Lyon, ca­pi­tale de la ma­cro­nie

Le « mi­racle Ma­cron » doit beau­coup à Gé­rard Col­lomb qui a fran­chi le Ru­bi­con avant même l'an­nonce de sa can­di­da­ture. Le maire de Lyon rêve tout haut de faire triom­pher en France le cen­trisme mo­der­niste qu'il a tou­jours pra­ti­qué dans sa ville.

Causeur - - Sommaire N° 44 – Mars 2017 - Luc Ro­senz­weig

Si, d'aven­ture, Em­ma­nuel Ma­cron de­vait se re­trou­ver pré­sident de la Ré­pu­blique fran­çaise à l'is­sue de la mê­lée élec­to­rale à re­bon­dis­se­ments à la­quelle nous as­sis­tons, c'est à Lyon qu'il de­vrait, en toute gra­ti­tude, ve­nir cé­lé­brer son his­to­rique vic­toire.

La mé­tro­pole rho­da­nienne, consi­dé­rée (à tort !) comme peu en­cline à se mê­ler d'in­fluer de ma­nière dé­ci­sive sur le des­tin de la na­tion et pré­fé­rant des édiles be­so­gneux et dis­crets aux té­nors de la « grande » po­li­tique pa­ri­sienne pour la gé­rer et la re­pré­sen­ter dans la ca­pi­tale, s'est en ef­fet en­ga­gée comme ja­mais dans son his­toire en fa­veur d'un can­di­dat ve­nu d'ailleurs.

Une aven­ture po­li­tique sin­gu­lière, celle d'un jeune homme se lan­çant à l'as­saut du som­met sans par­ti, sans ex­pé­rience des luttes d'ap­pa­reils, en mé­pri­sant sou­ve­rai­ne­ment le « cur­sus ho­no­rum » clas­sique dé­crit ja­dis la­pi­dai­re­ment par Va­lé­ry Gis­card d'es­taing (dé­pu­té à 30 ans, mi­nistre à 40, pré­sident de la Ré­pu­blique à 50), au­rait-elle pu se frayer un che­min vers le suc­cès sans qu'un homme, le sé­na­teur maire Gé­rard Col­lomb, et une ville, Lyon, se soient ran­gés der­rière lui, avec une fer­veur peu cou­tu­mière du lieu et des gens qui l'ha­bitent ? Il est per­mis d'en dou­ter.

Même si la vic­toire fi­nale est en­core loin d'être ac­quise pour Em­ma­nuel Ma­cron, cette conquête po­li­tique de la ca­pi­tale des Gaules est l'as­su­rance, pour lui, de ne pas tom­ber dans le néant qui me­nace ceux qui, comme Fran­çois Bay­rou, échouent de jus­tesse au pied de la der­nière marche… Si ce­la de­vait être le cas, Lyon la pros­père, l'in­ter­na­tio­nale, en­trée avec suc­cès dans la mon­dia­li­sa­tion heu­reuse et la ré­vo­lu­tion numérique, pour­rait l'ac­cueillir comme un des siens, pour se

pré­pa­rer au com­bat sui­vant. Gé­rard Col­lomb, 69 ans, s'est trou­vé un hé­ri­tier spi­ri­tuel à sa conve­nance après avoir pris soin, tout au long de sa car­rière, de sa­von­ner la planche de tous ceux de ses « amis » po­li­tiques qui étaient sus­cep­tibles de contes­ter sa pré­émi­nence.

Lyon a été un la­bo­ra­toire du ma­cro­nisme avant même que le dé­nom­mé Ma­cron songe à en­trer par la grande porte dans l'arène po­li­tique. L'al­liance his­to­rique de la so­cial-dé­mo­cra­tie avec le monde de l'en­tre­prise, l'ap­pel aux com­pé­tences is­sues de la so­cié­té ci­vile pour gé­rer la ci­té, l'as­sè­che­ment, à son pro­fit, du ma­rais cen­triste pour confi­ner la droite lo­cale dans son ghet­to so­cio­lo­gique sont les mar­queurs de l'exer­cice du pou­voir mu­ni­ci­pal et mé­tro­po­li­tain exer­cé par Gé­rard Col­lomb de­puis son ac­cès à l'hô­tel de Ville et à la tête du Grand Lyon en 2008.

