Aux fron­tières du pays réel

Causeur - - Sommaire N° 44 – Mars 2017 - Gé­rald An­drieu

De­puis la mi-oc­tobre et pen­dant toute la du­rée de la pré­si­den­tielle, Gé­rald An­drieu par­court à pied la fron­tière ter­restre de la France qui court du nord de Dun­kerque à Men­ton. Le but de ce voyage de près de 2 200 ki­lo­mètres : suivre la cam­pagne le plus loin pos­sible de Pa­ris, al­ler voir et faire voir la fa­meuse « France pé­ri­phé­rique ». En at­ten­dant le livre qui sor­ti­ra de ce pé­riple, re­trou­vez-le chaque mois dans Cau­seur.

N «on mais Fillon, il nous prend pour des jam­bons ? »

Avec sa te­nue co­lo­rée en Ly­cra, ses che­veux gris-blond per­oxy­dés, Ro­ger semble tout droit dé­bar­qué, par té­lé­por­ta­tion, de la fin des an­nées 1980. Une sorte d'agas­si pé­riode « nuque longue à l'ar­rière et cri­nière ébou­rif­fée de fé­lin mal ré­veillé sur le de­vant ». Mon­té sur des skis à rou­lettes, il a choi­si de s'en­traî­ner sur le bi­tume d'une piste cy­clable lon­geant l'au­to­route A43 qui ba­lafre la val­lée de la Mau­rienne. « Pas le temps » de mon­ter en sta­tion, ex­plique-t-il. Ro­ger est ou­vrier. En une phrase, lui qui se de­mande en­core s'il va al­ler vo­ter ré­sume fi­na­le­ment as­sez bien le sen­ti­ment des gens à l'égard de Fran­çois Fillon. C'est que le « Pe­ne­lope gate » a cet avan­tage (ou cet in­con­vé­nient, c'est se­lon) : il est bien plus simple à sai­sir que l'af­faire Clears­tream ou celle des fré­gates de Taï­wan. Et la dé­fense Fillon sur le thème de « l’achar­ne­ment » ne prend pas vrai­ment dans la po­pu­la­tion. En re­vanche, la somme de 800 000 eu­ros qu'au­rait per­çue son épouse, elle, s'est ins­tal­lée confor­ta­ble­ment dans les mé­moires...

« En France, il y a deux fléaux : l'im­mi­gra­tion et les fonc­tion­naires. »

An­dré comp­tait op­ter pour Fillon en avril et mai pro­chain. Le che­veu court et le corps aus­si, ce re­trai­té hy­per­ac­tif s'était « tou­jours pro­mis de vo­ter pour ce­lui qui af­fir­me­rait vou­loir s’oc­cu­per de ces deux su­jets ». Mais de­puis les ré­vé­la­tions du Ca­nard, « c’est fi­ni ». Re­tour donc au vote FN au­quel cet an­cien com­mer­çant mau­rien­nais s'adonne sans in­ter­rup­tion de­puis plus de trente ans. En 1981, après avoir tou­jours choi­si des bul­le­tins com­mu­nistes, il vo­tait so­cia­liste pour la pre­mière fois. Et à gauche pour la der­nière… Il conserve de ces an­nées-là une dé­tes­ta­tion sans li­mite pour Fran­çois Mit­ter­rand. Au point, avoue-t-il, de chan­ger de sta­tion de ra­dio quand il en­tend Laurent Ger­ra l'imi­ter ! « C’est quand même dé­so­lant que moi, qui viens d’un mi­lieu ou­vrier, je n’aie pas de can­di­dat de gauche en qui je puisse me re­trou­ver… »

« Ma­rine Le Pen est peut-être la seule à pou­voir nous évi­ter une guerre ci­vile. »

Sté­phane* a la qua­ran­taine. Il tra­vaille pour la po­lice aux fron­tières en ré­gion Rhône-alpes. Fer­mer her­mé­ti­que­ment notre ter­ri­toire, il n'y croit pas un ins­tant. En re­vanche, il est fa­vo­rable à une ré­duc­tion dras­tique du nombre d'en­trées légales sur le ter­ri­toire fran­çais : « 200 000 par an, ce n’est plus pos­sible. » C'est que Sté­phane est per­sua­dé d'une chose : il exis­te­rait se­lon lui un vrai « pro­jet pour is­la­mi­ser

l’eu­rope ». Il n'hé­site pas d'ailleurs à se dé­fi­nir comme « ra­ciste » mais pré­cise dans la fou­lée ne pas croire à « la hié­rar­chie des races, même si un Eu­ro­péen est plus apte à sur­vivre en Eu­rope qu’un Afri­cain et un Afri­cain est su­pé­rieur à un Eu­ro­péen en Afrique »...

