Can­di­dat des mil­liar­daires, et des sous-pro­lé­taires

Le can­di­dat pré­fé­ré des bu­si­ness­men dans le vent mul­ti­plie les ap­pels du pied aux as­sis­tés des banlieues sen­sibles. Il n'y a là au­cune contra­dic­tion, c'est la pure lo­gique de la mon­dia­li­sa­tion

Causeur - - Sommaire N° 44 – Mars 2017 - Jean-luc Gréau

Em­ma­nuel Ma­cron n'avait pas plu­tôt ins­tal­lé son bu­reau de mi­nistre de l'éco­no­mie à Ber­cy que les mé­dias fai­saient son éloge préa­lable. La France était bé­nie des dieux. Elle dis­po­sait d'un homme pro­vi­den­tiel, de grande ca­pa­ci­té éco­no­mique, ca­pable de sur­mon­ter les dif­fi­cul­tés ac­cu­mu­lées au long de qua­rante an­nées de dé­boires éco­no­miques, de dé­fi­cits et de chô­mage. Em­ma­nuel Ma­cron nous était pré­sen­té comme un Bo­na­parte éco­no­mique.

Que cet homme ait fait l'ob­jet de di­thy­rambes de la part de mé­dias aus­si dif­fé­rents en ap­pa­rence que Les Échos ou Chal­lenges au­rait dû nous faire com­prendre d'em­blée qu'il re­pré­sen­tait une nou­velle carte sor­tie de la manche des or­ganes du sys­tème néo­li­bé­ral pour confir­mer les choix de l'eu­ro, de l'eu­rope, de la glo­ba­li­sa­tion. À par­tir d'un pos­tu­lat : les choix stra­té­giques que nous avons faits avec les deux com­pères Mit­ter­rand et Chi­rac ne sont pas en cause dans nos échecs. Nous man­quons ce­pen­dant d'hommes de l'art ca­pables de mettre en oeuvre les ré­formes sal­va­trices aux­quelles le bon peuple igno­rant ré­pugne. Mais, en­fin Ma­cron vint, et avec lui, l'es­poir re­vint.

Comme Phi­lippe Co­hen nous manque ! Il avait été le pre­mier à diag­nos­ti­quer le « par­ti des mé­dias » comme un par­ti ca­ché qui gou­verne les conscience­s des di­ri- →

geants po­li­tiques et for­mate l'opi­nion pu­blique. Il au­rait vu im­mé­dia­te­ment dans Em­ma­nuel Ma­cron le ser­vi­teur du sys­tème par­rai­né par les mé­dias pour im­po­ser la conti­nui­té de nos choix stra­té­giques. Il nous au­rait ap­pe­lés à la vi­gi­lance face à la mise en scène mé­dia­tique et po­li­tique du per­son­nage. Et il in­sis­te­rait sur le fait, in­édit, que ce n'est pas seule­ment dans les mé­dias bien­pen­sants de la bour­geoi­sie hexa­go­nale que la pro­mo­tion du Ma­cron se dé­ploie, mais aus­si dans le Fi­nan­cial Times, le Wall Street Jour­nal, le New York Times. Em­ma­nuel Ma­cron y est pré­sen­té comme l'an­ti­dote fran­çais au vi­rus qui a ra­va­gé l'an­gle­terre du Brexit et l'amé­rique de Trump. On le voit, dans les ca­ri­ca­tures des mé­dias concer­nés, me­ner la contre-of­fen­sive idéo­lo­gique, ar­mé d'un dra­peau tri­co­lore ! What a sur­prise !

On au­rait tort, ce­pen­dant, de croire que le can­di­dat du sys­tème néo­li­bé­ral n'en est que le der­nier ava­tar po­li­tique. Il est no­va­teur dans son genre. C'est ce qu'un jour­na­liste du Fi­ga­ro, Jean-pierre Ro­bin, nous ré­vèle dans un ar­ticle in­for­mé sur le vrai pro­gramme du can­di­dat.

