Aux fron­tières du pays réel

Causeur - - Sommaire - Gé­rald An­drieu

De­puis la mi-oc­tobre et pen­dant toute la du­rée de la pré­si­den­tielle, Gé­rald An­drieu par­court à pied la fron­tière ter­restre de la France qui court du nord de Dun­kerque à Men­ton. Le but de ce voyage de près de 2 200 ki­lo­mètres : suivre la cam­pagne le plus loin pos­sible de Pa­ris, al­ler voir et faire voir la fa­meuse « France pé­ri­phé­rique ». En at­ten­dant le livre qui sor­ti­ra de ce pé­riple, re­trou­vez-le chaque mois dans Cau­seur.

C'était en­ten­du. J’al­lais voir la France du re­pli sur soi. La France du re­jet, la France rance, la France qui n’aime pas l’étran­ger, quel qu’il soit. « Tu ver­ras, par chez moi, me di­sait-on avant mon dé­part – le « chez moi » pou­vant tout aus­si bien dé­si­gner les Ar­dennes, la Lor­raine, l’al­sace, etc. –, les gens sont fer­més, tu vas en chier. » Des pro­phé­ties faites avec un grand sou­rire nar­quois, aus­si va­lables fi­na­le­ment que tous ces son­dages sur le Brexit. Car en plus de 1 300 km par­cou­rus, je n’ai pas fait une seule mau­vaise ren­contre, si ce n’est à un carrefour à l’en­trée d’un ha­meau dé­sert, près de Wi­gne­hies dans le Nord, avec… deux chiens aus­si ai­mables que des dea­lers ayant pri­va­ti­sé une cage d’es­ca­lier : « On est chez nous, ici. On ne passe pas », me si­gni­fiaien­tils, les ba­bines re­trous­sées.

Mais du cô­té des hu­mains, rien à re­dire. Et tout à ra­con­ter. À com­men­cer – au risque de pa­raître un peu niais – par cette bien­veillance que je croise sans cesse. Je ne compte plus les ca­fés et les re­pas of­ferts. Je ne m’étonne plus de voir une porte s’ou­vrir cinq mi­nutes seule­ment après avoir fait connais­sance. Et pas non plus – mais ça me touche tou­jours au­tant – de voir mes lo­geurs d’un soir in­vi­ter leurs proches pour m’in­ter­ro­ger sur mon pé­riple. Ce fut en­core le cas au Rus­sey, au sud de Mont­bé­liard, où la pe­tite Anaë, huit ans, est ve­nue man­ger chez sa grand-mère avec une liste de ques­tions en tête, la pre­mière vi­sant à sa­voir si, à cause du froid, j’ai par­fois « des gla­çons dans la mous­tache ». Et puis l’on veut me faire goû­ter toutes les spé­cia­li­tés lo­cales avant que je re­prenne la route : le ma­roilles, la sa­lade ar­den­naise, le pâ­té lor­rain, la sau­cisse de Mor­teau, le Mont d’or… Du bon gras pour af­fron­ter le grand froid. Je pense alors à cette jeune mère de fa­mille au chô­mage qui ne ca­chait pas ses dif­fi­cul­tés mais qui fiè­re­ment m’a em­bar­qué en voi­ture et m’a ra­me­né le len­de­main exac­te­ment au même en­droit, soit 60 bornes en tout, pour me faire goû­ter sa re­cette de chou­croute à elle.

Vous me di­rez qu’avec mes yeux clairs et mon teint pâle, j’ai l’air d’un bon Fran­çois de souche qui ne fe­rait peur à per­sonne en ces contrées qui ne re­chignent pas à vo­ter FN. C’est que vous ne m’avez pas croi­sé sur la route, tout de noir vê­tu, en­ca­pu­chon­né à l’ex­cès pour pou­voir af­fron­ter les – 10 °C ma­ti­naux. Les vieux à la vue basse me prennent pour « le ra­mo­neur ». Mais je res­semble bien plus à un mi­li­cien du Don­bass qu’à un pe­tit Sa­voyard.

Ce n’est cer­tai­ne­ment pas non plus ma carte de presse qui m’ouvre fa­ci­le­ment les portes. Aux confins du pays, on ne croit plus dé­sor­mais ces mé­dias qui « ma­ni­pulent tout ». Les plus jeunes, nour­ris à Youtube bien plus qu’à la té­lé, voient d’ailleurs du com­plot par­tout. « DSK, on me di­ra pas que ça n’était pas un

