Tech­no­philes et né­cro­philes

Causeur - - Som­maire N° 32 – Fé­vrier 2016 - Jé­rôme Leroy

Con­su­més, le pre­mier ro­man de Cro­nen­berg, dé­li­cieu­se­ment dé­viant.

Àun mo­ment, dans Con­su­més, le pre­mier ro­man du ci­néaste Da­vid Cro­nen­berg, une femme vient cher­cher une amie à l'aé­ro­port de To­kyo. Elles ne se sont pas vues de­puis une éter­ni­té. À peine dans le taxi, elles ont une ma­nière bien à elles de cé­lé­brer leurs re­trou­vailles : « Yu­kie pre­nait des photos de Nao­mi avec son iphone, et Nao­mi lui ren­dait la pa­reille à l’aide du Ni­kon, dans des cla­que­ments. — Oh, comme c'est bon de te re­voir, dit Yu­kie. » L'iro­nie lé­gè­re­ment déses­pé­rée, qui est peut-être l'im­pres­sion do­mi­nante de ce ro­man par ailleurs dé­li­cieu­se­ment dé­viant, per­vers et hor­ri­fique, est tout en­tière ré­su­mée ici.

Il est ri­gou­reu­se­ment im­pos­sible pour les per­son­nages de Cro­nen­berg d'éprou­ver la réa­li­té du monde, de l'autre, du sexe, de la ma­la­die et même de la mort au­tre­ment que par le tru­che­ment de pro­thèses tech­no­lo­giques dont le smart­phone est sans doute la plus in­no­cente. Con­su­més peut aus­si se lire comme un in­ven­taire des moyens les plus vio­lents, les plus aber­rants que des hommes et des femmes trouvent pour ne pas perdre en­tiè­re­ment pied dans un vir­tuel dont ils ne peuvent pour­tant plus se pas­ser alors qu'il les tue. Ce ne sont pas de ba­nals geeks ou des ados pro­lon­gés. Non, ce sont tous des ma­lades, tout sim­ple­ment. Et leur ma­la­die, à des de­grés plus ou moins avan­cés, est aus­si la nôtre. Les con­su­més dont il est ques­tion dans le ro­man sont, que l'on nous par­donne ce néo­lo­gisme, des cy­be­rau­tistes. La ma­chine leur sert de cor­don om­bi­li­cal, de tube di­ges­tif, d'ap­pa­reil gé­ni­tal. Et ce qui in­té­resse Cro­nen­berg, c'est la ma­nière dont nous avons uti­li­sé cette tech­no­lo­gie pour fa­çon­ner le monde et com­ment ce monde, en re­tour, se venge en nous trans­for­mant en in­ter­face où l'or­ga­nique se mé­lange avec le mé­ca­nique.

Ceux qui connaissen­t les films de Cro­nen­berg ne se­ront pas sur­pris. Dès Vi­déo­drome, il mon­trait com­ment un homme de­ve­nu ac­cro à des cas­settes VHS de snuff mo­vies se trans­for­mait en ma­gné­to­scope vi­vant. Dans exis­tenz, une nou­velle gé­né­ra­tion de jeux se connec­taient di­rec­te­ment sur le sys­tème ner­veux à l'aide d'une prise au bas de la co­lonne ver­té­brale ayant tout d'un pe­tit va­gin mu­tant. Sans ou­blier son adap­ta­tion du ro­man de J. G. Bal­lard avec Crash !, où l'ac­ci­dent d'au­to­mo­bile et les re­cons­truc­tions du corps après les chocs de­viennent la jouis­sance ul­time de quelques ama­teurs très éclai­rés. À ce titre, le ro­man de Cro­nen­berg mé­ri­te­rait l'ad­jec­tif de bal­lar­dien, ad­jec­tif qui est de­ve­nu une en­trée dans le très sé­rieux Col­lins En­glish Dic­tio­na­ry, et qui qua­li­fie « une res­sem­blance avec les condi­tions de vie dé­crites dans les ro­mans et les nou­velles de J. G. Bal­lard, spé­cia­le­ment la mo­der­ni­té dys­to­pique, les pay­sages de dé­ré­lic­tion créés par l’homme lui-même ain­si que les ef­fets psy­cho­lo­giques des ré­cents dé­ve­lop­pe­ments tech­no­lo­giques so­ciaux et en­vi­ron­ne­men­taux ».

On re­trouve tous les élé­ments de cette dé­fi­ni­tion dans l'in­trigue de Con­su­més, où un couple de jeunes jour­na­listes pho­to­graphes, pi­gistes pour des sites de grands jour­naux, sillonnent le monde à la re­cherche de su­jets de plus en plus sca­breux comme l'his­toire du couple Aros­te­guy, cé­lèbres in­tel­lec­tuels mar­xistes fran­çais. Elle a été re­trou­vée morte, mu­ti­lée. Cer­taines par­ties de son corps ont été cuites avant d'être dé­vo­rées et on soup­çonne le ma­ri, qui a dis­pa­ru au Ja­pon, d'être le cou­pable. L'en­quête se dé­roule dans un no­ma­disme à la fois high-tech et cré­pus­cu­laire, op­pres­sant comme une toile hy­per­réa­liste dont l'ap­pa­rente froi­deur ca­che­rait on ne sait quels grouille­ments sus­pects. Et pour­tant, Cro­nen­berg a beau nous mon­trer des hommes fai­sant l'amour avec des mou­rantes, les ef­fets d'une ma­la­die vé­né­rienne en théo­rie éra­di­quée de­puis cin­quante ans sur la pe­tite cu­lotte de l'hé­roïne ou en­core nous ren­sei­gner de vi­su sur l'apo­tem­no­phi­lie qui est, comme cha­cun sait, le dé­sir de se faire am­pu­ter de membres tout à fait sains parce qu'ils ne nous plaisent pas, il reste un mo­ra­liste. Un mo­ra­liste pa­ra­doxal, comme Sade pou­vait l'être, mais un mo­ra­liste tout de même qui fait po­ser à l'un de ses per­son­nages la seule ques­tion qui vaille au­jourd'hui : « À quel point la si­tua­tion est-elle dé­tra­quée ? » • Con­su­més, Da­vid Cro­nen­berg (tra­duc­tion par Clé­lia La­ven­ture), Gal­li­mard, 2016.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.