Le pro­gramme de France Stra­té­gie

Jean-pierre Ro­bin nous dit que, loin d'être dis­si­mu­lé, le pro­gramme d'em­ma­nuel Ma­cron est, comme la lettre vo­lée de Poe, « ex­po­sé aux yeux de tous ». Il a été ré­di­gé sous la hou­lette de Jean Pi­sa­ni-fer­ry par les équipes de France Stra­té­gie, un or­ga­nisme of­fi­ciel mais étrange, qui est une sorte de think tank fi­nan­cé par l'argent pu­blic. France Stra­té­gie est ins­tal­lé ci­té Mar­ti­gnac, dans les lo­caux de l'an­cien Com­mis­sa­riat au Plan, en plein coeur du VIIE ar­ron­dis­se­ment. On ne sau­rait in­car­ner mieux l'aban­don de l'am­bi­tion d'après-guerre d'un dé­ve­lop­pe­ment maî­tri­sé avec l'aide de l'état, au pro­fit d'une pros­pé­ri­té ac­quise dans le cadre du libre-échange glo­bal1. Jean Pi­sa­ni-fer­ry a quit­té la ci­té Mar­ti­gnac pour se mettre au ser­vice de l'am­bi­tion pré­si­den­tielle de notre Bo­na­parte en com­plet d'énarque2. Mais il a em­por­té dans ses ba­gages les notes d'orien­ta­tion de France Stra­té­gie, éla­bo­rées en vue du nou­veau quin­quen­nat, dans dif­fé­rents do­maines : éco­no­mie, fi­nances, so­cial, édu­ca­tion, éco­lo­gie, culture. Nous avons re­te­nu trois pro­po­si­tions ma­jeures qui pour­raient être au coeur du pro­gramme du can­di­dat : la trans­for­ma­tion du cré­dit d'im­pôt pour la com­pé­ti­ti­vi­té et pour l'em­ploi en al­lè­ge­ments de charges pé­rennes pour les en­tre­prises, l'exo­né­ra­tion de charges sur les bas sa­laires, l'im­po­si­tion des loyers fic­tifs. La pre­mière est la plus ano­dine en ap­pa­rence. Elle consis­te­rait à sup­pri­mer une sorte d'usine à gaz is­sue des cer­veaux fer­tiles de Ber­cy afin de bas­cu­ler les 22 mil­liards de coût qu'elle re­pré­sente vers un dis­po­si­tif connu d'al­lè­ge­ments de charges. Ce se­rait re­ve­nir à la pré­co­ni­sa­tion simple du rap­port Gal­lois. Mais avec une dif­fé­rence de taille. Louis Gal­lois de­man­dait que l'al­lè­ge­ment porte sur les sa­laires des per­sonnes qua­li­fiées pour tou­cher les en­tre­prises orien­tées vers les mar­chés ex­té­rieurs. Tan­dis que le nou­veau dis­po­si­tif se­rait ré­par­ti sur l'en­semble de la grille sa­la­riale.

La deuxième laisse per­plexe. L'état sup­porte pré­sen­te­ment le coût d'un al­lè­ge­ment de charges spé­ci­fique sur les bas sa­laires éva­lué à plus de 20 mil­liards d'eu­ros par la Cour des comptes, coût qui se cu­mule avec ce­lui du CICE. Un coût que les conseiller­s jugent pro­hi­bi­tif au re­gard de son im­pact sur l'em­ploi dès lors qu'il est em­po­ché comme un pro­fit d'au­baine par les em­ployeurs concer­nés. Or la nou­velle pro­po­si­tion ins­ti­tue­rait une exo­né­ra­tion au lieu d’un al­lè­ge­ment, pour les sa­laires com­pris entre 0,5 et 1,3 Smic, dont le coût se­rait for­cé­ment su­pé­rieur, sans re­mé­dier à la tare consti­tu­tive de l'al­lè­ge­ment ac­tuel. Et sans ap­por­ter de so­lu­tion au manque de com­pé­ti­ti­vi­té de nos ac­ti­vi­tés ex­por­ta­trices dont les sa­laires sont no­toi­re­ment plus élevés. Où est donc l'en­jeu de ce mis­ti­gri sur les charges so­ciales ?

