LETTRE OU­VERTE AUX DJI­HA­DISTES QUI NOUS ONT DÉ­CLA­RÉ LA GUERRE

Causeur - - Frédéric Encel - Par Brice Cou­tu­rier

Tous ceux qui ont en­ten­du cette chro­nique sur France-culture le 18 no­vembre ont été bou­le­ver­sés. Ce plai­doyer pour le ré­ar­me­ment mo­ral et la fier­té d'être fran­çais a d'ailleurs été am­ple­ment re­pris sur les ré­seaux so­ciaux, y com­pris par de nom­breux in­ter­nautes mar­qués à gauche. Quelque chose a chan­gé.

Chers dji­ha­distes,

Grâce à vous, je com­prends un peu mieux ce qui me re­lie à ce vieux pays, la France. Ayant vé­cu ici ou là, du Li­ban à la Po­logne, j'en étais ar­ri­vé à me consi­dé­rer comme un homme aux se­melles de vent. Il n'y a pas long­temps, je me se­rais bien iden­ti­fié au no­made hy­per­con­nec­té de Jacques At­ta­li, libre de choi­sir son pays d'at­tache comme on dé­cide d'un hô­tel ; en ver­tu du ra­tio qua­li­té des pres­ta­tions sur ni­veau des pré­lè­ve­ments. Ma ca­pi­tale à moi, ce pou­vait être Londres, Bruxelles, voire New York. Je ju­geais Pa­ris pro­vin­cial. Je dois vous l'avouer, chers dji­ha­distes, la France ne m'était pas grand-chose. Son ex­cep­tion­na­li­té m'éner­vait. Je rê­vais de la noyer dans la nor­ma­li­té eu­ro­péenne. Mais tout de même, me di­saient mes amis, tes grands-pères, tous deux of­fi­ciers de ré­serve, ont por­té l'uni­forme pen­dant les guerres. Se­rais-tu prêt à aban­don­ner à n'im­porte qui une terre pour la­quelle ton père a pris le ma­quis à 18 ans, frô­lé la mort dans les Ar­dennes à 19 ?Comme à bien des hommes et femmes de ma gé­né­ra­tion, ces que­relles d'al­le­mands m'ap­pa­rais­saient comme qua­si pré­his­to­riques. Du sang per­du. Pour­quoi alors, chers dji­ha­distes, ai-je voi­lé de tri­co­lore ma pho­to de pro­fil sur Fa­ce­book, comme l'ont fait, en un week-end, des cen­taines de mil­liers de gens – phé­no­mène sur le­quel fe­raient bien de ré­flé­chir nos so­cio­logues ? Pour­quoi cette Mar­seillaise, en­ton­née par un Congrès de­bout, à Ver­sailles ? Si j'étais le conseiller en com­mu­ni­ca­tion de Fran­çois Hol­lande, je lui conseille­rais d'or­ner son re­vers d'un badge aux cou­leurs de son pays, comme le font do­ré­na­vant les pré­si­dents amé­ri­cains. Ri­di­cule hier, cette marque de pa­trio­tisme ap­pa­raî­trait cou­ra­geuse au­jourd'hui. C'est que, chers dji­ha­distes, j'ai bien com­pris votre mes­sage. Dans votre com­mu­ni­qué de guerre, vous vous van­tez d'avoir at­ta­qué « la ca­pi­tale des abo­mi­na­tions et de la per­ver­sion, celle qui porte la ban­nière de la Croix en Eu­rope, Pa­ris ». Vous vous van­tez d'avoir mas­sa­cré à la ka­lach­ni­kov des ama­teurs de rock désar­més dans une salle de concert, « le Ba­ta­clan, où étaient ras­sem­blés, dites-vous, des cen­taines d’ido­lâtres dans une fête de la per­ver­si­té ». As­sas­si­ner des ci­vils désar­més, quel glo­rieux fait d'arme, en vé­ri­té ! Vous croyez avoir se­mé la pa­nique dans cette ville qui vous fait hor­reur, Pa­ris, parce qu'elle est la ca­pi­tale de la li­ber­té de pen­ser, de croire et de ne pas croire. Oui, chez nous, hommes et femmes, jus­qu'à nou­vel ordre, marchent côte à côte dans les rues, s'as­seyent aux mêmes tables de ca­fés et de res­tau­rants. Nos re­gards se croisent avec cette li­ber­té que les bi­gots de votre es­pèce condamnent comme une ef­fron­te­rie. Les vi­sages ne sont pas mas­qués, parce que l'ex­pé­rience d'au­trui prend la forme du vi­sage – comme nous l'a ap­pris Lé­vi­nas. C'est dans nos uni­ver­si­tés, très an­ciennes, que s'est dé­ve­lop­pé cet es­prit cri­tique qui vous fait si peur, parce que vous crai­gnez qu'il dis­sipe bien­tôt les té­nèbres de votre crasse igno­rance. Nos Lu­mières nous ont ap­por­té une su­pé­rio­ri­té ma­té­rielle dont nous avons abu­sé dans le pas­sé. Ce n'est plus le cas. Nous sommes une na­tion d'in­di­vi­dus, fiers de leur éman­ci­pa­tion, et dé­si­reux de la pro­po­ser à tous ceux qui viennent nous re­joindre, sans dis­tinc­tion de race ou de re­li­gion. Nous sommes les en­fants de Des­cartes et de Vol­taire et c'est pour­quoi nous sou­met­tons toutes les croyances à l'épreuve de la rai­son, tous les pou­voirs à ce­lui de la cri­tique. À nos yeux, au­cune puis­sance ter­restre ne peut se tar­guer d'une ori­gine di­vine. Cette li­ber­té de cri­ti­quer, de se mo­quer, nous l'avons ga­gnée par les armes, à la suite de nos ré­vo­lu­tions. De tout cet ac­quis, il n'y a rien à né­go­cier. C'est à prendre ou à lais­ser. Pour toutes ces rai­sons, pour Pas­cal et Paul Va­lé­ry, pour Mon­taigne et Proust, Wat­teau et De­bus­sy, pour La­mar­tine en fé­vrier 1848 et Charles de Gaulle en juin 1940, je me sens sou­dain fier d'être fran­çais. Vous croyez pou­voir nous sou­mettre par la ter­reur, vous vous trom­pez. Vous cou­rez de grands risques en pre­nant notre longue to­lé­rance pour de la lâ­che­té. Nous dé­tes­tons la vio­lence et sommes lents à ré­pondre aux pro­vo­ca­tions. Mais sa­chez que, dans le pas­sé, nous avons af­fron­té des en­ne­mis bien au­tre­ment re­dou­tables que vos hordes mi­teuses. Et que nous les avons vain­cus. Par vos pro­vo­ca­tions san­gui­naires, vous nous avez ré­ar­més mo­ra­le­ment. C'est une bonne chose. C'est pour­quoi la peur va chan­ger de camp. Vous voi­là pré­ve­nus. •

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