« Je dis ça à moi­tié pour ri­go­ler mais en Suisse, pour la pre­mière fois de ma vie, je me suis sen­ti fran­çais ! Là-bas, on nous ap­pelle “les Frouzes” [les Fran­çais, ndlr]. Alors qu'en France, je suis “un Arabe” et au Ma­roc, quand on y re­tourne, on nous ap­pelle comment ? “Les im­mi­grés” ! »

Hi­cham ha­bite à quelques ki­lo­mètres de la Suisse où il tra­vaille. La pe­tite tren­taine, dur à la peine, père de deux en­fants, ce so­sie de Pep Guar­dio­la, l'en­traî­neur de Man­ches­ter Ci­ty, est au­jourd'hui chef de pro­jet dans une grosse boîte de BTP. Et l'on sent chez Hi­cham et sa com­pagne un dé­but de ten­ta­tion Ma­cron. Celle-là même que l'on trouve chez plu­sieurs jeunes tra­vailleurs fron­ta­liers au pou­voir d'achat do­pé par les sa­laires du voi­sin hel­vète. « Pour Ma­cron, in­ter­net, les nou­velles tech­no­lo­gies, ce ne sont pas que des mots, ça veut vrai­ment dire quelque chose. » Un peu court tout de même mais dé­jà bien suf­fi­sant pour Jean-bap­tiste, jeune cher­cheur tra­vaillant à Lau­sanne, vi­vant en France et qui as­sure que tous ses co­pains « vont aus­si vo­ter pour lui ».

« Je n'ai pas choi­si Ha­mon en pen­sant qu'il pour­rait rem­por­ter la pré­si­den­tielle. J'ai vo­té pour lui pour l'ave­nir du PS. En­fin, si le PS a un ave­nir… »

Fran­çoise vit à Saint-laurent-en-grand­vaux dans le Ju­ra. Re­trai­tée de l'édu­ca­tion na­tio­nale, elle dit d'elle-même qu'elle a le par­fait « look de l’en­sei­gnant » : « On lit Té­lé­ra­ma, Le Nou­vel Obs, notre vie res­semble aux pa­roles d’une chan­son de Vincent De­lerm… » Au pre­mier tour de la pri­maire, elle avait op­té pour Ar­naud Mon­te­bourg. Au se­cond, elle s'est ré­so­lue à vo­ter Be­noît Ha­mon même si elle a de sé­rieuses ré­serves sur le re­ve­nu mi­ni­mum uni­ver­sel. Pour le coup, la lec­trice de Té­lé­ra­ma est par­fai­te­ment rac­cord avec cette France pé­ri­phé­rique qui at­tend d'un can­di­dat non pas qu'il pro­fesse et ac­cepte une très hy­po­thé­tique fu­ture dis­pa­ri­tion du tra­vail mais qu'il pro­pose au contraire des pistes pour lut­ter contre son ab­sence bien ac­tuelle, le temps par­tiel su­bi, la mo­bi­li­té im­po­sée… Et sur­tout que ce tra­vail per­mette de vivre di­gne­ment, ici et main­te­nant. « De toute fa­çon, les Fran­çais n'ont pas as­sez faim pour qu'il y ait une ré­volte. » Xavier est sai­son­nier. Ori­gi­naire du nord de la France, il est ve­nu s'ins­tal­ler ré­cem­ment près de Brian­çon avec sa com­pagne. Les heures sup­plé­men­taires ja­mais payées, les contrats de tra­vail ne cor­res­pon­dant en rien à la réa­li­té, les lo­ge­ments à quatre com­pa­gnons de ga­lère dans une chambre de 20 m2, ils ont don­né. D'une voix mo­no­tone qui tranche avec la co­lère qui l'ha­bite, il parle d'al­ler vivre ailleurs si d'ici deux ou trois ans ils n'ont pas amé­lio­ré leur si­tua­tion : ce se­ra le Ca­na­da ou peut-être l'aus­tra­lie. Mais il fau­dra quit­ter ce pays qui main­tient les gens, ex­plique-t-il, à un ni­veau de vie tout juste suf­fi­sant pour ne pas qu'ils se sou­lèvent. Avant d'en ar­ri­ver là, il ira tout de même vo­ter. Comme il le fait tou­jours. « De gauche », il ne semble pas avoir en­core fait son choix. Mais si le FN est au se­cond tour, quel que soit son ad­ver­saire, il vo­te­ra pour ce der­nier. Comme il l'a fait en 2002. « Bien obli­gé », ex­plique-t-il. • * Son pré­nom a été mo­di­fié.

Sur les routes du Doubs.

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