DES FOUR­MIS ET DES HOMMES

La ga­le­rie Da­niel Tem­plon pré­sente une ex­po­si­tion des pein­tures ré­centes de Phi­lippe Co­gnée, ar­tiste pion­nier de la fi­gu­ra­tion contem­po­raine. On ne peut res­ter in­sen­sible à l'ori­gi­na­li­té de ses tech­niques et à sa per­cep­tion, très per­son­nelle, de la déshum

Causeur - - Culture & Humeurs - Par Pierre La­ma­lat­tie

Quand on aime la pein­ture de Phi­lippe Co­gnée, on a la cer­ti­tude qu’elle n’au­rait pas pu être dif­fé­rente, comme si elle cou­lait de source. Elle ré­sulte pour­tant d’une longue et in­cer­taine ma­tu­ra­tion. Né en 1957 en Loire-at­lan­tique, le jeune Phi­lippe passe son en­fance en Afrique. Son père, en­sei­gnant, lui achète des boîtes de cou­leurs. Il sou­tient ce fils jus­qu’à l’en­trée de ce der­nier aux Beaux-arts de Nantes. Dans cette école, le jeune homme se cherche, mais ne se trouve pas vrai­ment. Il est ef­fa­cé et ti­mide. Il touche à tout, mais n’ac­croche pas à grand-chose. Il se tourne aus­si bien vers les en­sei­gnants tra­di­tion­nels que vers des pro­fes­seurs por­teurs de nou­velles concep­tions. Contrai­re­ment à nombre de ses ca­ma­rades, il ne se met dans le sillage d’au­cune per­son­na­li­té. Il traîne. Il sort d’ailleurs de cette école deux ans plus tard que pré­vu. Quelques an­nées après, il sé­journe à la Villa Mé­di­cis, à Rome. C’est un peu le même scé­na­rio qui se re­pro­duit. Sa pein­ture fi­gu­ra­tive liée au sou­ve­nir de l’afrique le contente peu et il s’ins­talle dans un cer­tain ma­rasme.

Les pé­riodes d’in­sa­tis­fac­tion et de stag­na­tion ont sou­vent une im­por­tance cri­tique dans une vie d’ar­tiste. C’est du­rant ces temps qu’un créa­teur se hisse au-des­sus de lui-même ou, au contraire, s’af­faisse dans la ba­na­li­té. Avec Phi­lippe Co­gnée, c’est le pre­mier terme de l’al­ter­na­tive qui se pro­duit. Il s’in­té­resse de plus en plus à la pho­to, qui lui ouvre les yeux sur des lieux et des ob­jets ex­pri­mant l’am­biance de l’époque. Il fait des re­cherches et des es­sais sur la ma­tière pic­tu­rale. À par­tir des an­nées 1990, il trouve sa voie. Une ex­po­si­tion col­lec­tive or­ga­ni­sée par Hec­tor Obalk et in­ti­tu­lée « Ce sont les pommes qui ont chan­gé » marque le dé­but de sa grande no­to­rié­té.

Phi­lippe Co­gnée se ca­rac­té­rise d’abord par le fait qu’il est l’un des rares ar­tistes ac­tuels à pra­ti­quer une pein­ture à la cire. En­core la pra­tique-t-il d’une fa­çon et avec une vir­tuo­si­té qui n’ap­par­tiennent qu’à lui. Ce­la com­mence par une pe­tite cui­sine as­sez ar­ti­sa­nale. Il fait fondre au bain-marie de la cire d’abeille et la mé­lange à des paillettes de ré­sine dur­cis­sante. Puis, il amal­game ce liant avec des pig­ments en poudre de di­verses teintes. Avec ces cou­leurs, il peint un ta­bleau sur une toile ma­rou­flée sur pan­neau, gé­né­ra­le­ment à plat pour évi­ter les cou­lures. Il en ré­sulte une pre­mière re­pré­sen­ta­tion du mo­tif qu’il a choi­si.

Mais, contrai­re­ment à la plu­part des ar­tistes qui s’ar­rê­te­raient là, il en­chaîne avec une se­conde étape bien spé­ci­fique à sa ma­nière. Il couvre sa pein­ture d’une feuille de Rho­doïd ther­mo­ré­sis­tant et il y →

pro­mène un fer à re­pas­ser. La cire sous-ja­cente fond et les cou­leurs fusent. Il se pro­duit alors toutes sortes de dé­pla­ce­ments, de mé­langes et de conta­gions. Phi­lippe Co­gnée joue de son fer telle une pa­ti­neuse ar­tis­tique. Il le pré­sente à plat ou sur les carres. Il glisse à toute vi­tesse ou ra­len­tit. Si ça fond trop, il jette sur l’oeuvre en cours des ser­viettes im­bi­bées d’eau froide pour fi­ger la cire.

Quand tout est bien re­froi­di, il ar­rache les Rho­doïd. Ces plas­tiques non adhé­rents laissent alors ap­pa­raître une éton­nante sur­face lisse et brillante. Ce qui s’offre au re­gard n’a plus rien à voir avec le pre­mier état du ta­bleau. Toutes sortes de ha­sards et d’ac­ci­dents s’y sont dé­ve­lop­pés. On est sur­pris par la fantaisie qui y a pris es­sor. Par­fois, confie l’ar­tiste, c’est ra­té. Mais, ajou­te­rai-je, ce qui nous est pré­sen­té est presque tou­jours éblouissant. Dans ces pein­tures, les formes ne pro­cèdent pas seule­ment des in­ten­tions di­rec­trices du plas­ti­cien avec la ra­tio­na­li­té un peu sèche qui pour­rait en ré­sul­ter. On a au contraire l’im­pres­sion que la na­ture, ou du moins une es­pèce de na­ture, a été mise à contri­bu­tion et qu’elle a pro­duit dans la pein­ture un foi­son­ne­ment de formes im­pré­vi­sibles.

Je m’ex­plique. Quand on voit un mur tout neuf, on est content qu’il soit bien bâ­ti, mais en ce qui concerne le plai­sir de l’oeil, il y a jus­te­ment quelque chose de trop neuf. L’as­pect est uni­forme, ra­tion­nel et en­nuyeux. Lorsque beau­coup d’an­nées sont pas­sées, le mur est dé­gra­dé, dé­cré­pi, et la vé­gé­ta­tion s’y est dé­ve­lop­pée. Cu­rieu­se­ment, dans ces nou­velles condi­tions, on

To­wer of Ba­bel II, Phi­lippe Co­gnée, 2016.

Mai­son à Bra­si­lia I, 2013.

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