Af­faire Théo, ça m'in­ter­pelle

Quand un ado est li­mite dé­lin­quant, mieux vaut quelques man­dales que de l'api­toie­ment.

Causeur - - Sommaire N° 44 – Mars 2017 - Cy­ril Ben­na­sar

La mésa­ven­ture du pauvre Théo, qui à ce stade de l'en­quête, semble avoir frap­pé à coups de poing un po­li­cier lors d'un contrôle pour em­pê­cher l'ar­res­ta­tion d'un dea­ler, et que la France en­tière ap­pelle au­jourd'hui par son pe­tit nom comme s'il était le pe­tit der­nier de la fa­mille, me re­plonge dans des sou­ve­nirs de jeu­nesse. J'ai re­çu moi aus­si à son âge dans la rue au cours d'un contrôle ou au fond d'un com­mis­sa­riat, pen­dant un in­ter­ro­ga­toire, quelques-unes de ces tartes dans la gueule que l'on nomme de nos jours vio­lences po­li­cières. Ja­mais gra­tuits et tou­jours mé­ri­tés, je sa­vais dé­jà à l'époque que je de­vais ces re­ca­drages cin­glants à mon goût ir­ré­pres­sible de la pro­vo­ca­tion plu­tôt qu'à un quel­conque sa­disme po­li­cier. Je sa­vais bien que la tor­gnole ad­mi­nis­trée ne de­vait rien au ha­sard. Il m'au­rait suf­fi, pour l'évi­ter, de ré­pri­mer à temps la ten­ta­tion du dé­fi dans le re­gard, celle du pas traî­nant quand il faut bou­ger ou du si­lence obs­ti­né quand il faut par­ler. Mais je sa­vais aus­si que les oc­ca­sions de te­nir tête à la force, à l'ordre et à la loi ne se re­pré­sen­te­raient pas de si­tôt et je sai­sis­sais celle de jouer, pour pas cher, au ré­sis­tant ima­gi­naire. Le cadre strict de l'état de droit me met­tant à l'abri de bles­sures graves pour peu que je ne pousse pas à bout des pro­fes­sion­nels for­més et as­ser­men­tés, l'en­vie de jouer dans un film au dé­cor réel et de me prendre pour Jean Mou­lin à 15 ans va­lait bien une de ces man­dales qui, après tout, ne laisse des traces de pha­langes sur les joues que pen­dant un ou deux jours. Il faut re­con­naître que ja­mais je ne me suis je­té sur un gen­darme à coups de poing et que, par consé­quent, je n'ai ja­mais vrai­ment eu chaud aux fesses. J'ai eu de la chance. Qui sait ce que je se­rais de­ve­nu si, pour avoir su­bi une ré­pres­sion juste quoi­qu'un peu trop sé­vère, une at­ten­tion trop ap­puyée et une mé­dia­ti­sa­tion dis­pro­por­tion­née étaient ve­nues trou­bler mon es­prit et al­té­rer mon ju­ge­ment. Une visite pré­si­den­tielle, une sor­tie d'hô­pi­tal avec les hon­neurs de la presse et je dé­fi­le­rais peut-être au­jourd'hui en tee-shirt blanc avec des Noirs en ré­cla­mant la jus­tice et en dé­non­çant la vio­lence. Être blanc m'a sû­re­ment évi­té bien des dé­rives. J'ai échap­pé à la récupérati­on de ma pe­tite his­toire par tout ce que la braillo­sphère compte d'an­ti­ra­cisme et si je n'ai pas pris la grosse tête, c'est d'abord parce qu'un