La troi­sième est po­ten­tiel­le­ment ex­plo­sive. L'im­po­si­tion des loyers fic­tifs – les loyers qui se­raient dus par les pro­prié­taires s'ils de­vaient payer le loyer du lo­ge­ment qu'ils oc­cupent –, qui exis­tait sous la IVE Ré­pu­blique, a été aban­don­née par la Ve dont les di­ri­geants s'étaient fixé l'am­bi­tion de pro­mou­voir l'ac­ces­sion à la pro­prié­té et la conso­li­da­tion des classes moyennes. Re­mise à l'étude par le PS dans les an­nées 1970, elle n'a pas re­vu le jour, par crainte de son im­pact po­li­tique né­ga­tif. Mais que dire au­jourd'hui ? Les prix des im­meubles ont ex­plo­sé et leurs loyers avec eux. Un ap­par­te­ment de 50 mètres car­rés si­tué à Mont­martre sup­porte un loyer de plus de 1 000 eu­ros. Que l'in­té­res­sé fasse le cal­cul : il de­vrait ajou­ter 12 000 eu­ros à son re­ve­nu im­po­sable ! Il s'agi­rait en fait d'un su­per ISF, ta­pi au sein de L'IRPP, élar­gis­sant dra­ma­ti­que­ment le champ de ce­lui-ci, au­jourd'hui ap­pli­cable à par­tir de 1 300 000 eu­ros. Il frap­pe­rait des per­sonnes mo­destes qui ont pu hé­ri­ter d'un lo­ge­ment ac­quis par leurs pa­rents. Dès lors, la ques­tion se pose : la pro­po­si­tion émane-t-elle de cer­veaux ra­va­gés ou de ti­tu­laires d'ap­par­te­ments de fonc­tion ou d'ap­par­te­ments à bas prix tels que ceux obli­geam­ment four­nis par la Mai­rie de Pa­ris ?

Les banlieues plu­tôt que les bo­bos

Jean-pierre Ro­bin s'in­ter­roge à la fin de son ar­ticle. Sa­chant qu'em­ma­nuel Ma­cron dis­pose d'un élec­to­rat de bo­bos, comment se fait-il qu'il ouvre la voie à une sur­im­po­si­tion de son pu­blic fé­tiche. « Avis aux bo­bos pro­prios du ba­by-boom, c’est eux qui vont ra­quer. » Certes, mais l'idéo­lo­gie peut l'em­por­ter sur l'in­té­rêt de classe. Et il fau­dra bien de l'argent pour cou­vrir ces opé­ra­tions d'al­lè­ge­ment ou d'exo­né­ra­tion de charges qui forment le coeur du dis­po­si­tif.

Mais si l'on com­prend que les grands bé­né­fi­ciaires de son ap­pli­ca­tion sont nos banlieues, nous voyons ap­pa­raître un autre élec­to­rat of­fi­ciel­le­ment gui­gné par le can­di­dat Ma­cron. À la fa­veur de la mon­dia­li­sa­tion et de la po­li­tique d'im­mi­gra­tion, une vé­ri­table éco­no­mie du tiers-monde s'est ins­tal­lée en France, tri­ple­ment sub­ven-

tion­née par la pro­tec­tion so­ciale la plus coû­teuse du monde, les col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales et la po­li­tique de la ville. Elle se­rait ame­née à pros­pé­rer de fa­çon dé­ci­sive. Là est l'in­no­va­tion de Ma­cron : non plus ap­pli­quer des rus­tines à notre tis­su so­cial dé­chi­ré, mais dé­ve­lop­per une nou­velle forme d'éco­no­mie en­kys­tée au sein d'une France en­ga­gée dans la com­pé­ti­tion tous azi­muts3. Le can­di­dat du sys­tème coupe le pays en deux : d'une part, la France bé­né­fi­ciaire de la masse de nos aides so­ciales, mais exo­né­rée de charges so­ciales ou fis­cales, et, d'autre part, la France qui paie plein pot pour bé­né­fi­cier de la même pro­tec­tion so­ciale.

