Ech. F3 tt confort contre vote

Quand la mai­rie at­tri­bue les lo­ge­ments à par­tir de pro­cé­dures opaques, la ten­ta­tion est forte de pri­vi­lé­gier l'im­pé­trant qui vo­te­ra comme il faut.

Causeur - - Sommaire - Tug­dual Le Bi­han

Tous les élus vous le di­ront : l’at­tri­bu­tion d’un lo­ge­ment HLM est l’un des plus sûrs moyens de fi­dé­li­ser des élec­teurs. Il n’est donc pas sur­pre­nant que le lo­ge­ment so­cial soit le royaume d’un clientélis­me qui se tra­duit ré­gu­liè­re­ment par des scan­dales. À Pa­ris, où le taux de ro­ta­tion est seule­ment de 4 %, il faut at­tendre en moyenne sept ans pour en­trer dans le parc so­cial. In­utile de dire que ces ten­sions fa­vo­risent toutes les com­bines. Conseiller Les Ré­pu­bli­cains en charge du lo­ge­ment, Jé­rôme Du­bus nous dresse un sombre pa­no­ra­ma d’une po­li­tique opaque, où l’hu­ma­nisme s’ef­face der­rière l’op­por­tu­nisme. « Le clientélis­me s’exerce de deux ma­nières : par la mul­ti­pli­ca­tion de lo­ge­ments so­ciaux afin de chan­ger le vi­sage élec­to­ral de la ville, d’une part, et d’autre part par les at­tri­bu­tions de lo­ge­ments so­ciaux. » Quelques exemples éclairent ce mé­ca­nisme. « La mu­ni­ci­pa­li­té bé­tonne de lo­ge­ments so­ciaux dans les cir­cons­crip­tions qui, sans être ac­quises à la gauche, ne sont pas clai­re­ment mar­quées à droite comme le VIIE et le XVIE », sou­pire un élu. À croire Dé­bo­rah Mün­zer, maire ad­jointe à la culture dans le Val-de-marne, « cette po­li­tique est très vi­sible dans les XIIE et XIVE ar­ron­dis­se­ments ». C’est que ces deux ar­ron­dis­se­ments consti­tuent, en quelque sorte, les swing States de la ca­pi­tale. Si on prend le XIVE, on prend Pa­ris. Rai­son pour la­quelle c’est dans cet ar­ron­dis­se­ment que NKM a choi­si de po­ser ses va­lises. La Gauche ne l’ignore pas et, pour s’y main­te­nir, elle s’em­ploie à fa­çon­ner sa po­pu­la­tion – et par là même, son élec­to­rat. L’étude de la ré­par­ti­tion des lo­ge­ments so­ciaux par ar­ron­dis­se­ment est, à ce titre, éclai­rante : si la loi Du­flot du 18 jan­vier 2013 im­pose aux com­munes de plus de 3 500 ha­bi­tants un pour­cen­tage de 25 % de lo­ge­ments so­ciaux, le XIXE ar­ron­dis­se­ment pla­fonne à 38 %, ta­lon­né de près par le XIIIE puis par le XXE. Dans le très chic VIIE ar­ron­dis­se­ment, on ne compte, en re­vanche, que 1,38 % de lo­ge­ments so­ciaux. In­utile en ef­fet de gas­piller des ef­forts pour ce fief im­pre­nable. À cô­té de cette vo­lon­té de chan­ger la dé­mo­gra­phie de la ville en aug­men­tant la pro­por­tion de lo­ge­ments so­ciaux dans les ar­ron­dis­se­ments stra­té­giques, une forme de clientélis­me se tra­duit par l’at­tri­bu­tion, chaque an­née, de cen­taines