monde adulte lu­cide et res­pon­sable s'est bien gar­dé de m'en­fon­cer pour long­temps dans le sta­tut per­vers de la vic­time. Après une garde à vue cha­hu­tée, je n'ai ja­mais sou­hai­té que l'on alerte la presse, j'ai tou­jours prié pour que mon père n'en sache rien. Je plains de tout coeur les pe­tits mor­veux d'au­jourd'hui et par­ti­cu­liè­re­ment les des­cen­dants d'im­mi­grés du Magh­reb et de l'afrique sub­sa­ha­rienne (DIMASS) qu'en les pre­nant au sé­rieux, nos po­li­tiques et nos mé­dias em­pêchent de ré­flé­chir au mieux de leurs in­té­rêts aux le­çons à ti­rer de leurs pas­sages par les cel­lules de garde à vue ou à ta­bac. Comment peuvent-ils re­trou­ver le sens de la me­sure et le droit che­min quand, au lieu de leur faire honte, un ra­mas­sis d'ac­ti­vistes et d'avo­cats s'em­presse de les dé­doua­ner en ac­cu­sant les pra­tiques d'une po­lice vio­lente parce que pré­ten­du­ment ra­ciste. Ne vau­drait-il pas mieux, plu­tôt que de stig­ma­ti­ser le fan­tas­mé ra­cisme des contrôles au fa­ciès, ex­pli­quer à cette jeu­nesse fra­gile que dans ces banlieues où les jeunes sont à une écra­sante ma­jo­ri­té DIMASS et les po­li­ciers blancs, la cou­leur des in­di­vi­dus que l'on contrôle doit plus aux règles sta­tis­tiques qu'aux dis­cri­mi­na­tions ra­ciales. Mais il ar­rive que les forces de l'ordre pra­tiquent pour les contrôles d'iden­ti­té des dis­cri­mi­na­tions ba­sées sur l'eth­nie des in­di­vi­dus au­tant que sur leur ac­cou­tre­ment ou leur com­por­te­ment. Est-ce pour au­tant du ra­cisme ? Je vais m'em­ployer à vous prou­ver que non. Si l'on constate que les prisons sont rem­plies au-de­là du rai­son­nable par des DIMASS, si l'on prend en compte que les im­mi­grés clan­des­tins sont, en grande ma­jo­ri­té, des DIMASS, quand ceux-ci re­pré­sentent en­vi­ron 12 % de la po­pu­la­tion fran­çaise, on peut lo­gi­que­ment consi­dé­rer que le choix des po­li­ciers qui les contrôlent re­lève da­van­tage du pro­fi­lage que du ra­cisme. En­fin, si c'est la po­lice qui les ar­rête, c'est la jus­tice qui les em­pri­sonne : que n'in­cri­mine-t-on les juges pour leurs pen­chants « ra­cistes » ? A-t-on peur, dans les cercles gau­chistes et uni­ver­si­taires, du ri­di­cule ? Sans doute, car au-de­là des grou­pus­cu­laires In­di­gènes de la Ré­pu­blique, je n'ai pas sou­vent en­ten­du, quand on se lâche sans re­te­nue sur le ra­cisme dans la po­lice, que l'on fus­tige ce­lui de la jus­tice. Après le « ra­cisme » des po­li­ciers, on a ten­dance cette fois-ci pour un geste dé­pla­cé dans le feu d'une ac­tion de main­tien de l'ordre, à condam­ner sans nuance et sans ré­flé­chir, les vio­lences po­li­cières. Au lieu de nous in­di­gner, nous fe­rions mieux de nous ré­jouir. Quand les vio­lences de la po­lice ont le des­sus sur les vio­lences contre la po­lice, quand force reste à la loi, on peut dire que tout est bien qui fi­nit bien. Même ceux qui ont de la com­pas­sion pour les in­for­tu­nés qui se re­trouvent du mau­vais cô­té de la ma­traque de­vraient sou­hai­ter que l'état, qui garde le mo­no­pole de la vio­lence lé­gi­time, reste pour long­temps vain­queur dans son com­bat contre la cri­mi­na­li­té. Rap­pe­lons que ses re­pré­sen­tants s'in­ter­posent entre nous et une ra­caille sau­vage et dé­lin­quante, le « nous » in­cluant na­tu­rel­le­ment dans la masse des hon­nêtes gens l'avo­cat droit­del'hom­miste et le braillard com­mun. Peut-être qu'une jour­née sans po­li­ciers et sans vio­lence, avec ses consé­quences sur l'in­té­gri­té phy­sique ou sur les biens de ces contes­ta­taires, ra­mè­ne­rait ces hu­ma­nistes à un peu de re­te­nue dans leur condam­na­tion sé­vère de notre po­lice et de ses pra­tiques. « On de­vrait pou­voir faire ré­gner la loi dans la di­gni­té plu­tôt que dans la bru­ta­li­té », nous disent-ils sans qu'on leur de­mande rien. Peut-être fau­drait-il en­voyer en stage dans une ban­lieue sen­sible ces don­neurs de le­çons qui pré­tendent ap­prendre aux flics leur bou­lot ? L'élo­quence d'un Du­pond-mo­ret­ti au­rait-elle rai­son de la dé­lin­quance ? En pre­nant les cri­mi­nels par les bons sen­ti­ments, ob­tien­drait-il de meilleurs ré­sul­tats dans la lutte contre la cri­mi­na­li­té ? En at­ten­dant de trou­ver des vo­lon­taires, qu'on laisse les flics se dé­fendre, et nous dé­fendre, à leur ma­nière. Car comme nous l'en­seigne Clint East­wood dans Dir­ty Har­ry : « Quand on fait les choses à la ma­nière d’un autre, on a toutes les chances de se faire des­cendre. »

Fran­çois Hol­lande au che­vet de Théo, Aul­nay-sous-bois, 7 fé­vrier 2017.

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