Pute et pas sou­mise

Causeur - - Sommaire N° 29 – Novembre 2015 - Pau­li­na Dal­mayer

Àqui doit-on le titre, Éphé­mère, vé­nale et lé­gère ? À l'au­teur, aux édi­teurs, à des ex­perts en mar­ke­ting ? Un rien ra­co­leur, il ré­vèle un as­pect de la per­son­na­li­té de Ma­rie L. Bar­ret, mais en dis­si­mule un autre, qui semble pour­tant do­mi­nant. Dans son ac­ti­vi­té pro­fes­sion­nelle aus­si bien que dans le ré­cit qu'elle en fait, Ma­rie L. Bar­ret (s'agit-il de son vrai nom ?) se montre aus­si scru­pu­leuse et ap­pli­quée qu'im­per­tur­bable. Non pas qu'elle soit in­dif­fé­rente ou dé­nuée d'hu­mour. Au contraire. Quand elle dé­pose des fleurs sur la tombe d'un pré­nom­mé Fal­co, l'un de ses an­ciens clients, une note d'af­fec­tion sin­cère perce der­rière les mots. Un in­dice par­mi d'autres de sa sen­si­bi­li­té sa­vam­ment maî­tri­sée à l'égard des hommes qui re­courent à ses ser­vices. Ain­si, quand elle évoque To­ni, qui « fait bien du sept pré­ser­va­tifs à l'heure » tout en exi­geant un fond so­nore adap­té à son tem­pé­ra­ment – Car­men de Bi­zet ou les Car­mi­na Bu­ra­na de Carl Orff –, c'est plu­tôt sur le mode de l'hu­mour gri­vois. Au­tant le dire d'em­blée : Ma­rie L. Bar­ret, putain de son état, pos­sède de nom­breux ta­lents dont ceux de sa­voir bien ra­con­ter, de faire rire, d'ana­ly­ser in­tel­li­gem­ment son en­vi­ron­ne­ment et de fi­gno­ler des por­traits in­com­pa­rables.

Dé­pour­vue de toute pré­ten­tion, elle-même pré­fère par­ler de sa « com­pé­tence » : « J'ai un bon fonds de com­merce. C'est une ac­ti­vi­té simple, ren­table et plus calme que mon emploi pré­cé­dent. J'au­rais pu me re­con­ver­tir au­tre­ment, je ne l'ai pas fait par pa­resse ou fa­ci­li­té sans doute, mais aus­si parce que j'ai ex­ploi­té une com­pé­tence. La com­pé­tence de la pute ?! Oui, quelque chose du moins qui per­met de gar­der une constance, un dé­ta­che­ment af­fec­tueux, une dis­po­ni­bi­li­té do­sée, une fa­cul­té d'adap­ta­tion, en plus d'un bon cul et d'une ca­pa­ci­té à tailler des pipes. » Il est vrai qu'avec ses di­plômes uni­ver­si­taires, la connais­sance de langues étran­gères, une for­ma­tion pro­fes­sion­nelle en massage, Ma­rie la Putain af­fiche le pro­fil idéal d'une can­di­date pré­des­ti­née à réus­sir brillam­ment un « par­cours de sor­tie de la pros­ti­tu­tion » re­com­man­dé par les fé­mi­nistes pa­ter­na­listes et par l'ac­tuel gou­ver­ne­ment. Ju­gée pré­ju­di­ciable aux femmes en par­ti­cu­lier – qui consti­tuent 85 % des per­sonnes pros­ti­tuées, se­lon un rap­port pu­blié ré­cem­ment par l'as­so­cia­tion Le Nid –, la pros­ti­tu­tion ne sau­rait en au­cun cas être une ac­ti­vi­té choi­sie li­bre­ment. Il suf­fi­rait pour­tant que les ex­perts en ré­demp­tion des femmes dé­chues consacrent une mi­nute de leur temps pré­cieux à sur­fer sur in­ter­net pour s'aper­ce­voir que l'es­pace de la sexua­li­té ta­ri­fée ex­plose, im­pli­quant dé­sor­mais au­tant de femmes que d'hommes et de tous les mi­lieux so­ciaux.

