MARKOWICZ, DU YIDDISH AU BRE­TON

Causeur - - Culture - Par Daoud Bou­ghe­za­la

Pour le lec­teur fran­co­phone, An­dré Markowicz est à la tra­duc­tion de Dos­toïevs­ki ce que Glenn Gould fut à l’in­ter­pré­ta­tion des oeuvres de Bach : un ré­en­chan­teur. Et comme Gould, Markowicz joue au touche-à-tout, pu­bliant sur sa page Fa­ce­book poèmes russes, billets d’hu­meur au­tour de sa Bre­tagne d’adop­tion et tranches de vie de ses an­cêtres. Au­tant de ch­ro­niques ré­di­gées entre juin 2013 et juillet 2014 que les édi­tions In­culte ont réunies dans Par­tages.

Par ses deux pa­rents, Markowicz des­cend de ces Juifs que l’em­pire russe a long­temps re­clus à l’in­té­rieur de la « zone de ré­si­dence ». Ces pe­tites gens par­laient yiddish à la mai­son, « la langue des Juifs faibles ». D’anec­dotes fa­mi­liales sur­gies du fond des âges, le chro­ni­queur fait de vé­ri­tables blagues juives, comme l’his­toire de son ar­rière-grand-oncle ma­ter­nel Ko­lia, has­sid à pa­pillotes, qui fi­ni­ra di­ri­geant du mou­ve­ment an­ti­sé­mite des Cent-noirs. Quelques dé­cen­nies plus tard, les pa­rents d’an­dré Markowicz, bien qu’op­po­sés au sio­nisme, vont en Is­raël re­trou­ver de vieilles connais­sances. Ne sa­chant ni lire, ni écrire, ni par­ler l’hé­breu, le couple s’oriente en s’adres­sant aux gens d’âge mûr en­core lo­cu­teurs du yiddish, ce qui ins­pire au père d’an­dré cette sor­tie mer­veilleuse : « J’al­lais de vieux en vieux. »

Au fil des pages, on vit le quo­ti­dien de Le­nin­grad ployant sous le blo­cus et les bombes na­zies, mais aus­si l’exis­tence plus pai­sible de l’in­ter­prète Markowicz, qui pro­phé­tise son amour des lettres de ly­cées en théâtres. Dans ces bribes de sou­ve­nirs, le bur­lesque le dis­pute au tra­gique – de re­tour sur la terre de ses an­cêtres po­lo­nais après la Shoah, son père a ce mot gla­çant : « Tout avait dis­pa­ru, même les monstres. »

Les pas­sion­nés li­ront éga­le­ment ses Ombres de Chine, re­cueil de poé­sies des viie et ixe siècles que l’au­teur a res­ti­tuées sans com­prendre un seul mot de man­da­rin. Un vrai casse-tête chi­nois ! •

An­dré Markowicz, Par­tages et Ombres de Chine, In­culte, 2015.

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