Lorsque, en 2011, la can­di­da­ture de Do­mi­nique Strauss-kahn se fra­casse dans une chambre d'hô­tel de Man­hat­tan, Col­lomb se sent dé­lié de toute al­lé­geance en­vers un so­cia­lisme sol­fé­ri­nien in­car­né par Fran­çois Hol­lande, qui l'a tou­jours sno­bé au pro­fit de ses ri­vaux lo­caux au sein du par­ti, comme l'an­cien mi­nistre et pré­sident de la ré­gion Rhône-alpes Jean-jack Quey­ranne. En 2016, Gé­rard Col­lomb n'a pas le­vé le pe­tit doigt, dans la cam­pagne des ré­gio­nales, pour ai­der Quey­ranne à dé­fendre un fau­teuil qu'il a dû cé­der au très droi­tier Laurent Wau­quiez…

C'est donc sans états d'âme, et même avec une vi­sible ju­bi­la­tion, que Gé­rard Col­lomb met alors toute son éner­gie à pla­cer son pou­lain en or­bite pré­si­den­tielle, avant même que Ma­cron n'ait fran­chi le Ru­bi­con en quit­tant le gou­ver­ne­ment Valls, le 30 août 2016 : ré­cep­tion fas­tueuse et cha­leu­reuse à l'hô­tel de Ville, mise à sa dis­po­si­tion des ré­seaux lo­caux, na­tio­naux et in­ter­na­tio­naux du maire de Lyon. Ma­nuel Valls est fu­rieux : il or­ga­nise, en mai 2016, une réunion in­ter­mi­nis­té­rielle consa­crée à la po­li­tique de la ville à Vaulx-en-ve­lin, com­mune membre de la Mé­tro­pole de Lyon, sans convier son pré­sident Gé­rard Col­lomb, pour­tant prin­ci­pal fi­nan­ceur des ac­tions me­nées dans cette ban­lieue dif­fi­cile dans le cadre de l'aide aux quar­tiers sen­sibles… Le ca­mou­flet est d'au­tant plus cui­sant que Valls est alors ac­com­pa­gné de Na­jat Val­laud-bel­ka­cem, an­cien « bé­bé Col­lomb » au PS lyon­nais qui vise ou­ver­te­ment, contre son an­cien men­tor, le lea­der­ship de la gauche lo­cale lorsque les urnes de mai au­ront par­lé et, es­père-t-elle, fait d'elle la dé­pu­tée de Villeur­banne, deuxième ville de la Mé­tro­pole…

Les poids lourds du sys­tème Col­lomb sont dé­ta­chés au ser­vice de Ma­cron : Jean-ma­rie Gi­rier, fi­dèle chef de ca­bi­net du maire de­puis 1995, de­vient di­rec­teur na­tio­nal de cam­pagne du can­di­dat Ma­cron et Bru­no Bon­nell, icône lyon­naise de la nou­velle éco­no­mie numérique et col­lom­biste de tou­jours, est le « ré­fé­rent » (c'est comme ce­la qu'on dé­signe les chefs en Ma­cro­nie) d'en Marche ! pour la Mé­tro­pole et le dé­par­te­ment du Rhône.

Ce n'est pas en­core la ren­contre d'un homme et d'un peuple, comme le veut la lé­gende do­rée de l'élec- →

tion pré­si­den­tielle de la Ve Ré­pu­blique, mais c'est dé­jà le flirt pous­sé entre la réa­li­té so­cio­lo­gique d'une ci­té où la nou­velle bour­geoi­sie est plus en­tre­pre­nante que bo­hème, et un jeune pro­dige de la po­li­tique qui sait leur par­ler avec les mots qu'ils com­prennent : le fran­glais dé­com­plexé, le tex­to en ra­fales, les tics de lan­gage du jar­gon ma­na­gé­rial… le sup­plé­ment d'âme, c'est la pos­ture chris­tique du can­di­dat en mee­ting pen­dant que la « Team am­biance » chauffe par Ins­ta­gram les « hel­pers » (jeunes mi­li­tants en tee-shirts) char­gés de gui­der le pu­blic et de faire la claque.

En quelques se­maines, les co­mi­tés En Marche ! éclosent en ré­gion lyon­naise comme les cham­pi­gnons après une pluie d'au­tomne. Col­lomb ju­bile : les mar­cheurs ma­cro­nistes se­raient, se­lon lui, plus nom­breux que les membres en­car­tés du PS dans le dé­par­te­ment. Et il évoque, de­vant les jour­na­listes, l'hy­po­thèse d'une ad­hé­sion col­lec­tive des par­ti­sans de Ma­cron au vieux par­ti pour faire bou­ger les lignes après l'élec­tion pré­si­den­tielle, quel que soit son ré­sul­tat.