de lo­ge­ments à des jour­na­listes, as­so­cia­tifs, res­pon­sables po­li­tiques et per­sonnes « connais­sant quel­qu’un », pra­tique per­met­tant à ce « quel­qu’un » de dé­ve­lop­per sa pe­tite clien­tèle à lui. Ce phé­no­mène, an­cien, n’a en rien été frei­né par la créa­tion de com­mis­sions d’at­tri­bu­tion pu­bliques. « Ces com­mis­sions ne sont qu’un moyen pour les élus de la Ville de Pa­ris de se dra­per d’une res­pec­ta­bi­li­té de fa­çade, peste un an­cien élu, ayant lui-même bé­né­fi­cié d’un lo­ge­ment so­cial à la fa­veur d’une connais­sance haut pla­cée. Qui peut contrô­ler ce qui se passe dans le se­cret des réunions et des dis­cus­sions de cou­loir ? Per­sonne. » Le phé­no­mène semble dif­fi­cile à prou­ver, mais plu­sieurs per­sonnes m’ont as­su­ré avoir réus­si à pla­cer leur dos­sier en haut de la pile grâce à un contact op­por­tun. « On est pas­sés d’un clientélis­me ar­ti­sa­nal, tel qu’il avait lieu au cours de l’ère Ti­be­ri, à un clientélis­me in­dus­triel », dé­plore un autre élu. Pour contrer ces abus, un sys­tème de co­ta­tion, sup­po­sé­ment trans­pa­rent, a été inau­gu­ré à grand bruit en 2014. Chaque de­man­deur se voit at­tri­buer un nombre de points en fonc­tion de sa si­tua­tion (+ 3 s’il est sans abri, + 6 s’il a su­bi des vio­lences fa­mi­liales…). Les dossiers les mieux no­tés sont en­suite exa­mi­nés par une com­mis­sion avant d’être adres­sés aux bailleurs. Ce sys­tème pour­rait être ef­fi­cace si la com­mis­sion n’était pas par ailleurs pré­si­dée par Ian Bros­sat, ad­joint PCF au lo­ge­ment de la Ville de Pa­ris qui, mal­heu­reu­se­ment, n’a pas dai­gné ré­pondre à nos de­mandes d’en­tre­tien. Ce cu­mul en­rage Jé­rôme Du­bus : « Quand on sait que M. Bros­sat pré­side la com­mis­sion d’at­tri­bu­tion des lo­ge­ments so­ciaux en plus de son man­dat de conseiller au lo­ge­ment, on ne m’ôte­ra pas de l’idée que la trans­pa­rence est im­pos­sible. Une telle concen­tra­tion des pou­voirs n’existe nulle part ailleurs. Et même sous Chi­rac et Ti­be­ri, il n’y avait pas une telle confu­sion des genres ! » La com­pa­rai­son est peu flat­teuse. Jé­rôme Du­bus l’étaye d’un exemple. « Ré­cem­ment, j’ai vu un dos­sier qui, nor­ma­le­ment, au­rait dû at­tendre des an­nées, pas­ser le sur­len­de­main de son dé­pôt », se sou­vient-il. Le fait que le de­man­deur fai­sait par­tie du bu­reau de l’une des as­so­cia­tions re­pré­sen­tées à la com­mis­sion n’a sans doute pas été étran­ger à la dé­ci­sion de cette der­nière. L’élu conclut sur le bi­lan plus que mi­ti­gé de la po­li­tique pa­ri­sienne en ma­tière de lo­ge­ment : « La ca­pi­tale consomme, à elle seule, 20 % des cré­dits af­fec­tés au lo­ge­ment so­cial par l’état. Or nous sommes

