­sem­pa­rés face aux im­pres­sion­nants suc­cès de li­brai­rie d'un Zem­mour, d'un Houel­le­becq ou d'un Finkielkra­ut, nos pe­tits concur­rents mé­con­nus nous as­somment de cou­ver­tures, de tri­bunes et d'édi­tos as­si­mi­lant ces quelques empêcheurs de pro­gres­ser en rond – et Cau­seur avec – à une sorte d'in­ter­na­tio­nale de la haine, dont le rou­leau com­pres­seur me­na­ce­rait de trans­for­mer en crêpe moi­sie le pay­sage in­tel­lec­tuel fran­çais. Trois, c'est trop ! Sans comp­ter le so­cié­tal-traître On­fray...

Il faut com­prendre la si­dé­ra­tion de nos pe­tits ca­ma­rades. Après des dé­cen­nies de croi­sière idéo­lo­gique en­so­leillée, sans le moindre contra­dic­teur au­dible à l'ho­ri­zon, on n'a plus trop l'ha­bi­tude de fer­railler. Et, alors qu'on croyait le dé­bat sur cer­tains su­jets in­ter­dit à tout ja­mais, on sup­porte mal que tout le monde meure d'en­vie d'avoir jus­te­ment ce dé­bat. Bref, quand une seule ap­pa­ri­tion d'alain Finkielkra­ut a plus d'im­pact que 30 édi­tos de Laurent Jof­frin, l'heure est grave : le par­ti de l'autre dé­couvre avec stu­peur qu'une autre pen­sée est pos­sible. In­ad­mis­sible ! Le pro­blème, c'est que plus on les stig­ma­tise, plus on les dia­bo­lise, plus on les os­tra­cise, plus Houel­le­becq, On­fray ou Zem­mour font re­cette, et af­fi­cher leurs trom­bines à la une est de­ve­nu la ga­ran­tie d'un re­cord de ventes… Du coup, la gauche mé­dia­tique s'af­fole, perd pied, et bri­cole dans l'ur­gence une rhé­to­rique aus­si poi­lante qu'acro­ba­tique. Ten­tons ici de la dé­cryp­ter.

On no­te­ra d'abord que le vo­ca­bu­laire em­ployé est ce­lui de la ré­sis­tance, face à une « oc­cu­pa­tion de l'es­pace pu­blic » (Ar­rêt sur images) qui s'ap­pa­rente à une « in­va­sion » (Le Monde). Sur le pla­teau d'ar­rêt sur images, la di­rec­trice ad­jointe de L'obs, Aude Lan­ce­lin, parle très sé­rieu­se­ment de « la co­lo­ni­sa­tion to­tale de l'es­pace mé­dia­tique » par les « néo­réacs ». Du coup, pour sa troi­sième une consa­crée au su­jet en quelques se­maines, Libération ap­pelle so­len­nel­le­ment ses lec­teurs à af­fron­ter ces « po­lé­mistes ul­tra­mé­dia­ti­sés » – on se de­mande bien par qui. Dans Chal­lenges, Mau­rice Sza­fran em­prunte car­ré­ment à Re­naud Ca­mus son ef­frayant concept de « grand rem­pla­ce­ment » pour évo­quer la perte de cré­di­bi­li­té des po­li­tiques au pro­fit de « cette tri­po­tée d'in­tel­lec­tuels qui oc­cupent fré­né­ti­que­ment l'es­pace mé­dia­tique ». Et même Le Monde évoque en termes plus sa­vants une « hé­gé­mo­nie cultu­relle des ré­ac­tion­naires » – dont on ima­gine qu'ils dis­posent cer­tai­ne­ment d'un mys­té­rieux or­gane beau­coup plus puis­sant que le « jour­nal de ré­fé­rence ».

MA­NI­FES­TE­MENT, LES POUR­FEN­DEURS DU PASSÉISME DE CES TRISTES IN­DI­VI­DUS TROUVENT QUE C'ÉTAIT MEUX AVANT.