Ce­pen­dant, ces « mar­cheurs », dans leur grande ma­jo­ri­té, ne sont pas sor­tis de leur bulle in­di­vi­dua­liste pour re­joindre les che­mins d'une ac­tion po­li­tique à l'an­cienne : ils sont là pour sou­te­nir un homme qui leur semble ca­pable de rompre avec le monde an­cien sans cham­bou­ler une so­cié­té dans la­quelle, pour la plu­part, ils tirent leur épingle du jeu. Leur ré­volte (bien sage) contre ce sys­tème hon­ni de toute part, c'est la ver­sion fran­çaise du « sou­lè­ve­ment des mo­dé­rés » évo­qué par Mi­lan Kun­de­ra pour ca­rac­té­ri­ser la ré­vo­lu­tion de ve­lours à Prague en 1989, contre un pou­voir com­mu­niste en dé­li­ques­cence. Ils sont le « par­ti du pro­grès mo­dé­ré dans les li­mites de la loi », fon­dé ja­dis par l'hu­mo­riste tchèque Ja­ro­slav Hašek, le père du Brave Sol­dat Ch­véïk. Tous ces gens-là n'at­tendent pas de leur can­di­dat un pro­gramme clés en main qui com­ble­rait leurs at­tentes et leurs as­pi­ra­tions : des pro­jets, ils en ont dé­jà, pour eux et pour leurs en­fants. Ils de­mandent sim­ple­ment que l'on dé­gage, pour eux qui sont pleins d'idées, d'éner­gie et d'es­poir, un che­min en­com­bré par les pe­san­teurs hé­ri­tées du pas­sé, les vieux par­tis, les vieilles idées, les vieilles lois, les vieux ta­bous. Et les vieux tout courts…

Ils marchent, côte à côte, ra­vis de se re­trou­ver en­semble dans un mee­ting po­li­tique au­quel beau­coup d'entre eux par­ti­cipent pour la pre­mière fois de leur vie. Ils sont mo­dé­ré­ment en­thou­siastes en dé­pit des ef­forts de la « Team am­biance ». Ils font du tou­risme po­li­tique comme on fait un ci­ty trip à Vienne ou Co­pen­hague pour dé­com­pres­ser après une sé­quence de stress au bou­lot. On ap­pré­cie le show, mais on garde une bonne part de son quant-à-soi. Si ce­la marche, tant mieux, si­non tant pis. On se conso­le­ra avec la sa­gesse de Gui­gnol, le­quel es­ti­mait, fa­ta­liste, que « tout le monde, y peut pas être de Lyon, passque y en faut bien qu’ils soyent d’ailleurs » ! •

Cau­seur. Vous avez choi­si de sou­te­nir la can­di­da­ture d'em­ma­nuel Ma­cron dès que ce­lui-ci a dé­cla­ré son in­ten­tion de bri­guer l'ély­sée. Pour­quoi ? Loïc Chabrier.

Ce choix se si­tue dans la lo­gique de mon par­cours in­tel­lec­tuel et po­li­tique com­men­cé il y a vingt ans, lorsque j'ai adhé­ré au par­ti so­cia­liste après la fin de mes études. Je me suis tou­jours si­tué dans la tra­di­tion d'une gauche réa­liste en éco­no­mie, proche des pré­oc­cu­pa­tions de la so­cié­té, en­ga­gée dans la construc­tion eu­ro­péenne. C'est pour­quoi j'avais sou­te­nu DSK lors de la pri­maire de 2006, tout en ap­pré­ciant le style nou­veau de la cam­pagne pré­si­den­tielle me­née par Sé­go­lène Royal… Je pense qu'il est temps de pro­cé­der à la cla­ri­fi­ca­tion po­li­tique im­po­sée par la frac­ture au sein du PS ap­pa­rue lors du ré­fé­ren­dum de 2005 sur le pro­jet de cons­ti­tu­tion eu­ro­péenne. En dé­pit des ef­forts de syn­thèse de Fran­çois Hol­lande, cette frac­ture existe tou­jours… Em­ma­nuel Ma­cron me semble le mieux à même d'opé­rer cette né­ces­saire cla­ri­fi­ca­tion. Pour ré­su­mer : si j'avais ap­par­te­nu à la gé­né­ra­tion pré­cé­dant la mienne, j'au­rais été mendésiste, au­jourd'hui je suis macroniste !

Si à Lyon la ma­jo­ri­té des élus so­cia­listes ont sui­vi le sé­na­teur maire Gé­rard Col­lomb dans son sou­tien à Ma­cron, à Villeur­banne les élus PS de la ma­jo­ri­té mu­ni­ci­pale se sont pro­non­cés en fa­veur de Be­noît Ha­mon. Et vous n'êtes que trois ma­cro­nistes dans le conseil mu­ni­ci­pal. Ce­la ne risque-t-il pas de créer des pro­blèmes in­ternes ?