pas­sés de 90 000 de­man­deurs, en 2001, à 250 000 – preuve de l’échec in­té­gral de cette po­li­tique, qui coûte pour­tant quelque 534,1 mil­lions d’eu­ros pour la seule an­née 2015. » Sur cette gé­né­reuse en­ve­loppe, seul 1,1 % a été consa­cré à l’ac­cès à la pro­prié­té, quand 72 % étaient au ser­vice de la ré­ha­bi­li­ta­tion de lo­ge­ments so­ciaux ain­si que des centres d’hé­ber­ge­ment d’ur­gence. « Cette po­li­tique scan­da­leuse n’est pas des­ti­née à amé­lio­rer au quo­ti­dien le lo­ge­ment des Pa­ri­siens mais à fi­dé­li­ser une clien­tèle », conclut Jé­rôme Du­bus. Autre moyen de chan­ger la so­cio­lo­gie de la ca­pi­tale, la pré­emp­tion, pu­di­que­ment bap­ti­sée « ac­qui­si­tion­con­ven­tion­ne­ment » dans les cir­cu­laires of­fi­cielles, est uti­li­sée à plein ré­gime. « Dès que la ville le peut, elle pré­empte afin de trans­for­mer des lo­ge­ments pri­vés en lo­ge­ments so­ciaux. Cette po­li­tique en­traîne deux types d’in­con­vé­nients : des pro­blèmes de co­exis­tence, et des pro­blèmes fi­nan­ciers », s’agace un autre élu. La moi­tié des lo­ge­ments so­ciaux li­vrés en 2016 sont pas­sés par la pré­emp­tion. « Les ghet­tos de riches, c’est fi­ni ! » cla­mait Ian Bros­sat dans Le Jour­nal du di­manche en mai der­nier. Même si l’im­plan­ta­tion de lo­ge­ments so­ciaux ne ré­pon­dait qu’à des pré­oc­cu­pa­tions hu­ma­nistes, est-il lé­gi­time d’im­po­ser une mixi­té so­ciale qui est sou­vent sy­no­nyme de nui­sances ? M., an­cien élu au Conseil mu­ni­ci­pal, a fait l’amère ex­pé­rience de cette po­li­tique. « Je vi­vais avec ma femme et mes en­fants dans un jo­li im­meuble neuf du Ve ar­ron­dis­se­ment. Peu à peu, au gré des pré­emp­tions, le pu­blic a to­ta­le­ment chan­gé : la mai­rie a ins­tal­lé une de­mi-dou­zaine de fa­milles ex­trê­me­ment mo­destes, d’ori­gine étran­gère. Ce­la a gé­né­ré des nui­sances, du bruit et des cam­brio­lages – dont il est avé­ré qu’ils ont été com­mis par des membres de ces fa­milles nou­vel­le­ment ar­ri­vées. Pa­ris Habitat en­voyait de temps à autre des mé­dia­teurs : évi­dem­ment, ce­la ne fonc­tion­nait pas. Notre im­meuble s’est mis à res­sem­bler à un im­meuble de ban­lieue. Et un par un, les ha­bi­tants his­to­riques sont par­tis. » Si la pré­emp­tion et la mixi­té so­ciale im­po­sée qui en dé­coule sont sou­vent un en­nui pour les autres lo­ca­taires, elle se ré­vèle être un pro­blème in­so­luble pour les pe­tits pro­prié­taires qui, du jour au len­de­main, voient la va­leur des biens qu’ils ont sou­vent mis des an­nées à ac­qué­rir dé­croître bru­ta­le­ment. De plus, cette po­li­tique en­gendre de graves pro­blèmes au sein même des im­meubles, sou­dain sou­mis à une ges­tion bi­cé­phale entre bailleurs so­ciaux et bailleurs pri­vés. Ain­si, lors­qu’un im­meuble est pré­emp­té, les lo­ca­taires se re­trouvent face à un di­lemme cor­né­lien : par­tir et re­trou­ver un autre lo­ge­ment qui, lui-même, risque d’être à terme pré­emp­té, ou ac­cep­ter une aug­men­ta­tion de loyer à l’is­sue du bail. « C’est ain­si que la Mai­rie de Pa­ris or­ga­nise, de ma­nière bu­reau­cra­tique et in­dus­trielle, l’évic­tion for­cée des classes moyennes pa­ri­siennes, s’in­quiète un haut cadre du lo­ge­ment. Pa­ris, c’est la ville des plus ai­sés et des plus ai­dés. Entre les deux ? Il n’y au­ra bien­tôt plus grand monde. » Et de conclure : « Cette po­li­tique pro­fon­dé­ment in­éga­li­taire ne pé­na­lise que les pe­tits pro­prié­taires aux­quels Ian Bros­sat mène la vie dure. » Il faut être hon­nête, les scan­dales liés à l’at­tri­bu­tion dou­teuse de lo­ge­ments so­ciaux sont loin d’être l’apa­nage des mai­ries de gauche. Ci­tons la mu­ni­ci­pa­li­té Les Ré­pu­bli­cains de Pu­teaux, dont le fait d’arme le plus criant est d’avoir ac­cor­dé un lo­ge­ment so­cial à Alain Gar­dère, pré­fet mul­ti­pro­prié­taire aux re­ve­nus plus que confor­tables. Du cô­té des Bouches-du-rhône, la si­tua­tion n’est guère plus re­lui­sante, comme l’ex­plique Omar Djel­lil, res­pon­sable as­so­cia­tif à Mar­seille : « Le clientélis­me est de­ve­nu un sport local, sou­pire-t-il. En pé­riode élec­to­rale, les élus puisent dans les res­sources des ins­ti­tu­tions pour s’as­su­rer les suf­frages d’un cer­tain type d’élec­teur, es­sen­tiel­le­ment les re­lais d’opi­nions : les as­so­cia­tifs, no­tam­ment. » Quant aux com­mis­sions d’at­tri­bu­tion, pour­suit-il, « elles sont te­nues par les syn­di­cats qui font pas­ser les co­pains, les maî­tresses et les cou­sins. J’ai vu énor­mé­ment de cor­rup­tion : pour ob­te­nir un lo­ge­ment, cer­tains ver­saient des pots-de-vin al­lant de 2 000 à 6 000 eu­ros ». À ce­la s’ajoute la com­plai­sance à l’en­droit des voyous. « Pour avoir la paix, ex­plique en­core Djel­lil, les bailleurs so­ciaux mettent leurs lo­ge­ments à dis­po­si­tion des fa­milles des caïds, al­lant jus­qu’à prendre en charge les tra­vaux in­com­bant nor­ma­le­ment au lo­ca­taire. Or, dans les ci­tés, ceux qui n’ont pas ac­cès au lo­ge­ment se ra­di­ca­lisent. Tout ce­la contri­bue à cri­mi­na­li­ser nos quar­tiers. »

Ian Bros­sat.

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