MA­CRON ? JE MARCHE ! Par Jean-paul Li­lien­feld

Est-il bien rai­son­nable de lais­ser un ci­néaste dé­rai­son­nable com­men­ter chaque mois l'ac­tua­li­té en toute li­ber­té ? As­su­ré­ment non. Cau­seur a donc dé­ci­dé de le faire.

Causeur - - Le Moi De Basile -

PPer­sua­dé que nous avons be­soin d’une nou­velle ma­nière de par­ta­ger les ri­chesses, li­bé­rée de la vi­sion ma­ni­chéenne des mé­chants pa­trons ex­ploi­tant les gen­tils sans-dents mais aus­si de celle des fei­gnants pha­go­cy­tant les tra­vailleurs mé­ri­tants, coin­cé entre une bour­geoi­sie d’état in­sup­por­ta­ble­ment pé­renne et une bu­reau­cra­tie syn­di­cale ne re­pré­sen­tant que ses in­té­rêts, je m’ap­prê­tais à vo­ter blanc, tout en ayant bien conscience qu’il se­rait plus va­leu­reux de vo­ter pour le can­di­dat d’une mi­no­ri­té vi­sible de moins de 50 ans. Mais al­lez donc dé­po­ser dans l’urne un bul­le­tin de cou­leur, il se­rait im­mé­dia­te­ment dé­cla­ré nul. Et puis en oc­tobre 2016, voi­là que je lis le dis­cours fon­da­teur d’em­ma­nuel Ma­cron : « […] Et en­fin, pour être plei­ne­ment ef­fi­caces, nous avons be­soin de ce que j’ap­pel­le­rais un nou­veau par­tage dé­mo­cra­tique […] » Nou­veau par­tage ? Bin­go ! « […] c’est rendre le pou­voir à la so­cié­té. C’est fon­da­men­tal. C’est le fon­de­ment de la Ré­pu­blique contrac­tuelle dont nous avons be­soin. C’est une Ré­pu­blique qui fait confiance […] » Alors que nous en sommes à ce que le gou­ver­ne­ment nous ex­plique qu’il faut nous cou­vrir quand il fait froid, boire quand on a soif et se mou­cher quand on a le nez qui coule, rap­pe­ler que l’état peut aus­si res­pon­sa­bi­li­ser ses ci­toyens est bien au­da­cieux. « […] qui consi­dère que cer­taines mis­sions peuvent être bien faites par les as­so­cia­tions, que cer­taines mis­sions peuvent être bien faites par des en­tre­prises, par le sec­teur pri­vé, que ça n’est pas lors­qu’on dé­lègue, dans le cadre d’un ser­vice pu­blic, de ma­nière en­ca­drée, tra­hir la mis­sion de l’état, mais peut-être aus­si sa­voir être plus ef­fi­cace. » « Sec­teur pri­vé », « Ef­fi­cace » : ces gros mots me ra­vissent. Bien en­ten­du, pour ce que je sais de ses po­si­tions, aux­quelles je suis at­ten­tif de­puis ce dis­cours, il en est plu­sieurs que je ne par­tage pas. Par exemple, l’aug­men­ta­tion pré­co­ni­sée du nombre d’en­sei­gnants ne me semble ab­so­lu­ment pas le re­mède à la chute ver­ti­gi­neuse de la France au clas­se­ment Pisa (rap­pe­lons que nous avons brillam­ment dé­grin­go­lé en quinze ans dans le ventre mou du clas­se­ment Pisa, der­rière l’es­to­nie, la Slo­vé­nie pour ne ci­ter que les plus connus des pays qui nous pré­cèdent). Je ne suis pas fan non plus des

