Les car­nets de Ro­land Jac­card

Causeur - - Som­maire N° 32 – Fé­vrier 2016 -

1. QUAND FRAN­ÇOIS ROUS­TANG M'IN­CITE À RE­VE­NIR À FREUD ET À L'HYP­NOSE…

En dé­pit de ses 93 ans, Fran­çois Rous­tang n'a rien per­du de son es­prit ma­li­cieux et ico­no­claste. Une soi­rée avec lui chez Yu­shi, notre can­tine de la rue des Ci­seaux, est une le­çon de vie : on en sort ras­sé­ré­né avec une seule en­vie, celle de dan­ser. D'ailleurs, nous a-t-il ra­con­té, rien ne lui a fait plus plai­sir que d'être in­vi­té dans un club de danse pour y par­ler de ses livres.

L'hyp­nose, la ma­gie, la poé­sie, la danse… si le di­vin doit s'in­vi­ter chez l'homme, ce ne peut être que sous cette forme. Par ailleurs, cet an­cien jé­suite ne croit ni en Dieu, ni en la ré­sur­rec­tion, ni dans les rites et en­core moins dans le Moi, cette bau­druche gon­flée d'or­gueil. Il n'éprouve au­cune em­pa­thie pour ses pa­tients qui ne sont le plus sou­vent que des mal­adroits qu'un geste suf­fit à gué­rir, voire une pa­role cin­glante – une in­ci­ta­tion au sui­cide par exemple –, à ré­con­ci­lier avec les pe­tites choses, les toutes pe­tites choses de la vie. Toute ex­pli­ca­tion est in­utile, voire né­faste : elle n'abou­tit qu'à re­tar­der ce mo­ment dé­ci­sif où nous de­vons tout lâ­cher, ne plus pen­ser et ne plus vou­loir, ne plus nous de­man­der comment nous pour­rions nous en sor­tir et même si nous pou­vons nous en sor­tir.

Sans ap­pui dans le pas­sé, sans espoir dans le fu­tur, dé­mu­ni au plus fort de l'in­cer­ti­tude et du doute : c'est là la Voie à at­teindre, nous dit en ri­go­lant Fran­çois Rous­tang, ce moine taoïste qui au­rait tout ap­pris de Maître Eck­hart et de la mys­tique rhé­nane. Une séance suf­fit le plus sou­vent. Et quand il ra­conte comment elles se passent, c'est à mou­rir de rire : il de­mande sim­ple­ment à ses pa­tients d'ap­prendre à s'as­seoir cor­rec­te­ment dans leur fau­teuil ou, dans les cas les plus lourds, à se cou­per la tête. Ce que son pa­tient doit af­fron­ter, c'est l'im­pos­sible. Et d'ailleurs, il n'y par­vient ja­mais, ajoute Rous­tang en sou­riant.

Il a beau­coup ap­pris de La­can qui, lui aus­si, était un maître zen. Il re­con­naît n'avoir ja­mais com­pris le moindre mot de ce qu'il di­sait, si­non que l'ana­lyste ne doit s'au­to­ri­ser que de lui-même. C'est La­can qui, après l'avoir lu, lui avait té­lé­pho­né pour le voir. Il vou­lait qu'il in­tègre son École. Il le flat­tait un peu trop pour être cré­dible, lui a fait re­mar­quer Rous­tang. C'était un re­dou­table ma­ni­pu­la­teur qui dis­si­mu­lait sa fai­blesse en hu­mi­liant les faibles et en neu­tra­li­sant par des fla­gor­ne­ries ceux qui au­raient pu lui por­ter om­brage. Le pro­fil par­fait de ce­lui qui veut fon­der une secte. Fran­çois Rous­tang, qui avait dé­jà pas­sé vingt ans chez les jé­suites, connais­sait trop bien tous les trucs pour s'y lais­ser prendre. Il a fait une ana­lyse avec Serge Le­claire, ana­lyse qui l'a li­bé­ré du far­deau de la re­li­gion, de toute re­li­gion, et même du la­ca­nisme.

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