Taï­wan sort de l'ombre chi­noise

SORT DE L'OMBRE CHI­NOISE

Causeur - - Som­maire N° 32 – Fé­vrier 2016 - Em­ma­nuel Du­bois de Prisque

La vic­toire à la pré­si­den­tielle de Tsai Ing-wen est une claque pour Pé­kin et la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale qui ne cessent de ra­bâ­cher que la réuni­fi­ca­tion de la Chine est iné­luc­table. Avec ce vote, Taï­wan s'est ca­brée pour re­gar­der au loin, vers le Ja­pon ou les États-unis, mo­dèles et al­liés na­tu­rels.

Tsai Ing-wen, 59 ans, pré­si­dente du par­ti dé­mo­crate pro­gres­siste taï­wa­nais (le PDP), a été élue sa­me­di 16 jan­vier avec plus de 56 % des voix à la pré­si­dence de la Ré­pu­blique de Chine, et son par­ti a ob­te­nu pour la pre­mière fois une ma­jo­ri­té ab­so­lue au Par­le­ment. Une femme cé­li­ba­taire, sans en­fants de sur­croît, à la tête d'un pays de culture chi­noise, c'est as­sez pour faire pous­ser des cris de joie à la presse in­ter­na­tio­nale, heu­reuse de consta­ter le pro­grès jusque dans ce coin d'asie, même si elle ou­blie de rap­pe­ler que le mo­dèle avoué de ce pe­tit bout de femme est Mar­ga­ret That­cher. L'un des slo­gans de cam­pagne du par­ti confirme ce­pen­dant l'ob­ser­va­teur dans ses pré­ju­gés pro­gres­sistes : « Light up Taï­wan ». Et les ani­ma­teurs des mee­tings po­li­tiques de de­man­der aux mi­li­tants d'ac­ti­ver la fonc­tion lampe de poche de leurs por­tables et d'os­cil­ler en­suite de droite à gauche comme dans un concert, his­toire de très lit­té­ra­le­ment faire pas­ser le pays de l'ombre à la lu­mière. C'est très jo­li, et la foule aime à se voir si belle dans les mi­roirs des écrans géants, ces sel­fies de masse.

En face, le vieux Kuo­min­tang, ré­fu­gié sur l'île en 1949 après avoir per­du la guerre ci­vile sur le conti­nent face aux com­mu­nistes, n'avait cette fois-ci au­cune chance. Il faut dire que cet an­cien par­ti unique, le par­ti pous­sié­reux du pa­triar­cat et de la dic­ta­ture (une qua­si-re­don­dance), in­carne en outre au­jourd'hui le rap­pro­che­ment avec la Chine dic­ta­to­riale, dont les vi­si­teurs tou­jours plus nom­breux, que d'au­cuns trouvent bruyants et sales, en­va­hissent les sites tou­ris­tiques du pays, de­ve­nus de ce fait pour cer­tains à peu près in­fré­quen­tables. Du­rant toute la cam­pagne, Tsai a fait montre d'une grande pru­dence à l'égard de la Chine et a tout fait pour ne pas heur­ter Pé­kin. Elle s'est concen­trée sur la crois­sance qui stagne, les in­éga­li­tés qui s'ac­croissent, les at­tentes des jeunes gé­né­ra­tions. Elle veut s'at­ta­quer aux re­traites des fonc­tion­naires, trop gâ­tés par le Kuo­min­tang à son goût. Ce­pen­dant, elle in­carne ce Taï­wan dont les langues et la culture sont très lar­ge­ment chi­noises, mais qui ne veut pas pour au­tant être chi­nois. Pé­kin et la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale ont beau lui ex­pli­quer qu'il n'y a qu'une seule Chine, Taï­wan se cabre et re­garde au loin, vers le Ja­pon ou vers l'amé­rique du Nord, pour se trou­ver des mo­dèles plus at­trayants. À l'heure de l'iden­ti­té choi­sie, c'est son droit. Il y a de quoi rendre en­vieux l'ob­ser­va­teur fran­çais in­vi­té à For­mose : ici, bi­zar­re­rie de l'his­toire, l'an­cien co­lo­ni­sa­teur ja­po­nais est en ef­fet sou­vent ad­mi­ré et ai­mé, mal­gré ses exac­tions pas­sées (et mal­gré une po­li­tique mi­gra­toire res­tric­tive), pour le dé­ve­lop­pe­ment et les lu­mières (dé­jà) qu'il a ap­por­tés au pays.

Pen­sée unique made in Chi­na

Le pro­blème, c'est que la per­sis­tance de l'exis­tence d'un pays sou­ve­rain ap­pe­lé Taï­wan est une of­fense in­sup­por­table au gi­gan­tesque ego de la Chine. « Dé­cla­rer l’in­dé­pen­dance » – aus­si in­exacte que soit cette ex­pres­sion, puisque de fac­to Taï­wan est un pays in­dé­pen­dant qui contrôle plus et mieux ses po­li­tiques fron­ta­lière, éco­no­mique, mo­né­taire ou même di­plo­ma­tique que la France – n'est rien d'autre qu'une forme sé­cu­lière d'apos­ta­sie de

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