Il convient ici de rap­pe­ler la ré­ac­tion d'em­ma­nuel Ma­cron au len­de­main des at­ten­tats du 13 no­vembre 2015. Il im­pu­tait le ter­ro­risme au « manque d’op­por­tu­ni­tés éco­no­miques ». Pro­pos en forme de né­ga­tion­nisme quand on sait que les dji­ha­distes se re­crutent dans les couches plu­tôt ins­truites is­sues de nos banlieues. Mais Ma­cron ou­blie spon­ta­né­ment la di­men­sion idéo­lo­gique du pro­blème pour re­trou­ver une ex­pli­ca­tion « éco­no­mi­ciste ». À l'oc­ca­sion, le per­son­nage, qui traite élé­gam­ment les ou­vriers bre­tons d'« illet­trés éco­no­miques », nous a ap­por­té la preuve de son cré­ti­nisme po­li­tique. L'eu­rope ou la mort

Ma­cron est au­jourd'hui l'in­car­na­tion la plus pure, si l'on ose dire, de l'eu­ro­péisme dans notre pay­sage po­li­tique. Il mi­lite pour une in­té­gra­tion eu­ro­péenne plus pous­sée en­core, non­obs­tant le pou­voir pré­émi­nent ac­quis par l'al­le­magne et les échecs de la construc­tion eu­ro­péenne ana­ly­sés par Hu­bert Vé­drine dans son der­nier ou­vrage4.

Le fait le plus sin­gu­lier est ce­pen­dant que Ma­cron soit sou­te­nu par le pa­tro­nat tan­dis qu'il ne pro­pose rien qui puisse trai­ter le pro­blème le plus cru­cial de notre éco­no­mie : son manque de com­pé­ti­ti­vi­té vis-à-vis de l'al­le­magne (la moi­tié de notre dé­fi­cit com­mer­cial, égal à 47 mil­liards d'eu­ros, ré­sulte du dés­équi­libre de nos échanges avec notre grand voi­sin qui a ac­cu­mu­lé en 2016 un ex­cé­dent com­mer­cial to­tal de 296 mil­liards d'eu­ros !). Et l'on ne sau­rait af­fir­mer sans ri­di­cule que l'al­lè­ge­ment du droit du tra­vail consti­tue­rait le re­mède ap­pro­prié.

Notre his­toire ré­cente, sous ses deux angles éco­no­mique

et po­li­tique, est aus­si celle de l'aveu­gle­ment des chefs d'en­tre­prises dont la conscience po­li­tique a été prise en otage par l'idéo­lo­gie do­mi­nante. Passe en­core que les ban­quiers et les as­su­reurs s'ac­com­modent d'un sys­tème qui les a si bien ser­vis. Mais que dire pour les chefs des en­tre­prises non fi­nan­cières ? L'eu­rope nous in­ter­dit d'al­lé­ger les charges so­ciales des en­tre­prises en­ga­gées dans la com­pé­ti­tion in­ter­na­tio­nale : il faut al­lé­ger cor­ré­la­ti­ve­ment les charges du bis­trot de quar­tier et des su­per­mar­chés ! Elle nous in­ter­dit de ré­duire ou d'an­nu­ler l'im­pôt sur les bé­né­fices des en­tre­prises réinvestis sur le site na­tio­nal. Car elle se voit, au-de­là de son pé­ri­mètre of­fi­ciel, comme une sorte de la­bo­ra­toire de la glo­ba­li­sa­tion, sta­tuant comme si elle était un or­gane de la gou­ver­nance mon­diale.

Le par­ti des mé­dias ne nous laisse que le choix de pour­suivre sur la voie du dé­clin, sous la conduite du chef de choeur Ma­cron, en scan­dant : « L’eu­rope ou la mort. » •

1. Comme nous y ex­horte Élie Co­hen à cha­cune de ses in­ter­ven­tions mé­dia­tiques : « Il faut re­le­ver les dé­fis et sai­sir les op­por­tu­ni­tés de la mon­dia­li­sa­tion. » 2. Après avoir été à la tête de l'ins­ti­tut Brue­gel, think tank dé­dié à l'eu­rope. Il est aus­si membre du Cercle des éco­no­mistes, qui réunit chaque an­née la tri­bu des éco­no­mistes néo­li­bé­raux à l'uni­ver­si­té d'aix-en-pro­vence, et membre du Conseil d'ana­lyse éco­no­mique. 3. Comme tou­jours, il faut ren­voyer à La France pé­ri­phé­rique de Ch­ris­tophe Guilluy, édi­tions Flam­ma­rion, 2014. 4. Sau­ver l'eu­rope, édi­tions Lia­na Le­vi, 2016.

Em­ma­nuel Ma­cron à Sciences Po, lors d'un dé­bat sur l'ave­nir de l'eu­rope, Pa­ris, 25 juin 2016.

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