En­suite, pour dé­mon­trer à la fois l'om­ni­pré­sence et la dan­ge­ro­si­té de ces « néo­réacs » qui avancent mas­qués, on di­ra que leurs ar­gu­ments cachent en réa­li­té un sou­tien sans faille au Front na­tio­nal. Le Monde tient donc à nous faire sa­voir qu'alain Finkielkra­ut et ses co­pains « se dé­fendent d'être des “al­liés ob­jec­tifs” du FN » – comme s'ils en étaient a prio­ri sus­pec­tés. C'est évi­dem­ment ce que sug­gère le gros titre du jour, dont la tour­nure est un vé­ri­table chefd'oeuvre : « Ces in­tel­lec­tuels que re­ven­dique le FN. » On pense au ré­cent billet hai­neux de Rue 89 sur notre consoeur Eu­gé­nie Bastié, dont « l'ex­trême droite a ado­ré » le face-àface té­lé­vi­sé avec Jacques At­ta­li sur le pla­teau de « Ce soir (ou ja­mais !) » – et tant pis si beau­coup d'autres ont ai­mé aus­si… Finkielkra­ut a beau dé­non­cer, sur France In­ter et sur France 2 « l'in­hu­ma­ni­té du FN » au su­jet des mi­grants, la bonne Aude Lan­ce­lin n'est pas dupe de « ses prises de dis­tances rou­blardes » avec le par­ti de Ma­rine Le Pen. For­cé­ment rou­blardes. Du reste, de­mande la dame, « que re­proche Finkielkra­ut au FN ?» « Pas la xé­no­pho­bie en tout cas. » En toute hy­po­thèse, « c'est trop peu » pour croire à « l'in­no­cui­té en­tière de sa pen­sée ».

De toute fa­çon, on l'au­ra com­pris, ces gens ne pensent pas, ils souffrent d'une ma­la­die men­tale po­ten­tiel­le­ment conta­gieuse. Dès les pre­mières lignes de son ar­ticle – une in­di­geste ten­ta­tive d'as­sas­si­nat de La seule exac­ti­tude et de son au­teur – le doc­teur Aude Lan­ce­lin es­time avoir af­faire à « un cas né­vro­tique ». Et elle s'in­ter­roge sur le « ra­vage in­té­rieur » dont ce livre se­rait le pro­duit car elle connaît, dit-elle sans pré­ci­ser où elle a ob­te­nu son di­plôme en fin­kiel­krau­to­lo­gie, « les mo­no­ma­nies de l'homme ». On re­trouve le même ar­gu­ment psy­chia­trique sous la plume de Tho­mas Le­grand, chro­ni­queur à France In­ter qui dé­cèle dans les écrits du phi­lo­sophe « des né­vroses per­son­nelles ». Tra­duc­tion: qui­conque dit ou écrit quoi que ce soit qui ne heur­te­rait pas vio­lem­ment Ma­rine Le Pen est par dé­fi­ni­tion un « cer­veau ma­lade », un suppôt de Dieu­don­né ou So­ral. Heu­reu­se­ment, le jeune Edouard Louis (Ed­dy Bel­le­gueule pour les in­times) nous l'ap­prend chez Ar­rêt sur Images : « Ces gens­là n'existent pas dans le champ in­tel­lec­tuel. Per­sonne ne les connaît à l'étran­ger. » On n'ose ima­gi­ner ce qui se pas­se­rait si un dan­ge­reux psy­cho­pathe comme Houel­le­becq était tra­duit et pu­blié dans le monde en­tier !

Ma­ni­fes­te­ment, les pour­fen­deurs du passéisme in­vé­té­ré de ces tristes in­di­vi­dus « conser­va­teurs et nos­tal­giques » (Mau­rice Sza­fran) trouvent que c'était mieux avant. Quand un in­tel­lec­tuel était par dé­fi­ni­tion de gauche, et quand per­sonne n'ima­gi­nait qu'un élec­teur FN sache lire. Avant le 11-Sep­tembre, par exemple, comme le dit un cer­tain Tho­mas Gué­no­lé à un jour­na­liste du Point, qui lui de­mande

LIBÉRATION AP­PELLE SES LEC­TEURS À AF­FRON­TER CES « PO­LÉ­MISTES UL­TRA­MÉ­DIA­TI­SÉS » - ON SE DE­MANDE BIEN PAR QUI.

« com­ment ex­pli­quer que cette pen­sée soit do­mi­nante dans les mé­dias au­jourd'hui » (sic) : « L'ap­pa­ri­tion d'un jour­nal comme Cau­seur n'au­rait pas été pos­sible avant les at­ten­tats » de New York en 2001. Ce n'est donc pas le dji­ha­disme qui cha­grine notre so­cio­logue, dis­ciple du grand pro­fes­seur Bé­na­bar, mais le fait qu'il ait sup­po­sé­ment per­mis à votre ma­ga­zine pré­fé­ré de dé­trô­ner Le Monde. Ça, pour le coup, ça lui donne « la nau­sée », pré­cise-t-il dans Li­bé. Dans un re­gistre voi­sin, L'obs, re­pre­nant tex­to les pro­pos de notre Pre­mier mi­nistre à pro­pos de Mi­chel On­fray, dé­plore la « perte de re­pères in­tel­lec­tuels » sym­bo­li­sée par le der­nier Finkielkra­ut. Y'a plus de sai­sons, ma bonne dame !