coup mon­té », m’a-t-on dit plu­sieurs fois. Pour Flo­rian, un jeune élec­tro­tech­ni­cien mo­sel­lan em­ployé dans une boîte ins­tal­lant des por­tails au­to­ma­tiques, il en va de même pour Co­luche ou Ba­la­voine : ils gê­naient, il fal­lait les éli­mi­ner. D’ailleurs, il a vu de ses yeux vu les lieux où ce « pu­tain de ca­mion » a per­cu­té Co­luche, et il doute sé­rieu­se­ment que ce­la ait pu être un ac­ci­dent… La marche, c’est cer­tain, fa­ci­lite les choses. On ne tourne pas le dos à quel­qu’un qui a fait des di­zaines de mil­liers de pas pour ve­nir jus­qu’à vous. Comme on ne fait pas au­tant de ki­lo­mètres pour mo­quer ou ju­ger ces gens qui vous font confiance et vous livrent des pans en­tiers de leur vie. La marche a cette force : elle ins­taure du res­pect. Chez ce­lui qui la pra­tique comme chez ce­lui qui ac­cueille le mar­cheur. Bien sûr, de prime abord, les gens croi­sés sur ma route se montrent sou­vent mé­fiants. De nom­breuses com­munes an­noncent d’ailleurs à l’aide de pan­neaux fi­gu­rant un oeil géant or­wel­lien avoir mis en place le dis­po­si­tif « Voi­sins vi­gi­lants » pour que chaque ha­bi­tant veille sur les biens des autres. Évi­dem­ment, dans ces ré­gions du Nord et de l’est où les usines s’oc­cu­paient de tout, du ma­tin de la vie au soir de la mort, de la fête des mères aux va­cances des ga­mins, quand les portes des fa­briques ont fer­mé un monde s’est ef­fon­dré, et le fu­tur comme le pré­sent semblent dé­sor­mais tout bon­ne­ment ter­ri­fiants. Et l’autre aus­si. Les at­ten­tats n’ont rien ar­ran­gé et l’on sent bien les ten­sions. Chez cha­cun. Entre tous. L’an­cienne en­car­tée CGT des Ar­dennes qui ne com­prend pas qu’on veuille in­ter­dire les crèches de Noël dans les mai­ries. Gu­ven, vi­vant en Franche-com­té, tout ré­cem­ment li­cen­cié d’une grosse boîte du coin, venu avec sa femme vo­ter Mon­te­bourg au pre­mier tour de la pri­maire pour éli­mi­ner Valls qui « a la haine des mu­sul­mans ». Ou bien en­core ce jeune élec­teur fron­tiste ha­bi­tant tout près de Mulhouse qui en a ras-le-bol des « pro­fi­teurs », qui vou­drait « en­fin un peu d’ordre dans ce pays », mais ne re­chigne pas à ac­cueillir des voya­geurs via Airbnb. On le de­vine : lui, l’ou­vrier qui part tra­vailler à 5 h 30 le ma­tin, s’est ins­crit pour ar­ron­dir ses fins de mois. Mais à le voir être aux pe­tits soins pour ses in­vi­tés, on com­prend que la ren­contre avec l’autre ne lui dé­plaît pas tant que ça. Alors oui, cette France pé­ri­phé­rique des cam­pagnes-dor­toirs vit cla­que­mu­rée, et à la nuit tom­bée le cha­cun pour soi prend corps phy­si­que­ment. Mais la gé­né­ro­si­té est là aus­si. Il peut pa­raître ab­surde et même im­bé­cile de de­voir le rap­pe­ler. Mais on nous a tant ré­pé­té que cette France-là pen­sait mal… Pre­nons l’al­sace dont les ha­bi­tants sont peu­têtre les plus ré­ser­vés qu’il m’ait été don­né de cô­toyer jus­qu’à pré­sent. Marthe par exemple, une ma­raî­chère au phy­sique ro­buste, à l’ac­cent plus cos­taud en­core et qui ponc­tue presque cha­cune de ses phrases par un cha­leu­reux et ma­ter­nel « vois-tu, mon gar­çon ». Elle qui ne s’ac­corde que dix jours de va­cances par an, qui tra­vaille son hec­tare et de­mi de terre sans ma­chine, sans serre et le plus sou­vent avec l’aide de son seul ma­ri re­trai­té, passe tout son temps libre à s’oc­cu­per d’une as­so­cia­tion d’en­fants ma­lades. À quelques ki­lo­mètres de chez Marthe, à Stras­bourg, j’ai fait la connais­sance de Muam­mer, jeune Al­sa­cien d’ori­gine turque. Lon­gi­ligne, la barbe en ba­taille et les che­veux en guerre, il a des faux airs d’an­tho­ny Quinn dans Zor­ba le Grec. Il en a aus­si la folle li­ber­té. Ne lui par­lez pas re­li­gion ou po­li­tique, ça ne l’in­té­resse pas. Il a choi­si de ne cher­cher, de ne voir et ne re­te­nir que le bon chez les autres. En 2014, il a ain­si en­tre­pris avec un ca­ma­rade al­le­mand un tour du monde en 80 jours sans ar­gent, ne comp­tant que sur la gé­né­ro­si­té des per­sonnes ren­con­trées. Un dé­fi re­le­vé. À leur re­tour, on leur a dit qu’un tel pé­riple se­rait im­pos­sible en France. Pa­ri te­nu : sans dé­bour­ser un eu­ro, ils ont ac­com­pli le tour du pays au vo­lant d’une 2 CV en seule­ment deux se­maines. Mais la France est rance, nous ré­pète-t-on en­core et en­core, vous en­ten­dez ? •

Bam­becque, dé­par­te­ment du Nord.

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