en­vo­lées plus hys­té­riques que ly­riques de cer­tains dis­cours, et mon âme de di­rec­teur d’ac­teur souffre de ne pou­voir ame­ner ce co­mé­dien pro­ba­ble­ment doué à plus de sin­cé­ri­té que de tech­nique trop vi­sible. Mais il coche un cer­tain nombre de cases qui m’im­portent : Il n’a pas de ca­sier ju­di­ciaire et veut que ce­lui de ceux qui se pré­sen­te­raient aux élec­tions au nom de son mou­ve­ment soit vierge. Ça a l’air gad­get mais il suf­fi­rait d’éta­blir la liste de ceux de nos élus ou mi­nistres qui ne rem­plissent pas cette con­di­tion pour se rendre compte que c’est loin d’être ano­din. Je n’ignore pas les sub­ti­li­tés du ca­sier n° 2, du­quel on peut faire ef­fa­cer nos frasques après trois ou neuf ans sui­vant les dé­lits. Mais on se­rait au moins tran­quille pen­dant ces pé­riodes pen­dant les­quelles les condam­nés n’ont pas le droit de se re­pré­sen­ter, et re­mon­ter sur le ma­nège après avoir été contraint d’en des­cendre pen­dant long­temps n’est pas si fa­cile. Pour­quoi fau­drait-il un ca­sier ju­di­ciaire vierge pour 396 mé­tiers en France et pas pour être élu ? Il s’était en­ga­gé à dé­mis­sion­ner de la haute fonc­tion pu­blique et il l’a fait (dé­cret du 1er dé­cembre 2016 pa­ru au JO). Ce qui va l’obli­ger à rem­bour­ser une par­tie de ses études à l’état (ENA), car il n’a pas ef­fec­tué les dix ans qu’il doit à la fonc­tion pu­blique. Rares sont ceux ap­par­te­nant à cette bour­geoi­sie d’état qui se privent de ce Gol­den Pa­ra­chute à vie leur confé­rant un droit au re­tour per­ma­nent dans le gi­ron de la haute ad­mi­nis­tra­tion. Et puis quit­ter Ber­cy à 38 ans et ce que ce­la doit avoir de gri­sant me semble éga­le­ment re­le­ver d’une convic­tion in­time louable, même si elle est pro­ba­ble­ment mâ­ti­née de la mé­ga­lo­ma­nie in­dis­pen­sable à la course pré­si­den­tielle. Il n’a pas de pro­gramme. Heu­reu­se­ment ! Quelle bonne nou­velle pour moi qui n’en peux plus des dogmes de tous bords. Son pro­gramme, il le cons­truit de ma­nière col­la­bo­ra­tive, à tra­vers des co­mi­tés lo­caux où cha­cun planche sur des thé­ma­tiques en fonc­tion de ses com­pé­tences par­ti­cu­lières. De cette somme de com­pé­tences re­montent une foule d’idées dont celles qui semblent par­ti­cu­liè­re­ment per­ti­nentes et étayées se­ront re­prises dans « Le pro­gramme ». Ce col­la­bo­ra­tif est la clef de la ma­chine de guerre qu’est « En marche ! ». Ce col­la­bo­ra­tif est em­blé­ma­tique. À mon avis, Ma­cron est à la po­li­tique ce qu’airbnb fut à l’hô­tel­le­rie et Uber aux taxis : une ma­nière nou­velle, pro­ba­ble­ment im­par­faite, mais en­thou­sias­mante et adap­tée à son époque. Le pre­mier can­di­dat di­gi­tal, ce que se­ront pro­ba­ble­ment tous les sui­vants. Il n’a pas d’ap­pa­reil po­li­tique. Airbnb n’avait pas de parc hô­te­lier, Uber pas de flotte au­to­mo­bile. Énorme avan­tage. Car que sont-ils de­ve­nus les par­tis ? Des grou­pe­ments d’élus, de col­la­bo­ra­teurs d’élus et de leurs proches, ha­billés de la cau­tion po­pu­laire que sont leurs mi­li­tants, base en réa­li­té sans in­fluence. Et les « vi­lains » ne s’y trompent pas. Dans un son­dage Elabe (fé­vrier 2016) pour le site At­lan­ti­co, 74 % des Fran­çais dé­clarent avoir une opi­nion né­ga­tive des par­tis po­li­tiques. Alors le mar­ke­ting n’étant pas in­utile, Em­ma­nuel Ma­cron marque sa dif­fé­rence en re­fu­sant de qua­li­fier « En Marche ! » de par­ti. Il lui pré­fère l’ap­pel­la­tion « mou­ve­ment », plus proche de l’agi­li­té qui pré­side à l’ère du nu­mé­rique. Il n’a ja­mais été confron­té au vote des élec­teurs. Ma­cron « traîne » en po­li­tique de­puis dix ans, ce qui est suf­fi­sant pour connaître les us et cou­tumes de cette « grande fa­mille », mais contrai­re­ment à ses concur­rents il n’a pas be­soin de la po­li­tique pour ga­gner sa vie. Ce­la per­met d’épar­gner aux ci­toyens les éter­nels chan­ge­ments de pied en vue de gar­der son siège éjec­table. Son his­toire per­son­nelle par­ti­cu­lière, outre le ro­man­tisme qu’elle évoque, dé­montre une qua­li­té fort utile : celle de croire en ce qu’on veut, de s’y te­nir en dé­pit des obs­tacles et des ri­ca­ne­ments. J’ima­gine la force de ca­rac­tère qu’il a fal­lu pour igno­rer la désap­pro­ba­tion fa­mi­liale, le qu’en-di­ra-t-on des an­nées Sciences-po et ENA, avec cette Ga­brielle Rus­sier qui l’ai­mait et qu’il ai­mait. Cette ca­pa­ci­té à na­vi­guer par vents contraires et d’ar­ri­ver au port me semble le gage d’une dé­ter­mi­na­tion pro­met­teuse. Que reste-t-il ? Trop jeune ? Vous plai­san­tez, cet homme est grand-père par alliance de­puis ses 37 ans ! Et pour fi­nir, le pe­tit cô­té Bru­tus en­vers Fran­çois Hol­lande me ras­sure sur sa ca­pa­ci­té à sur­vivre en po­li­tique. Je ne marche plus de­puis trop long­temps aux pro­messes des ca­ciques, aux pro­grammes re­niés juste après la si­gna­ture du CDD de la man­da­ture. Cette in­ac­ti­vi­té n’est pas bonne pour la san­té. Je crois bien que je vais me mettre En Marche… •

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