TUER À 20 ANS

Causeur - - Daech - Par Em­ma­nuel Du­bois de Prisque

Dès le len­de­main des at­ten­tats, le pré­sident, son Pre­mier mi­nistre et les mé­dias se sont hâ­tés de le sou­li­gner : ces crimes, par la na­ture des cibles choi­sies, ont été per­pé­trés contre la jeunesse. Comme si le jeune âge des vic­times était une cir­cons­tance ag­gra­vant l'hor­reur du crime. Per­sonne ne s'était aven­tu­ré à sug­gé­rer que c'était la vieillesse qui avait été at­ta­quée lorsque les an­ciens de Char­lie Heb­do ont été as­sas­si­nés le 7 jan­vier. Per­sonne n'a dit que la France vieillis­sante était me­na­cée dans son iden­ti­té lorsque les jeunes frères Koua­chi (32 et 34 ans) ont abat­tu Ca­bu (76 ans) et Wo­lins­ki (80 ans). C'est que la jeunesse, au­tre­fois sy­no­nyme d'im­ma­tu­ri­té, est de­ve­nue une va­leur en soi. In­utile de sou­li­gner la vi­gueur de l'im­pé­ra­tif qui pèse sur nos têtes : « res­ter jeune ». Li­ber­té, éga­li­té, fra­ter­ni­té, ju­vé­ni­li­té.

C'est pour cette rai­son sans doute que ce qui a tant frap­pé cer­tains té­moins du Ba­ta­clan, la jeunesse de leurs bour­reaux, a fi­na­le­ment été pas­sé sous si­lence. Nous étions bien en peine de pen­ser quelque chose de ce qui sau­tait aux yeux de ceux qui étaient là : la ra­di­cale jeunesse des fous d'al­lah qui ont vou­lu tuer puis mou­rir, le 13 no­vembre 2015 à Pa­ris. Pour­tant, ter­reur et jeunesse marchent de­puis tou­jours en­semble. En Chine, il n'est qu'à son­ger à celle ré­pan­due par les gardes rouges, sou­vent des ly­céens, dé­li­vrés par la ré­vo­lu­tion des liens et des freins fa­mi­liaux ou ins­ti­tu­tion­nels. Ils hu­mi­lièrent leurs pères et leurs pro­fes­seurs sous les en­cou­ra­ge­ments d'un vieux ty­ran qui haïs­sait la culture tra­di­tion­nelle de son pays. En Eu­rope, Kun­de­ra dé­non­ce­ra le ly­risme ju­vé­nile de la ter­reur. « Si quelque chose m’a tou­jours pro­fon­dé­ment écoeu­ré chez l’homme, dit-il, c’est bien de voir com­ment sa cruau­té, sa bas­sesse et son es­prit bor­né par­viennent à re­vê­tir le masque du ly­risme. » Les oeuvres nu­mé­riques de l'état is­la­mique sont à cet égard édi­fiantes. Un syn­cré­tisme de re­li­gion ar­chaïque et de jeux vi­déo se met au ser­vice d'un sen­ti­men­ta­lisme écoeu­rant qui sé­pare les gen­tils des mé­chants avec la ri­gueur d'un ga­min de 6 ans à qui on a pi­qué son pain au cho­co­lat. Mal­gré sa vir­tuo­si­té tech­nique ins­pi­rée par celle de Hol­ly­wood, le dji­ha­diste ne connaît que le noir et blanc mo­ral. Mais en ce­la, sa pro­pa­gande reste fi­dèle à Hol­ly­wood et à Luc Bes­son. Il nous fait boire jus­qu'à la lie son cock­tail in­di­geste d'es­thé­tisme kitsch et de vio­lence ri­ca­nante à la Ta­ran­ti­no ; nous pour­rions ri­ca­ner nous aus­si et éloi­gner de nous cette coupe gro­tesque, si tout ce­la res­tait aus­si vir­tuel que Hol­ly­wood ou Luc Bes­son peuvent l'être, et si nous n'étions pas de­ve­nus les vic­times, réelles ou po­ten­tielles, de cet in­fan­ti­lisme mo­ra­li­sa­teur et cri­mi­nel.

On a beau­coup par­lé de « crime contre la jeunesse » parce que nombre des vic­times des at­ten­tats de Pa­ris avaient moins de 40 ans. Mais tous leurs as­sas­sins, sans ex­cep­tion, étaient jeunes, eux aus­si. Vingt ans, c'est le bel âge du ter­ro­risme.

An­dré Bre­ton consi­dé­ra, peut-être en s'ins­pi­rant d'émile Hen­ry, guillo­ti­né à l'âge de 21 ans après avoir, no­tam­ment, ten­té de mas­sa­crer les clients du ca­fé Le Ter­mi­nus près de la gare Saint-la­zare, que « l’acte sur­réa­liste le plus simple consiste, re­vol­vers aux poings, à des­cendre dans la rue et à ti­rer au ha­sard, tant qu’on peut, dans la foule ». An­dré Bre­ton fit aus­si de sa dé­marche ar­tis­tique « un acte de foi sans li­mites dans le gé­nie de la jeunesse ». Il haïs­sait la famille et les formes tra­di­tion­nelles d'ex­pres­sion qui li­mitent la créa­ti­vi­té des nou­velles gé­né­ra­tions.

On ap­prend qu'un des ter­ro­ristes du Ba­ta­clan ser­mon­nait son père ve­nu le cher­cher en Syrie, en l'in­ci­tant à aban­don­ner sa pra­tique pa­ci­fique de l'is­lam pour le re­joindre dans le « vrai is­lam » du viol des femmes et de la dé­ca­pi­ta­tion des mé­créants. Ces jeunes gens, qui font preuve d'une créa­ti­vi­té sans li­mites dans l'exer­cice de la vio­lence, ne veulent rien ap­prendre de la France ni des gé­né­ra­tions qui les pré­cèdent. Adeptes de la trans­ver­sa­li­té et de l'in­ter­dis­ci­pli­na­ri­té, ces en­fants sou­mis à leur époque au­tant qu'à l'is­lam, ont eux­mêmes for­gés leurs propres sa­voirs his­to­riques et re­li­gieux, à par­tir d'une pra­tique in­ten­sive des nou­velles tech­no­lo­gies. S'ils pensent trou­ver dans le dji­had de quoi jus­ti­fier leur soif de ven­geance et de sang, ils sont aus­si le pro­duit d'une France dé­bous­so­lée qui ne sait plus que trans­mettre à une jeunesse qu'elle ido­lâtre et aban­donne d'un même mou­ve­ment. •

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