At­ten­tion, cette au­to­bio­gra­phie risque de dé­fri­ser les contemp­teurs du « sys­tème pros­ti­tu­tion­nel ». Dans Éphé­mère, vé­nale et lé­gère, Ma­rie L. Bar­ret ra­conte avec fi­nesse sa vie, son tra­vail, ses clients.

Le gen­darme est bon en­fant

Cer­tains y trouvent leur compte et fi­nissent par s'ins­tal­ler du­ra­ble­ment dans la pro­fes­sion, sans né­ces­sai­re­ment rui­ner leur vie af­fec­tive, fa­mi­liale ou so­ciale. Ma­rie en parle avec une fran­chise dé­con­cer­tante : « Je suis à chaque fois à ma place. Au­tant dans mon poing fer­mé dans l'anus d'un client que dans ma main re­fer­mée sur celle de mon pe­tit der­nier

LOIN DE LA MAL­ME­NER, LES CLIENTS DE MA­RIE NE LÉSINENT PAS SUR LES CA­DEAUX.

pour tra­ver­ser la rue, au­tant dans mes doigts au­tour d'un sexe dres­sé qu'au­tour de la cuillère en bois qui tourne le mé­lange de lé­gumes et d'herbes en train de mi­jo­ter. Cette réa­li­té existe, je l'ac­com­pagne, elle me fait vivre. » Vic­time des proxé­nètes ? Des ré­seaux ma­fieux ? Des hommes ? Eh bien non. Vic­time in abs­trac­to peut-être, dans la me­sure où on s'obs­tine ici et là à en­vi­sa­ger chaque rap­port sexuel ré­mu­né­ré comme une vio­lence.

Ma­rie re­çoit chez elle, dans une mai­son au bout d'un che­min, en­tou­rée d'un jar­din qu'elle cultive avec pas­sion. Elle fixe ses ho­raires et ses ta­rifs, com­pris entre 70 eu­ros pour « un massage simple » de qua­rante-cinq mi­nutes et 130 eu­ros pour « la to­tale » d'une heure. Loin de la mal­me­ner, les hommes qui viennent la voir, dont plu­sieurs ha­bi­tués, ne lésinent pas sur les ca­deaux, que ce soit un pa­nier d'oeufs bio, un bou­quet de fleurs ou un bi­jou, les in­vi­ta­tions au res­tau­rant qu'elle ac­cepte et celles à par­tir en week-end qu'elle re­fuse, les pe­tits ser­vices. Antonin s'était ain­si ar­ran­gé avec un ami gen­darme char­gé de contrô­ler les sa­lons de massage pour qu'il contourne le lieu de tra­vail de Ma­rie : « Mon pote a bar­ré ton nom et il a no­té : contrô­lé. Ma biche, on a eu chaud ! » C'est tout juste s'ils ne s'en­gagent pas dans une com­pé­ti­tion ou­verte en vue de dé­cro­cher une fa­veur à la­quelle les concur­rents n'au­raient pas eu droit. Ma­riés ou di­vor­cés, en couple ou veufs, pères de famille ou grands-pères, spor­tifs ou han­di­ca­pés, ti­mides ou en­tre­pre­nants, in­tel­los ou pay­sans, ces hommes se­raient tous pas­sibles d'une amende de 1500 eu­ros si la pro­po­si­tion de la pé­na­li­sa­tion des clients des pros­ti­tuées, re­je­tée par le Sé­nat en se­conde lec­ture, fai­sait l'ob­jet d'un nou­veau vote à l'as­sem­blée. Avant de dé­ci­der ar­bi­trai­re­ment de sanc­tion­ner « l'achat d'acte sexuel » et de mettre en place des « stages de sen­si­bi­li­sa­tion » sus­cep­tibles d'in­cul­quer la bonne sexua­li­té aux clients des pros­ti­tuées, les dé­pu­tés fe­raient mieux de se pen­cher sur le ré­per­toire de Ma­rie La Putain. Elle y consigne les dates de ses ren­dez-vous mais aus­si les lu­bies éro­tiques de ses vi­si­teurs. Gilles, le fé­ti­chiste, af­fec­tionne les bo­dies noirs et le strass ; Pierre, l'es­thète, aime cau­ser pein­ture en s'aban­don­nant aux ca­resses ; mal­adroit, Pau­lin, éle­veur de vo­lailles, se montre tou­jours de bonne hu­meur ; Lu­cien, joyeux co­quin de 85 ans, ne rêve que de pas­ser toute la nuit aux cô­tés de Ma­rie, sa der­nière nuit avec une femme. Por­te­rait-on un coup fa­tal au proxé­né­tisme et à la traite des êtres hu­mains en ver­ba­li­sant Lu­cien ? Notre so­cié­té de­vien­drait-elle moins vio­lente et in­juste, si on sanc­tion­nait la pré­di­lec­tion d'antonin pour la so­do­mie ?

