Trum­po­no­mics, l'adieu au néo­li­bé­ra­lisme

L'ob­jec­tif du nou­veau pré­sident ? En­ter­rer le libre-échan­gisme dé­bri­dé pour ins­tau­rer un ordre mon­dial ver­rouillé par les seuls États-unis. Les Chi­nois ne se lais­se­ront sû­re­ment pas faire. Mais quid de l'eu­rope ?

Causeur - - Sommaire N° 44 – Mars 2017 - Sa­mi Bia­so­ni

Dans une Amé­rique des an­nées 1930 meur­trie par la Grande Dé­pres­sion, Roo­se­velt po­sa les fon­da­tions de son New Deal dans les pre­miers « cent jours » de sa man­da­ture, concen­trant en ce court in­ter­valle de temps de nom­breuses pro­po­si­tions de lois, ava­li­sées séance te­nante par un Con­grès qui lui était alors tout ac­quis. De­puis, les crises, leurs ré­so­lu­tions et leurs pré­si­dents se sont suc­cé­dé, mais l'ex­pres­sion « cent jours » a sub­sis­té. Confron­tée aux va­cilla­tions des an­nées post-sub­primes, l'amé­rique d'au­jourd'hui at­tend du pré­sident Trump nou­vel­le­ment élu qu'il mette éga­le­ment à pro­fit cette pé­riode de grâce dé­mo­cra­tique si sin­gu­lière pour en­ga­ger sans at­tendre les ré­formes sur la pro­messe des­quelles il a été élu. Pour Roo­se­velt comme pour Trump, le but pour­sui­vi est simple : rendre à l'amé­rique sa gran­deur per­due. Mais, au-de­là de cette com­mune am­bi­tion, le mo­ment pré­sent est lar­ge­ment in­édit : d'une part, parce que Do­nald Trump connaît plu­tôt un état de dis­grâce, de l'autre parce que, loin des prin­cipes éclai­rés du brain-trust dé­mo­crate de ja­dis, son pro­jet re­lève pour l'es­sen­tiel de l'ex­pres­sion in­di­vi­dua­liste d'un sens com­mun exa­cer­bé, tein­té de prag­ma­tisme jus­qu'au-bou­tiste.

Un pro­gramme éco­no­mique égo­tiste

Dans son ou­vrage-pro­gramme so­bre­ment in­ti­tu­lé L’amé­rique pa­ra­ly­sée, le can­di­dat ré­pu­bli­cain ne cherche guère à ca­cher son igno­rance du fond des su­jets, en par­ti­cu­lier de ceux ayant trait à l'éco­no­mie. Son ap­proche as­su­mée est celle d'un sa­voir-quoi-faire ba­sé sur son ex­pé­rience propre, pri­mant sur un sa­voir­faire théo­rique dé­con­nec­té du réel. Trump a struc­tu­ré l'es­sen­tiel de sa cam­pagne au­tour de l'image spé­cu­laire du chef d'en­tre­prise à suc­cès, re­con­nais­sant à mots à peine cou­verts l'éten­due de ses do­maines d'in­com­pé­tence, qu'il pré­tend fiè­re­ment pal­lier par un sens « in­né » des af­faires et de la réus­site. Le pro­jet éco­no­mique que porte le pré­sident amé­ri­cain trouve donc na­tu­rel­le­ment son ins­pi­ra­tion dans son che­mi­ne­ment per­son­nel propre. Il s'ar­ti­cule en quatre points ma­jeurs qui pré­sentent cha­cun des cor­res­pon­dances in­signes avec son par­cours d'en­tre­pre­neur. Ain­si, lui qui se targue de n'avoir payé au­cun im­pôt sur les so­cié­tés pen­dant de nom­breuses an­nées en ex­ploi­tant in­tel­li­gem­ment « une faille » du sys­tème, prône-t-il une fis­ca­li­té ré­duite à la por­tion congrue, no­tam­ment pour les en­tre­prises. Ma­gnat de l'im­mo­bi­lier, il a bâ­ti

sa for­tune sur la pierre ; or c'est jus­te­ment par le tru­che­ment de l'in­ves­tis­se­ment na­tio­nal dans les in­fra­struc­tures « réelles » qu'il pro­pose de re­lan­cer la crois­sance amé­ri­caine. Conscient qu'il doit à une éco­no­mie de mar­ché peu ré­gu­lée l'es­sen­tiel de ses suc­cès fi­nan­ciers, Trump plaide en outre pour une sim­pli­fi­ca­tion dras­tique des normes et ré­gle­men­ta­tions qui – se­lon lui – pé­na­lisent le dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique du pays. En­fin, lors­qu'il a été at­ta­qué sur le re­cours ré­cur­rent de ses en­tre­prises à une main-d'oeuvre étran­gère in si­tu ou dans le cadre d'ac­ti­vi­tés dé­lo­ca­li­sées, loin de prendre om­brage de ces griefs, Trump a su ha­bi­le­ment évo­quer les charges qui pé­na­lisent la libre concur­rence, jus­ti­fiant à la fois l'ur­gence de la mise en oeuvre de sa po­li­tique fis­cale et l'im­pé­rieuse né­ces­si­té d'éri­ger des bar­rières doua­nières aux im­por­ta­tions.

