C'ÉTAIT ÉCRIT ME­LAN­CHO­LIA AU KA­TAN­GA

Causeur - - Cul­ture & Hu­meurs - Par Jé­rôme Le­roy

Si la réa­li­té dé­passe par­fois la fic­tion, c'est que la fic­tion pré­cède sou­vent la réa­li­té. La lit­té­ra­ture pré­voit l'ave­nir. Cette chro­nique le prouve en ex­hu­mant ce que les écri­vains du pas­sé ont dit de notre présent.

« Où vont tous ces en­fants dont pas un seul ne rit ?/ Ces doux êtres pen­sifs que la fièvre mai­grit ?/ Ces filles de huit ans qu’on voit che­mi­ner seules ?/ Ils s’en vont tra­vailler quinze heures sous des meules ;/ Ils vont, de l’aube au soir, faire éter­nel­le­ment/ Dans la même pri­son le même mou­ve­ment. » La des­crip­tion poi­gnante de ces en­fants au tra­vail est de Vic­tor Hu­go, dans son poème « Me­lan­cho­lia », ex­trait des Con­tem­pla­tions. Nous sommes en 1856. Le pre­mier ti­rage du re­cueil s'ar­rache en une jour­née et, alors que la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle bat son plein, « Me­lan­cho­lia » marque d'em­blée les es­prits. Hu­go est l'un des pre­miers, si­non le pre­mier, à dé­non­cer le scan­dale du tra­vail des en­fants bien avant le Zo­la de Ger­mi­nal.

Cent soixante ans après, mal­gré la Dé­cla­ra­tion uni­ver­selle des droits de l'homme et les re­com­man­da­tions de L'OIT, le tra­vail des en­fants existe tou­jours. De ma­nière beau­coup moins ly­rique et dans une prose plus ad­mi­nis­tra­tive, un rap­port d'am­nes­ty In­ter­na­tio­nal, ren­du pu­blic le 19 jan­vier et as­sez peu re­pris dans la presse qui avait d'autres chats à fouet­ter, tente ain­si d'at­ti­rer l'at­ten­tion sur le tra­vail des en­fants dans des mines de co­balt, no­tam­ment au Ka­tan­ga. Le co­balt sert pour la fa­bri­ca­tion des ta­blettes et des smart­phones de quelques grandes marques du sec­teur comme Sam­sung, Apple ou So­ny, et les en­fants « tra­vaillent sou­vent plus de douze heures d’af­fi­lée, res­tant par­fois vingt-quatre heures au fond de la mine. Ils tra­vaillent par forte cha­leur ou sous la pluie, et portent des sacs al­lant de 20 à 40 kg. Sans vê­te­ments de pro­tec­tion, ils tombent ma­lades et risquent leur vie tous les jours pour ga­gner entre un et deux dol­lars la jour­née ». Cette des­crip­tion des condi­tions de tra­vail fait écho, mot pour mot ou presque, à celle du père Hu­go, si ce n'est que les quinze heures en sont de­ve­nues douze.

Trois heures de moins en cent soixante ans, on peut tou­jours s'amu­ser à ap­pe­ler ce­la un pro­grès, et il se trou­ve­ra bien quelques amis de la mon­dia­li­sa­tion heu­reuse pour le faire, tan­dis que Hu­go, lui, ne tran­si­geait pas : « Tra­vail mau­vais qui prend l’âge tendre en sa serre/ Qui pro­duit la richesse en créant la mi­sère/ Qui se sert d’un en­fant ain­si que d’un ou­til. » Ce n'est pour­tant pas le tra­vail qu'il condamne en soi, Hu­go n'est pas un gau­chiste, mais uni­que­ment le tra­vail des en­fants qui, pré­ci­sé­ment, désho­nore l'idée même du « vrai tra­vail, sain, fé­cond, gé­né­reux/ Qui fait le peuple libre et qui rend l’homme heu­reux ».

Loin, très loin du Ka­tan­ga, donc. •

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