Le pour­quoi d'un monde sans pour­quoi

Causeur - - Som­maire N° 32 – Fé­vrier 2016 - Pau­li­na Dal­mayer

LComment la bar­ba­rie na­zie a-t-elle pu sur­gir au coeur de l'eu­rope ci­vi­li­sée ? Quelles jus­ti­fi­ca­tions bour­reaux et com­plices se sont-ils trou­vés pour y contri­buer ? Pour ten­ter de le com­prendre, il faut ab­so­lu­ment lire la somme de Git­ta Se­re­ny Dans l'ombre du Reich.

es Al­le­mands ne naissent pas hé­ros et, à quelques ex­cep­tions no­tables près, ils ne le de­viennent pas au cours de leur vie. Telle est une des ex­pli­ca­tions pos­sibles à la ques­tion, aus­si élé­men­taire qu'abys­sale, à la­quelle re­vient de ma­nière ob­ses­sion­nelle Git­ta Se­re­ny à chaque page de son vo­lu­mi­neux ou­vrage, Dans l’ombre du Reich : comment ce­la a-t-il pu se pro­duire ? Pa­ru en jan­vier der­nier aux édi­tions Plein Jour, le livre a pour sous-titre « En­quêtes sur le trau­ma­tisme al­le­mand 1938-2001 », en écho à son titre ori­gi­nal The Ger­man Trau­ma. Il ne s'agit pas d'un « bou­quin » de plus dans le re­gistre de « l’in­ter­mi­nable écri­ture de l’ex­ter­mi­na­tion », se­lon l'ex­pres­sion consa­crée d'alain Fin­kiel­kraut. Il s'agit d'une somme dont la fi­nesse de l'ana­lyse psy­cho­lo­gique et so­cio­lo­gique équi­vaut, si­non dé­passe, la pers­pi­ca­ci­té d'eich­mann à Jé­ru­sa­lem. Long­temps le pro­vin­cia­lisme fran­çais a condam­né Git­ta Se­re­ny à un qua­si-ano­ny­mat ou, au mieux, la clas­sait par­mi les au­teurs ré­ser­vés à une poi­gnée d'ini­tiés. Le suc­cès ré­cent d’une si jo­lie pe­tite fille a chan­gé la donne, en res­ti­tuant à la bio­graphe et jour­na­liste bri­tan­nique une no­to­rié­té hau­te­ment mé­ri­tée. Is­sue d'un mi­lieu ul­tra­pri­vi­lé­gié vien­nois d'avant-guerre, Se­re­ny a, tout au long de sa car­rière, ha­bi­le­ment uti­li­sé ses ori­gines pour se faire ou­vrir des portes fer­mées à d'autres. Com­po­sé d'en­quêtes, d'en­tre­tiens et de confron­ta­tions, le livre de Git­ta Se­re­ny donne la pa­role à cer­taines per­son­na­li­tés de pre­mier plan du ré­gime hit­lé­rien : la réa­li­sa­trice contro­ver­sée Le­ni Rie­fens­tahl ; un médecin d'au­sch­witz, Hans Münch ; l'ar­chi­tecte en chef du par­ti na­zi, Al­bert Speer ; le com­man­dant du camp d'ex­ter­mi­na­tion de Tre­blin­ka, Franz Stan­gl…

Ob­te­nant d'eux des con­fi­dences des plus in­times, l'ex­pres­sion de sen­ti­ments re­fou­lés ou même des aveux dans le cas d'al­bert Speer, pous­sé à re­con­naître qu'il était au cou­rant du sort des juifs sous le IIIE Reich, contrai­re­ment à ce qu'il avait sou­te­nu pen­dant son pro­cès à Nu­rem­berg. Se­re­ny n'a ja­mais ca­ché ses propres conviction­s. Toute sa vie, elle a été han­tée par l'es­sor, les hor­reurs et les re­tom­bées du na­zisme. Mais à au­cun mo­ment, elle n'a été ten­tée de feindre la moindre « fai­blesse » ou « com­plai­sance » à l'égard du

ré­gime na­zi, afin de mettre ses in­ter­lo­cu­teurs en confiance et leur ar­ra­cher des pro­pos qu'ils n'au­raient pas te­nus au­tre­ment. « Pour moi, in­sis­tait-elle, c’est non seule­ment ce que je pense être, mo­ra­le­ment, la bonne ap­proche, mais une sorte de po­lice d’as­su­rance. Je re­fuse que qui­conque puisse après coup pré­tendre que, pour les ame­ner à par­ler, je me se­rais fait pas­ser pour ce que je ne suis pas. »

SE­RE­NY A POUS­SÉ SPEER À RE­CON­NAÎTRE QU'IL ÉTAIT AU COU­RANT DU SORT DES JUIFS SOUS LE IIIE REICH.

Franz Stan­gl, à qui Se­re­ny a par ailleurs consa­cré un livre en­tier, Au fond des té­nèbres, a ain­si fait une ré­vé­la­tion ex­trê­me­ment trou­blante sur la ma­nière dont il trom­pait sa conscience pour as­su­mer ses res­pon­sa­bi­li­tés à la tête de ce qu'il a lui-même dé­crit comme un « en­fer de Dante » : « Le seul moyen que j’avais de sur­vivre consis­tait à cloi­son­ner mon es­prit. » Po­li­cier de for­ma­tion, l'homme qui a « su­per­vi­sé » la mort de quelque 900 000 per­sonnes ap­pli­quait tout na­tu­rel­le­ment à sa si­tua­tion per­son­nelle la dé­fi­ni­tion du crime qu'on lui avait en­sei­gnée à l'école. Il n'avait pas à se sen­tir cou­pable parce qu'un dé­lit pu­nis­sable de­vait ré­pondre à quatre cri­tères : il fal­lait qu'il y ait un su­jet, un ob­jet, un acte et une in­ten­tion. Or Franz Stan­gl, en bon ca­tho­lique qu'il était, n'avait ja­mais eu l'in­ten­tion de tuer. Sa mis­sion spé­ci­fique consis­tait à ce que les biens de va­leur ayant ap­par­te­nu aux gens en­voyés dans les chambres à gaz ne soient pas vo­lés mais par­viennent à Ber­lin. « Ré­tros­pec­ti­ve­ment, pen­sez-vous que cette hor­reur a re­vê­tu un sens quel­conque ? » , lui a de­man­dé Se­re­ny lors de leurs en­tre­tiens à la pri­son de Düs­sel­dorf en 1970 où Stan­gl pur­geait une peine de pri­son à vie. Et ce fut à l'un des pires exé­cu­teurs na­zis de don­ner une ré­ponse af­fir­ma­tive : →

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.