Ils ne se contentent pas d'être fous, ils sont per­vers. Dans un édito in­ti­tu­lé « Stop à la ré­ac aca­de­my », Laurent Jof­frin a dé­voi­lé le ma­chia­vé­lisme de ces sor­cières : « Au lieu d'avan­cer à vi­sage dé­cou­vert, de dire clai­re­ment qu'on est conser­va­teur, tra­di­tio­na­liste, na­tio­na­liste ou an­ti­mu­sul­man, on prend un dé­tour, on joue au billard. » Aus­si convient-il de tou­jours lire entre les lignes et, quand ils parlent, de tra­quer chaque « dé­ra­page » po­ten­tiel. De Léa Sa­la­mé à Jean-jacques Bour­din, on dé­cline in­las­sa­ble­ment l'une des ques­tions pré­fé­rées de Pa­trick Co­hen, à la ma­ti­nale d'in­ter : « Est-ce que vous condam­nez ces pro­pos de Na­dine Mo­ra­no / Maï­te­na Bi­ra­ben / Ro­bert Mé­nard ? Dans ce cas, dites-le bien fort ! Dé­non­cez clai­re­ment ! » Et gare à ce­lui qui n'ob­tem­pè­re­rait pas im­mé­dia­te­ment. Il de­vien­drait à coup sûr, pour Le Monde, un de « ces in­tel­lec­tuels dont s'en­tiche le FN », même si c'est là le ca­det de ses sou­cis.

Le FN s'en­ti­che­rait-il aus­si d'aude Lan­ce­lin, qui consi­dère qu'« une cer­taine “dé­ma­go­gie com­pas­sion­nelle” in­ter­dit par­fois d'abor­der les af­faires mi­gra­toires en termes réa­listes » ? Peu im­porte, quand c'est elle qui le dit, ce ne sont pas des « pro­pos xé­no­phobes », à la « forme nau­séa­bonde » (sic), comme elle qua­li­fie ceux de Finkielkra­ut dans la même émis­sion d'ar­rêts sur images. Dans son édito du 5 oc­tobre der­nier, Laurent Jof­frin re­con­naît lui aus­si « les er­reurs du pro­gres­sisme, les mau­vaises ré­ponses de la gauche ». Reste alors à com­prendre pour­quoi, quand On­fray, Houel­le­becq ou Zem­mour disent ou écrivent exac­te­ment la même chose, ils « montrent une seule di­rec­tion : celle de l'in­to­lé­rance ». Et le ma­gi­cien de nous jouer sa pe­tite mu­sique science-pi­peau : thèse, an­ti­thèse, fou­taises. « Bien sûr, on a rai­son de dé­non­cer les confor­mismes, de ré­fu­ter la langue de bois ou la langue de gui­mauve », écri­til. Il faut ces­ser de ca­cher « les vé­ri­tés dé­ran­geantes pour im­po­ser des idées toutes faites, plus ou moins gé­né­reuses ». La gauche, d'après lui, au­rait même eu « grand tort (il y a vingt ans) de sous-es­ti­mer l'in­sé­cu­ri­té, de croire que l'im­mi­gra­tion ne po­se­rait au­cun pro­blème ou que l'eu­rope li­bé­rale se­rait une pro­tec­tion contre les ef­fets de la mon­dia­li­sa­tion ». Certes, nous dit-il. Mais – car il y a un mais – ces au­teurs, qui ne disent pas autre chose, au­raient en réa­li­té un seul ob­jec­tif, par­ti­cu­liè­re­ment cra­pu­leux : « dé­lé­gi­ti­mer les idées pro­gres­sistes » ! Alors com­ment faire la dif­fé­rence entre la bonne cri­tique de la gauche mo­rale et la mau­vaise ? Le bon « faire France » in­clu­sif et le méchant « re­pli iden­ti­taire » ? « On a rai­son de dé­fendre son iden­ti­té, d'ai­mer son pays, d'éprou­ver un at­ta­che­ment pour la terre qui vous a vu naître, pour­suit le grand syn­thé­ti­seur de Libération. Mais pour­quoi faut-il que ce­la soit dé­sor­mais sur le mode de la nos­tal­gie, de la peur ou de l'af­fron­te­ment ? » C'est vrai ça, pour­quoi ne pas abor­der gaie­ment l'ave­nir en at­ten­dant le pro­chain at­ten­tat is­la­miste et la énième cam­pagne de lutte contre l'« is­la­mo­pho­bie » qui s'en­sui­vra im­man­qua­ble­ment ? Peut-être parce que, d'abord, « les mu­sul­mans dans leur masse doivent res­pec­ter les lois laïques et faire l'ef­fort de s'in­té­grer à la vie fran­çaise », alors qu'au­jourd'hui « les pres­sions exer­cées par cer­tains d'entre eux sur la ma­jo­ri­té pour qu'elle adopte un mode de vie conforme à la cha­ria sont in­sup­por­tables ». Ro­bert Mé­nard ? Ré­gis De­bray ? Na­dine Mo­ra­no ? Non, Laurent Jof­frin tou­jours, qui en­chaîne évi­dem­ment : « Mais pour­quoi nier que dans beau­coup de cas, l'in­té­gra­tion marche ? » Drôle de ques­tion, puisque per­sonne ne le nie. Et cer­tai­ne­ment pas un fils d'im­mi­grés comme Alain Finkielkra­ut, qui confiait au len­de­main de son en­trée tu­mul­tueuse à l'aca­dé­mie fran­çaise : « Il y a cin­quante ans, soixante ans peut-être, on se se­rait of­fus­qué dans cer­tains cercles de l'aca­dé­mie de l'élec­tion d'un en­fant de juif po­lo­nais avec un nom à cou­cher de­hors. Au­jourd'hui on me re­proche mon iden­ti­té na­tio­nale. L'air du temps se mo­di­fie mais qu'estce que vous vou­lez, la bê­tise a plu­sieurs âges. »

