Ju­dith et Ho­lo­pherne

Causeur - - Culture & Humeurs -

Ce ta­bleau conser­vé à Malte est une des der­nières oeuvres du Va­len­tin. Il n'est ce­pen­dant âgé que de 37 ans. La pein­ture se ré­fère à un épi­sode des livres deu­té­ro­ca­no­niques (deu­te­ros = se­con­daire) de l'an­cien Tes­tament ca­tho­lique, le texte étant ju­gé apo­cryphe par les autres tra­di­tions. Il ra­conte comment une belle et jeune veuve, Ju­dith, ai­dée de sa ser­vante, écarte la me­nace d'une in­va­sion as­sy­rienne en sé­dui­sant puis en dé­ca­pi­tant le gé­né­ral en­ne­mi, Ho­lo­pherne. Cette his­toire est trai­tée par de nom­breux ar­tistes ca­ra­va­gesques. Ca­ra­vage lui-même en pro­duit une ver­sion aux alen­tours de 1598. La Ju­dith de Ca­ra­vage et celle du Va­len­tin sont donc sé­pa­rées par seule­ment trente an­nées. Il est ten­tant de faire la com­pa­rai­son. Dif­fi­cile de ne pas voir l'écla­tante su­pé­rio­ri­té du Va­len­tin. La fac­ture, re­la­ti­ve­ment plate chez Ca­ra­vage, a chez le Va­len­tin un ly­risme vi­brant, mais conte­nu, qui en fait le digne hé­ri­tier des Vé­ni­tiens. La com­po­si­tion en frise de Ca­ra­vage pré­sente des per­son­nages ca­ri­ca­tu­raux et peu cré­dibles. Celle du Va­len­tin, plus res­ser­rée, est d'une sim­pli­ci­té ra­ci­nienne. Ho­lo­pherne, ren­ver­sé, a une pose stu­pé­fiante, à la fois bes­tiale et hu­maine jusque dans la pi­lo­si­té. Mais c'est sur­tout avec la fi­gure de Ju­dith que le Va­len­tin ex­prime sa sen­si­bi­li­té mé­lan­co­lique. Contrai­re­ment à la plu­part des Ju­dith, la sienne n'est ni sa­dique, ni cruelle, ni ef­frayée par l'hor­reur des cir­cons­tances. Elle est morne et son­geuse. Elle a un beau vi­sage triste, presque in­ex­pres­sif. Elle semble tout en­tière ha­bi­tée par un rêve. Avec sa grande épée, elle tranche la tête d'ho­lo­pherne comme une bour­sou­flure gro­tesque, une in­utile et géante ver­rue. Elle est un ange du désen­com­bre­ment ! Pour le Va­len­tin, le sa­lut pa­raît sy­no­nyme de désen­com­bre­ment. Cha­cun, en re­gar­dant ce ta­bleau, peut y re­trou­ver quelque chose de sa propre vie. Rares sont les pein­tures qui en un flash vi­suel vous com­mu­niquent cette sorte de com­pré­hen­sion ins­tinc­tive de l'exis­tence. •

Ju­dith et Ho­lo­pherne (dé­tail), Va­len­tin de Bou­logne, vers 1626.

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