Va­len­tin le res­sus­ci­té

Causeur - - Sommaire N° 44 – Mars 2017 - Pierre La­ma­lat­tie

Le Louvre pré­sente une ré­tros­pec­tive ex­cep­tion­nelle de Va­len­tin de Bou­logne (1591-1632). Adu­lé jus­qu'au xixe siècle, ce peintre de gé­nie fut to­ta­le­ment oc­cul­té au xxe. Cet évé­ne­ment per­met de dé­cou­vrir une oeuvre fas­ci­nante par sa force et sa mé­lan­co­lie.

Si vous ne de­vez voir qu'une ex­po­si­tion cette an­née, il faut vous rendre sans hé­si­ter à la ré­tros­pec­tive Va­len­tin de Bou­logne au Louvre. Cet ar­tiste ca­ra­va­gesque, ac­tif à Rome au dé­but du xviie siècle, est le pre­mier grand peintre fran­çais par la chro­no­lo­gie. Il est aus­si le pre­mier, ou l'un des tout pre­miers, toutes époques confon­dues, par le gé­nie. L'ex­po­si­tion a d'abord été pré­sen­tée à New York où le pu­blic amé­ri­cain a, semble-t-il, été épous­tou­flé par ce peintre que peu connais­saient. Les lec­teurs de Cau­seur ont, quant à eux, dé­jà eu l'oc­ca­sion de s'ar­rê­ter sur le Va­len­tin dans un nu­mé­ro pré­cé­dent1. Il s'agit donc de com­prendre pour­quoi cet im­mense ar­tiste a été si lar­ge­ment oc­cul­té et pour­quoi il re­fait sur­face à pré­sent. La pre­mière rai­son est cer­tai­ne­ment que Mi­che­lan­ge­lo Me­ri­si, dit le Ca­ra­vage (1571-1610), est l'arbre ca­chant la fo­rêt du ca­ra­va­gisme. Il ac­ca­pare les re­cherches, les pu­bli­ca­tions et l'at­ten­tion du pu­blic. Il faut ce­pen­dant re­mettre cet ar­tiste à sa juste place. D'abord, il convient de faire la part du ro­ma­nesque ré­sul­tant d'une vie où se conjuguent rixes, ho­mo­sexua­li­té et crime. En­suite, rap­pe­lons que, du­rant l'es­sen­tiel de sa car­rière, Ca­ra­vage pro­duit des scènes de genre et des oeuvres de for­mat moyen qui n'au­raient ja­mais eu en elles-mêmes un grand re­ten­tis­se­ment. Long­temps il n'est qu'un peintre du xvie siècle tar­dif par­mi d'autres. Tout change à par­tir de 1600, quand il ac­cède à des com­mandes ec­clé­sias­tiques. Il réa­lise alors de grandes com­po­si­tions où des éclai­rages crus désar­ti­culent la com­pré­hen­sion ra­tion­nelle du monde et lui sub­sti­tuent une vi­sion de l'hu­ma­ni­té par­ti­cu­liè­re­ment tra­gique, vio­lente et éro­ti­sée. C'est le cas, en par­ti­cu­lier, de l'in­ou­bliable Mar­tyre de saint Mat­thieu qui inau­gure le grand Ca­ra­vage. Cette pé­riode fé­conde et dé­ci­sive s'étale sur moins de dix ans. En­suite, tout à la fin de sa vie, Ca­ra­vage fuit dans le Sud et on est très sur­pris d'ob­ser­ver que le ni­veau de sa pein­ture baisse. Ses der­nières com­po­si­tions, conser­vées à Sy­ra­cuse, comme sa Ré­sur­rec­tion de La­zare, pa­raissent plus faibles et presque aca­dé­miques. Il ne faut pas voir en Ca­ra­vage un maître sui­vi de pâles épi­gones, mais plu­tôt un pré­cur­seur. Le dé­but du xviie ita­lien connaît, en ef­fet, un foi­son­ne­ment ar­tis­tique ex­tra­or­di­naire. On pour­rait par­ler de « Re­nais­sance » si le terme n'était pas dé­jà pris pour qua­li­fier la pé­riode pré­cé­dente. Dans le pay­sage, on trouve d'abord la fa­mille des ca­ra­va­gesques au sens strict. Ces ar­tistes re­la­ti­ve­ment nom­breux ont no­tam­ment en par­tage un goût mar­qué pour l'ir­rup­tion de lu­mières contras­tées dans des at­mo­sphères de té­nèbres. Deux fi­gures do­minent : celle de Jo­sé de Ri­be­ra (1591-1652) et celle du Va­len­tin de Bou­logne (1591-1632). On trouve aus­si, à la même époque, des ar­tistes re­le­vant d'autres sen­si­bi­li­tés, mais ayant in­té­gré à leurs oeuvres une dose plus ou moins im­por­tante de ca­ra­va­gisme. C'est le cas par exemple de Gui­do Re­ni (1575-1642), Ber­nar­do Stroz­zi (1581-1644), Mas­si­mo Stan­zione (1585-1656) et le Guer­chin (1591-1666). Tous ces ar­tistes ont des per­son­na­li­tés sin­gu­lières et des styles puis­sants qui, bien sou­vent, n'ont rien à en­vier au Ca­ra­vage, même s'ils sont moins connus du pu­blic.

