Les car­nets de Ro­land Jac­card

Causeur - - Sommaire N° 44 – Mars 2017 -

1. LES KILLER GROUPIES

An­ders Brei­vik n'est pas content : on ne lui sert pas son ca­fé as­sez chaud. On le fouille trop sou­vent. Il juge sa si­tua­tion pire que celle des dé­te­nus de Guantá­na­mo. Il a donc dé­po­sé une plainte, ce qu'ont ap­prou­vé une ma­jo­ri­té de Nor­vé­giens pré­tex­tant qu'il convient de trai­ter les ter­ro­ristes de tout bord avec hu­ma­ni­té. On ne peut qu'ad­mi­rer – ou ri­ca­ner de­vant – tant de com­pas­sion. Plus sur­pre­nant en­core : An­ders Brei­vik re­çoit 800 lettres d'amour par mois. Il les étu­die mi­nu­tieu­se­ment, bien dé­ci­dé à choi­sir dans le lot une épouse qui ne soit ni une folle ni, ce qui se­rait pire en­core, une ré­demp­trice. Pour l'ins­tant, elles sont des mil­liers à faire par­tie de son « fan club », le ju­geant « si beau » que tout le reste leur est égal. Il a tué 70 jeunes gens, re­gret­té que le bi­lan de ses vic­times n'ait pas été su­pé­rieur, mais les « fe­melles » (c'est ain­si qu'il les dé­signe) ne lui en tiennent pas ri­gueur. Elles ad­mirent sa bra­voure, son hu­mour, voire sa sen­si­bi­li­té, puisque lors du mas­sacre per­pé­tré le 22 juillet 2011 sur l'île d'utoya, il a épar­gné un chien, « ce qui prouve qu'au fond il est très gen­til ». Cet en­voû­te­ment pour les grands cri­mi­nels – sans équi­valent chez les hommes qui prennent la fuite dès lors qu'ils ap­prennent que celle qu'ils convoitent a eu maille à par­tir avec la jus­tice – ne date pas d'hier. Sans re­mon­ter à Hen­ri Dé­si­ré Lan­dru, guillo­ti­né en 1922 pour 11 meurtres et qui re­ce­vait chaque jour des lettres en­flam­mées, ou à Charles Man­son, oc­to­gé­naire éden­té à barbe grise et au front mar­qué d'une croix gam­mée qu'il y a ta­touée et qui a suc­com­bé aux avances d'une jou­ven­celle, les bad boys l'em­portent lar­ge­ment sur les pre­miers de la classe : le fris­son du dan­ger et la gloire sont des ex­ci­tants aux­quels peu de femmes sont in­sen­sibles. Cha­cun en ti­re­ra la conclu­sion qu'il veut, mais même les spé­cia­listes res­tent aba­sour­dis par l'am­pleur du phé­no­mène.

2. DANS LES BRAS D'UN DJI­HA­DISTE

Le bad boy au­jourd'hui, c'est le dji­ha­diste.

On compte d'in­nom­brables ré­cits à l'eau de rose ou de sang sur in­ter­net, où des jeunes filles suc­combent au charme de ter­ro­ristes im­pi­toyables. Ces ro­mans connaissen­t un suc­cès que Marc Lé­vy ou Ta­har Ben Jel­loun pour­raient leur en­vier. 150 000 lec­trices en quelques se­maines pour Dans les bras d’un dji­ha­diste, his­toire d'une ado kid­nap­pée par des ter­ro­ristes et qui s'éprend de l'un d'eux. Et presque au­tant pour Sur mon coeur tu as fait un at­ten­tat ! Le dji­ha­diste se sub­sti­tue au vam­pire ou au se­rial killer, mais avec une forme de réa­lisme qui touche d'au­tant plus les lec­trices que l'is­lam a un ima­gi­naire très éro­tique. In­ter­ro­gé sur ce qu'il ai­mait le plus, le Pro­phète a ré­pon­du : « Les femmes, la prière, le par­fum. » C'est dire, com­mente le psy­cha­na­lyste Georges Abra­ham à pro­pos du ter­ro­riste fran­çais Sa­lah Ab­des­lam très convoi­té lui aus­si et dé­te­nu à Fleu­ry-mé­ro­gis, si la mys­tique mu­sul­mane est in­car­née et sait al­lier les plai­sirs de la chair aux élans de l'âme. Pour le meilleur et pour le pire, ce qui n'a pas échap­pé aux ado­les­centes qui, entre deux cours, s'aban­donnent à des rê­ve­ries ma­cabres, mais si proches de leur ima­gi­naire.

3. LE JOUR­NAL D'UN VOYEUR

Le pro­prié­taire du Ma­nor House Mo­tel dans le Co­lo­ra­do, près de Den­ver, mo­tel ac­quis dans les an­nées 1960, l'avait trans­for­mé en « la­bo­ra­toire de la sexua­li­té », ob­ser­vant à leur in­su pen­dant des dé­cen­nies les couples qui s'y li­vraient à des ébats plus ou moins sca­breux. Plu­tôt moins que plus d'ailleurs. Ju­geant, après avoir pris des mil­liers de notes, que la vie est rou­ti­nière et en­nuyeuse, ce qui ex­plique que le mar­ché du faux-sem­blant soit si fruc­tueux, Ge­rald Foos, puisque tel est son nom, « voyeur pro­fes­sion­nel », ain­si qu'il se pré­sen­tait, n'était pas peu fier d'avoir exer­cé avec une telle dis­cré­tion un tra­vail de sexo­logue ama­teur qui certes sa­tis­fai­sait ses pul­sions, mais de sur­croît com­plé­tait les en­quêtes de Mas­ters and John­son. Ge­rald Foos avait conscience de se li­vrer à une ac­ti­vi­té illé­gale, mais à l'ap­proche de la vieillesse il a te­nu à rendre pu­bliques toutes les in­for­ma­tions re­cueillies en un de­mi-siècle. Il les a confiées à Gay Ta­lese, l'un des fon­da­teurs du « nou­veau jour­na­lisme » aux États-unis, pas­sé maître dans l'art d'évo­quer le puis­sant cou­rant fic­tif qui coule sous le flux de la réa­li­té. Il en ré­sulte un livre in­clas­sable, Le Mo­tel du voyeur, qui ne cesse d'in­tri­guer le voyeur qui som­meille en nous. Pa­ra­doxa­le­ment, ce qui concerne les tests d'hon­nê­te­té que fait su­bir à leur in­su Ge­rald Foos à ses clients sont presque plus pas­sion­nants que leur rap­port au sexe. Et, sur­tout, notre sexo­logue ama­teur n'en re­vient pas de vivre au­jourd'hui dans une so­cié­té de sur­veillance gé­né­ra­li­sée où cha­cun est épié. Comme voyeur, il est dé­sor­mais une an­ti­qui­té. Et du Ma­nor House Mo­tel il ne reste que des gra­vats. •

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