En ce qui me concerne, mon en­ga­ge­ment au cô­té d'em­ma­nuel Ma­cron s'est ef­fec­tué dans la clar­té et la trans­pa­rence... J'ai tou­jours été loyal, sur tous les su­jets po­li­tiques mu­ni­ci­paux en­vers le maire Jeanpaul Bret, et ce­lui-ci me fait confiance pour la dé­lé­ga­tion aux af­faires cultu­relles, un gros dos­sier pour notre ville qui abrite le TNP, l'école na­tio­nale de mu­sique, des ins­ti­tu­tions au rayon­ne­ment na­tio­nal. Jean Paul Bret a tou­jours été res­pec­tueux du choix des uns et des autres au ni­veau na­tio­nal.

Par­lons culture, jus­te­ment, votre do­maine d'in­ter­ven­tion po­li­tique. Les pro­po­si­tions du can­di­dat Ma­cron dans ce do­maine ne sont pas très consis­tantes, on ne voit pas de grands pro­jets cultu­rels à la me­sure de ceux mis en oeuvre par quelques-uns de ses pré­dé­ces­seurs…

Vous en voyez, vous, des pro­jets cultu­rels consis­tants dans les pro­grammes de ses concur­rents ? Sur ce point comme sur d'autres, ses pro­po­si­tions dé­ve­lop­pées sur­vien­dront en temps utile, dans le pro­ces­sus d'éla­bo­ra­tion col­lec­tive du pro­gramme mis en oeuvre par les équipes d'en Marche ! Mais je constate que d'ores et dé­jà, il a lan­cé des pistes in­té­res­santes, comme l'idée d'ou­vrir les bi­blio­thèques pu­bliques le soir et les jours fé­riés, un moyen ef­fi­cace de ré­duire les in­éga­li­tés cultu­relles. Plus gé­né­ra­le­ment, on trouve chez Ma­cron la vo­lon­té de bous­cu­ler les im­mo­bi­lismes, les si­tua­tions ac­quises, et la re­cherche de so­lu­tions in­no­vantes qui doivent s'ap­pli­quer au do­maine cultu­rel comme ailleurs. Le fi­nan­ce­ment pu­blic des ins­ti­tu­tions cultu­relles fait ac­tuel­le­ment de ce sec­teur la va­riable d'ajus­te­ment des bud­gets de l'état et des col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales. On pour­rait, par exemple, faire da­van­tage ap­pel au mé­cé­nat, comme ce­la se pro­duit dans d'autres pays com­pa­rables.

Lors de son mee­ting du 4 fé­vrier à Lyon, Em­ma­nuel Ma­cron a dé­cla­ré : « Il n'y a pas de culture fran­çaise. Il y a une culture en France. Et elle est di­verse. » Ces pro­pos ont pro­vo­qué quelques ré­ac­tions, no­tam­ment de la part de ceux qui re­jettent le re­la­ti­visme cultu­rel à la mode… Qu'en pen­sez­vous ?

De mon point de vue, ces ré­ac­tions té­moignent d'une cris­pa­tion iden­ti­taire que ces pro­pos n'au­raient pas pro­vo­quée quelques an­nées plus tôt. Pour moi, j'en­tends ce­la comme l'af­fir­ma­tion que notre culture fran­çaise, si riche et va­riée, s'est nour­rie au fil des siècles d'une mul­ti­tude d'ap­ports, is­sus des ré­gions et des étran­gers ve­nus créer en France. Ces ré­ac­tions me semblent donc ex­ces­sives.

Em­ma­nuel Ma­cron a qua­li­fié de « crime contre l'hu­ma­ni­té » la co­lo­ni­sa­tion fran­çaise en Al­gé­rie. Qu'en pen­sez-vous, comme ju­riste ?

Je pense d'abord que le pro­pos vi­sait la co­lo­ni­sa­tion dans son en­semble et pas seule­ment en Al­gé­rie. La qua­li­fi­ca­tion s'en­tend sur le plan ju­ri­dique mais elle a aus­si une conno­ta­tion mo­rale, celle à la­quelle fai­sait sans doute al­lu­sion Em­ma­nuel Ma­cron. Il n'em­pêche que ce n'est pas un terme que j'au­rais uti­li­sé moi­même. En re­vanche, il est lé­gi­time de re­gar­der cette his­toire de ma­nière ob­jec­tive, comme nous l'avons fait pour d'autres pé­riodes troubles de l'his­toire de France. Je no­te­rai sur­tout qu'em­ma­nuel Ma­cron a bien sou­li­gné qu'il n'était ni dans le dé­ni ni dans la re­pen­tance. •

il est temps de pro­cé­der à la cla­ri­fi­ca­tion po­li­tique im­po­sée par la frac­ture au sein du PS ap­pa­rue lors du ré­fé­ren­dum de 2005 sur le pro­jet de cons­ti­tu­tion eu­ro­péenne.

Em­ma­nuel Ma­cron aux cô­tés de Gé­rard Col­lomb, maire de Lyon, à un ras­sem­ble­ment du mou­ve­ment En marche !, Pa­ris, 5 no­vembre 2016.

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