Le Va­len­tin se dis­tingue par trois ca­rac­tères im­por­tants. D'abord, il a une com­pré­hen­sion par­ti­cu­liè­re­ment abou­tie de la lu­mière. Il en fait une sorte de grâce im­pré­vi­sible ar­ra­chant des mor­ceaux du monde à l'obs­cu­ri­té chao­tique où il se perd. En­suite, en mé­di­tant sur la pein­ture vé­ni­tienne, il ac­cède à une pic­tu­ra­li­té puis­sante, riche en trans­pa­rences et vi­bra­tions, là où Ca­ra­vage en reste sou­vent à une fac­ture un peu plate. En­fin, le Va­len­tin a une vi­sion très per­son­nelle de l'exis­tence, im­pré­gnée de noir­ceur. La vie pour lui est morne par dé­faut, juste ponc­tuée de temps à autre par des ful­gu­rances. Ses per­son­nages ont fré­quem­ment le re­gard triste et la bouche en­trou­verte. Ses contem­po­rains ne s'y trompent pas. Le Va­len­tin est consi­dé­ré à

Rome comme l'un des prin­ci­paux ar­tistes de son temps. Dans ce contexte, on lui com­mande une grande com­po­si­tion pour Saint-pierre de Rome. Il s'agit d'un Mar­tyre de saint Pro­cesse et saint Mar­ti­nien. Les vi­si­teurs com­parent aus­si­tôt cette pein­ture au Mar­tyre de saint Érasme réa­li­sé par Pous­sin et pré­sent dans les mêmes lieux. Si l'on re­con­naît à ce der­nier du ta­lent pour le des­sin, beau­coup ont le sen­ti­ment qu'il s'agit d'un ta­lent sec et sco­laire. La pré­fé­rence de nom­breux ama­teurs va au Va­len­tin pour sa pic­tu­ra­li­té et son tra­gique. Son oeuvre se com­pa­re­rait plus vo­lon­tiers avec L’en­se­ve­lis­se­ment de sainte Pé­tro­nille du Guer­chin, l'une des toiles em­blé­ma­tiques de cette époque. Pous­sin de­vient ce­pen­dant la fi­gure tu­té­laire de la pein­ture fran­çaise, tan­dis que le Va­len­tin consti­tue pour beau­coup une ré­fé­rence al­ter­na­tive. Il de­vient à Pous­sin ce que De­la­croix se­ra à Ingres, une in­car­na­tion de la verve pic­tu­rale face au froid aca­dé­misme. Le Va­len­tin laisse une soixan­taine d'oeuvres dont la moi­tié sont ex­cep­tion­nelles. Les oc­ca­sions d'en ac­qué­rir sont rares, mais Ma­za­rin, Louis XIV et Louis XV les col­lec­tionnent. La gloire du Va­len­tin per­siste jus­qu'à la fin du xixe, bien que peu de ses ta­bleaux soient pré­sents en France. Au xxe siècle, le Va­len­tin tombe dans un re­la­tif ou­bli. Bi­zar­re­ment, c'est un ar­tiste ca­ra­va­gesque mi­neur et pro­vin­cial qui va prendre la ve­dette, Georges de La Tour (1593-1652). Ce peintre qui ne voyage pas en Ita­lie adopte un ca­ra­va­gisme de se­conde main au­près des Fla­mands. Ac­tif à Lu­né­ville, en terre d'em­pire, il est re­mar­qué et étu­dié à par­tir de 1915 par Her­mann Voss (1884-1969). Cet his­to­rien de l'art est aus­si une fi­gure im­por­tante du na­zisme. Re­pré­sen­tant spé­cial du Füh­rer pour la cons­ti­tu­tion du mu­sée de Linz, il prend part à haut ni­veau aux spo­lia­tions et à la lutte contre l'art « dé­gé­né­ré ». Une ex­po­si­tion Georges de La Tour est or­ga­ni­sée à Pa­ris en 1934. Ses ef­fets de lu­mière et son goût du pit­to­resque peuvent pa­raître un peu fa­ciles, mais ils sé­duisent le pu­blic qui y voit un ar­tiste ty­pi­que­ment fran­çais. Une autre ré­tros­pec­tive a lieu en 1972. On édite même des timbres. La Tour connaît ain­si une éton­nante po­pu­la­ri­té qui oc­culte en grande par­tie celle du Va­len­tin jus­qu'à nos jours. C'est donc à la re­dé­cou­verte d'un des plus grands ar­tistes de l'his­toire que nous convie le mu­sée du Louvre. Il semble que les es­prits soient mûrs, à l'heure où une nou­velle pein­ture fi­gu­ra­tive na­tu­ra­liste prend son es­sor in­ter­na­tio­nal. C'est peut-être un signe des temps. •

Ju­dith et Ho­lo­pherne, Le Ca­ra­vage, 1599. Ce thème de­vien­dra un des su­jets fa­vo­ris des ar­tistes ca­ra­va­gesques et tout par­ti­cu­liè­re­ment du Va­len­tin.

1. Cau­seur no 16, sep­tembre 2014, p. 88. À voir ab­so­lu­ment : « Va­len­tin de Bou­logne », mu­sée du Louvre, jus­qu'au 22 mai (ré­tros­pec­tive ju­me­lée avec l'ex­po­si­tion « Ver­meer et les maîtres de la pein­ture de genre »).

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