C'était écrit

Causeur - - Sommaire N° 29 – Novembre 2015 - Jé­rôme Le­roy

Se pré­sen­ter en France avec un re­cueil d'apho­rismes, quand on est étran­ger, est une forme de pro­vo­ca­tion. Sur­tout si, comme Ho­race Eng­dahl, on est sué­dois, pays dont on at­tend plu­tôt des ro­mans po­li­ciers et des épo­pées pro­vin­ciales. Ne re­cu­lant de­vant rien, Ho­race Eng­dahl, per­sua­dé que le plai­sir d'écrire des frag­ments le dis­pute presque à ce­lui de ne pas les jus­ti­fier, s'ins­talle au Ca­fé exis­tence à la table de Mon­taigne, Cham­fort, Cio­ran et Per­ros, avec une ai­sance qui force l'ad­mi­ra­tion. Il est vrai qu'en plus d'avoir tra­duit Blan­chot en sué­dois, être se­cré­taire per­pé­tuel d'une cé­lèbre aca­dé­mie, l'aca­dé­mie No­bel en l'oc­cur­rence, peu ré­pu­tée pour son an­ti­con­for­misme, lui donne une cer­taine ai­sance, celle d'un homme qui n'a plus rien à prou­ver et qui peut se lais­ser al­ler aux di­gres­sions les plus in­at­ten­dues. Le Ca­fé exis­tence, où l'on fume des ci­ga­rettes en dis­ser­tant sur le néant, a pour vo­ca­tion de re­cueillir les confi­dences de ces trop rares écri­vains qui pré­fèrent le chu­cho­te­ment à l'élo­quence, conscients que la plé­ni­tude du mot s'abîme dès qu'on hausse le ton.

À ce pro­pos, Eng­dahl re­lève que, en­fants dé­jà, nous avons ap­pris à in­ter­pré­ter les in­to­na­tions des adultes avant de com­prendre ce qu'ils di­saient. C'est pour­quoi, par­fois, le sens des mots par la suite nous semble le plus sou­vent si en­com­brant, si in­op­por­tun. Autre ob­ser­va­tion à la­quelle il est dif­fi­cile de ne pas sous­crire quand on a un peu fré­quen­té le monde po­li­tique : ceux qui par­viennent au pou­voir ont du mal à souf­frir la com­pa­gnie des gens in­tel­li­gents, car la vraie in­tel­li­gence ra­mène toute chose à son point ini­tial : le zé­ro. Eng­dahl nous rap­pelle aus­si que l'âge d'or de la dé­mence était ce­lui où les fous se pre­naient pour Na­po­léon Bo­na­parte. À qui vien­drait-il au­jourd'hui l'idée de vo­ler son iden­ti­té à Fran­çois Hol­lande ? Mon apho­risme pré­fé­ré : « On re­con­naît les vic­times du pou­voir à leur gra­ti­tude. »

Le plus grand bon­heur d'un écri­vain, di­sait Sten­dhal, c'est d'avoir des en­ne­mis même cent ans après sa mort. C'est sans doute l'un des rares plai­sirs que ne connaî­tra pas Ho­race Eng­dahl : au Ca­fé exis­tence, il ne s'est fait que des amis et des com­plices qui, comme lui, posent leur ex­pres­so et contemplen­t le marc noir avec le re­gard d'un ani­mal cen­te­naire qui leur dit : « Pre­nez pa­tience ! L'hor­reur va dis­pa­raître – tout va dis­pa­raître. » Un fa­ta­liste se doit d'être tou­jours d'une cour­toi­sie à toute épreuve. À l'image d'ho­race Eng­dahl, au­quel nous sou­hai­tons bien­ve­nue au Club du Néant ! •

Ho­race Eng­dahl, Ele­na Bal­za­mo (trad.), Ca­fé exis­tence, éd. Serge Sa­fran, 2015.

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