Tra­vailleuses pré­caires

Bien sûr, putain, ce n'est pas un mé­tier comme un autre et Ma­rie le sait. « Je ne peux pas ne pas écrire sur la dif­fi­cul­té – en­tière, ré­cur­rente, ob­sé­dante par mo­ments – que j'ai à vivre de cette ac­ti­vi­té, et en même temps la cer­ti­tude obs­cène et in­ébran­lable d'être à ma place dans les bras de ces hom­mes­là », confie-t-elle. En l'oc­cur­rence, ce ne sont pas ses clients ni la na­ture de son tra­vail qui l'ex­posent à la pré­ca­ri­té. Ce qui la me­nace, c'est le non-sta­tut pro­fes­sion­nel au­quel la condamne l'ap­proche mo­ra­li­sa­trice et hy­po­crite du lé­gis­la­teur. Or le pro­jet de loi n'en­tend pas s'at­ta­quer à l'ex­ploi­ta­tion et à la vul­né­ra­bi­li­té éco­no­mique des pros­ti­tuées – pas de syn­di­cats, pas de re­traite, pas de pro­tec­tion so­ciale, pas d'ac­cès au lo­ge­ment. Quand, en août der­nier, Am­nes­ty In­ter­na­tio­nal, après un vif dé­bat in­terne, a dé­ci­dé de pu­blier un texte de­man­dant aux États de ne plus cri­mi­na­li­ser le tra­vail du sexe, les Fe­men, Osez le fé­mi­nisme ! et L'ami­cale du Nid n'ont pas tar­dé à je­ter leur sainte op­probre sur L'ONG. De­puis lors, la lutte contre le « sys­tème pros­ti­tu­tion­nel », qui en­globe dans l'op­tique to­ta­li­taire de cer­taines fé­mi­nistes tout rap­port sexuel « ache­té », qu'il soit consen­ti ou non, va bon train sans se sou­cier du réel. Certes, contrainte­s à la clan­des­ti­ni­té, donc en­tiè­re­ment à la mer­ci des clients, les pros­ti­tuées col­le­raient mieux à l'image de vic­times que des femmes hau­te­ment éman­ci­pées es­saient de leurs ren­voyer. À cin­quante ans, Ma­rie ne de­mande pas à être sau­vée. « J'ai les mêmes clients de­puis si long­temps : je vais vieillir avec eux. Nous fer­me­rons le théâtre en­semble. » •

Ma­rie L. Bar­ret, Éphé­mère, vé­nale et lé­gère, Plein Jour, 2015.

Belle de Jour, Luis Buñuel, 1967.

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