Pro­tec­tion­nisme : la re­vanche des iso­la­tion­nistes

Voi­là des dé­cen­nies que les États-unis jouissent du confort de leur sta­tut de pre­mière éco­no­mie mon­diale, et de l'au­to­no­mie que leur confère la pré­émi­nence du dol­lar comme de­vise de ré­fé­rence. Bien que per­çu comme le pa­ran­gon du ca­pi­ta­lisme mon­dia­li­sé, le pays n'a pas at­ten­du l'élec­tion de Trump pour user de sa po­si­tion à son avan­tage, loin de l'image d'épi­nal d'une terre de li­bé­ra­lisme qu'on lui ac­corde vo­lon­tiers. Le Buy Ame­ri­can Act, en vi­gueur de­puis les an­nées 1930, im­pose en ef­fet que les mar­chés pu­blics soient ré­ser­vés aux biens pro­duits sur le sol amé­ri­cain. À n'en point dou­ter, il s'agit là d'une me­sure émi­nem­ment pro­tec­tion­niste que les dis­po­si­tifs à vo­ca­tion si­mi­laire qui existent en France ou au sein de l'es­pace eu­ro­péen sont loin d'équi­va­loir. La baisse dras­tique des impôts cou­plée à un iso­la­tion­nisme concurrent­iel que prône Trump n'est pas sans évo­quer les grandes heures éco­no­miques des ré­pu­bli­cains au cours des an­nées 1920. La vi­sion du pré­sident amé­ri­cain ré­sonne ma­ni­fes­te­ment avec le des­sein de ces pré­dé­ces­seurs ; dans les deux cas, la vi­sée re­cher­chée n'est autre que le ré­ta­blis­se­ment d'un ordre mon­dial do­mi­né par les États-unis, fon­dé sur l'hé­gé­mo­nie de son in­dus­trie et de ses ca­pi­taux. Ce fai­sant, c'est plus de trois dé­cen­nies de po­li­tique néo­li­bé­rale glo­ba­li­sée qui se voient dé­cons­truites ex abrup­to.

Le leurre de l'in­ver­sion des va­leurs

À l'oc­ca­sion du der­nier fo­rum éco­no­mique de Da­vos, d'au­cuns ont per­çu dans les ex­hor­ta­tions de Xi Jin­ping à consi­dé­rer la mon­dia­li­sa­tion comme un fait iné­luc­table et « ir­ré­ver­sible » le signe d'un ren­ver­se­ment de l'his­toire : ce­lui au cours du­quel le plus grand pays com­mu­niste de la pla­nète en vient à don­ner une le­çon de li­bé­ra­lisme à la plus grande puis­sance ca­pi­ta­liste mon­diale. Si une telle in­jonc­tion étonne, c'est aus­si parce qu'elle émane d'un pays qui a bâ­ti une par­tie de son suc­cès sur le contrôle au­to­ri­taire de sa mon­naie ain­si que sur un pro­tec­tion­nisme doua­nier ri­gou­reux, no­tam­ment vis-à-vis des biens im­por­tés de­puis la zone Amé­rique. C'est d'ailleurs sur cette base de ré­ci­pro­ci­té im­pli­cite que Trump lé­gi­time en grande par­tie son ap­proche de ri­poste stra­té­gique. Dans les faits, les pro­tec­tion­nismes de ces deux pays n'au­raient rien à voir. C'est le théo­ri­cien al­le­mand List qui, dans son Sys­tème na­tio­nal d’éco­no­mie po­li­tique de 1841, a le pre­mier ca­rac­té­ri­sé les cinq phases de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique que les pays tra­versent de­puis les stades « pri­mi­tifs » jus­qu'à une ma­tu­ri­té dont la ma­ni­fes­ta­tion pre­mière n'est autre que la par­ti­ci­pa­tion au jeu de la libre concur­rence. Ce que Trump semble mé­con­naître, c'est la na­ture même du pro­tec­tion­nisme chi­nois, qui est un pro­tec­tion­nisme dit « édu­ca­teur » au sens de List, « né­ces­saire » à la bonne conso­li­da­tion des ac­quis de dé­ve­lop­pe­ment de tout pays en cours de conso­li­da­tion sys­té­mique. Le pro­tec­tion­nisme de Trump est quant à lui un iso­la­tion­nisme ré­tro­grade es­sen­tiel­le­ment per­mis par la po­si­tion do­mi­nante de son pays. À l'heure où les peuples, par­tout en Oc­ci­dent, as­pirent à re­trou­ver leurs sou­ve­rai­ne­tés na­tio­nales, c'est aus­si le mo­ment pour l'eu­rope de re­pen­ser les contours et les mo­da­li­tés du li­bé­ra­lisme dog­ma­tique qu'elle pro­meut. Plus qu'une op­por­tu­ni­té, c'est une ur­gence. •

Do­nald Trump inau­gure l'ou­ver­ture de la Trump Uni­ver­si­ty, dans la Trump To­wer, New York, mai 2005.

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