Ques­tion bê­tise, le constat est en ef­fet tra­gique pour nos « pro­gres­sistes », dont l'hor­loge s'est ar­rê­tée à la fin du siècle der­nier : l'ave­nir, ils sont bien obli­gés d'en conve­nir, n'est pas exac­te­ment ra­dieux. D'où, sans doute, leurs en­vo­lées ra­geuses, et in­las­sa­ble­ment ré­pé­tées, contre les ob­ser­va­teurs les plus af­fû­tés de la « dé­ca­dence » contem­po­raine, du « dé­clin » de la culture fran­çaise ou de « l'abê­tis­se­ment » gé­né­ra­li­sé. Alors, ils stig­ma­tisent ces oiseaux de mal­heur – un « bloc ré­ac­tion­naire » qui s'ex­pri­me­rait « à l'unis­son » – quitte à ca­ri­ca­tu­rer leurs pro­pos et à leur faire dire n'im­porte quoi. Ain­si Zem­mour le ba­sa­né mi­li­te­rait-il se­crè­te­ment pour la su­pré­ma­tie de la race blanche tan­dis que Finkielkra­ut l'eu­ro­péen se­rait en réa­li­té un sou­ve­rai­niste for­ce­né. Houel­le­becq a beau mettre au dé­fi Ma­rine Le Pen d'ins­tru­men­ta­li­ser son roman Sou­mis­sion – « Let's try ! » (« Qu'elle es­saye ! »), a-t-il lan­cé en in­ter­view – il fe­rait son lit en ca­chette tous les ma­tins. On­fray bouffe du cu­ré de­puis des lustres, mais son pro­jet in­avoué se­rait de faire pro­gres­ser les idées de Ci­vi­tas… Et quand il fait re­mar­quer à Hou­ria Bou­teld­ja, sur un pla­teau té­lé, que sa psy­cho­ri­gi­di­té lui donne en­vie d'em­bras­ser Éric Bes­son sur la bouche, Édouard Louis pointe promp­te­ment son ra­cisme in­as­su­mé : « C'est in­sup­por­table quand il parle », confie-t-il à un Da­niel Sch­nei­der­mann conquis. Et l'au­teur d'en fi­nir avec Ed­dy Bel­le­gueule conclut sur une le­çon de vie in­tel­lec­tuelle, ver­sion Cro-ma­gnon : « C'est en chas­sant ça qu'on pro­duit quelque chose. » Mes­sieurs les cham­pions du dé­bat d'idées, ti­rez les pre­miers ! •

Mi­chel On­fray.

Laurent Jof­frin.

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