« Je ne suis pas un rê­veur de la mon­dia­li­sa­tion heu­reuse. »

Causeur - - Sommaire - En­tre­tien avec Fran­çois Fillon

Cau­seur. Contrai­re­ment à ce qui avait été an­non­cé, la ques­tion de l'iden­ti­té n'est pas au coeur du dé­bat pré­si­den­tiel, si­non pour dire qu'il ne faut pas en par­ler. Et, alors qu'elle est consi­dé­rée comme hau­te­ment in­flam­mable, elle a à peine ani­mé le dé­bat de TF1. À gauche, où l'on tient ces ques­tions pour « nau­séa­bondes », on s'en ré­jouit. Mais le ré­sul­tat, c'est qu'à la fin de trois heures de dé­bat, on n'a pas vrai­ment par­lé de la France. Comment ex­pli­quez-vous que ce su­jet qui hante les Fran­çais ne prenne pas ?

Fran­çois Fillon. Comme vous l'avez dit, on n'évoque pas fran­che­ment la ques­tion fran­çaise qui touche pour­tant nos conci­toyens au coeur. Nous tra­ver­sons une crise exis­ten­tielle, mais par an­gé­lisme ou par crainte d'af­fron­ter la réa­li­té beau­coup se taisent. Une cer­taine gauche a fait du mul­ti­cul­tu­ra­lisme la pa­na­cée de la mo­der­ni­té, sans me­su­rer les consé­quences d'une so­cié­té li­quide sans re­pères ras­sem­bleurs. À force de né­gli­ger la pa­trie, de la mo­quer par­fois, on a ren­for­cé le re­pli com­mu­nau­taire dans cer­tains lieux, fait re­cu­ler l'in­té­gra­tion ré­pu­bli­caine, culpa­bi­li­sé les Fran­çais at­ta­chés à l'uni­té na­tio­nale. Et puis, de l'autre cô­té, il y a l'ins­tru­men­ta­li­sa­tion de la ques­tion iden­ti­taire par le Front na­tio­nal, ce qui ne contri­bue pas à fa­ci­li­ter un dé­bat construc­tif. Entre le dé­ni des uns et l'ou­trance du FN, il faut une pa­role ferme et équi­li­brée sur le su­jet de l'iden­ti­té na­tio­nale, une pa­role de fier­té et de confiance en nous-mêmes. C'est ma dé­marche.

Que vi­sez-vous exac­te­ment par « les ou­trances du FN » ?

Les ou­trances et les pro­messes illu­soires consti­tuent la marque de fa­brique du pro­gramme du FN. Pré­tendre qu'en sor­tant de l'eu­ro et en ré­ta­blis­sant le franc on va re­haus­ser notre sou­ve­rai­ne­té et dy­na­mi­ser notre éco­no­mie, c'est une fu­mis­te­rie. Pro­mettre le re­tour à la re­traite à 60 ans, c'est le sum­mum de la dé­ma­go­gie élec­to­rale. Af­fir­mer qu'on va ré­duire l'im­mi­gra­tion lé­gale à 10 000 en­trées par an est un non-sens, car la France a be­soin dans cer­tains sec­teurs de l'ap­port des étran­gers. Un exemple : 20 % de nos mé­de­cins à l'hô­pi­tal sont étran­gers… Va-t-on y re­non­cer ? Ce pro­gramme ne ren­for­ce­rait pas la France, il l'en­traî­ne­rait vers la faillite éco­no­mique et so­ciale, et donc la déses­pé­rance na­tio­nale. Ce n'est pas en re­fu­sant la com­pé­ti­tion du monde et les rap­ports de force de l'his­toire que notre pays sau­ve­ra son iden­ti­té. En 1958, le gé­né­ral de Gaulle a re­le­vé la France en la mo­der­ni­sant et en lui don­nant un des­tin in­ter­na­tio­nal. Le pro­jet de Mme Le Pen, c'est le re­pli, la dé­crois­sance, et c'est carte blanche don­née aux grandes puis­sances du monde de maî­tri­ser l'ave­nir sans nous et contre nous.

Pen­sez-vous que nous vi­vons une crise iden­ti­taire ou cultu­relle ? En quels termes la dé­cri­riez-vous ? Et que comp­tez-vous faire pour y re­mé­dier ?

Je crois que nous vi­vons une triple crise qui forme un cock­tail ex­plo­sif : une crise cultu­relle liée au culte de l'in­di­vi­dua­lisme ; une crise iden­ti­taire ali­men­tée par le re­cul du pa­trio­tisme et la pres­sion des flux mi­gra­toires ; une crise éco­no­mique qui dé­vi­ta­lise l'éner­gie et l'es­pé­rance col­lec­tives. Du coup, notre com­mu­nau­té na­tio­nale se di­vise et se déses­père. Pour ma part, je veux ré­pondre à ces trois crises qui s'in­ter­pé­nètrent par un pro­jet glo­bal. Je veux dé­clen­cher le re­dres­se­ment éco­no­mique de la nation fran­çaise, por­ter l'or­gueil d'une nation fière d'elle-même, de ses va­leurs et de son his­toire. Le res­pect du pas­sé doit être une force pour al­ler vers l'ave­nir. Il faut ar­rê­ter avec le dé­ni­gre­ment de nos ra­cines, de notre ré­cit na­tio­nal. Comment vou­lez-vous que les jeunes Fran­çais aient confiance en eux si on leur parle de la France en des termes né­ga­tifs ? Comment vou­lez-vous que le monde nous res­pecte si nous-mêmes hé­si­tons à pro­cla­mer notre sin­gu­la­ri­té ? Pour nous re­lan­cer, il faut af­fir­mer →

que le pa­trio­tisme n'est pas un gros mot, il faut va­lo­ri­ser ce qui nous ras­semble en tant que ci­toyens plu­tôt que ce qui nous dis­tingue en tant qu'in­di­vi­dus, il faut que l'école as­sume sa vo­ca­tion uni­fi­ca­trice, il faut re­lan­cer l'in­té­gra­tion et l'as­si­mi­la­tion, et donc li­mi­ter l'im­mi­gra­tion, et il faut en­fin dé­clen­cher une dy­na­mique éco­no­mique. La crois­sance et l'em­ploi sont des armes ma­jeures contre le dé­fai­tisme na­tio­nal.

Qu'avez-vous re­te­nu de l'échec du dé­bat sur l'iden­ti­té na­tio­nale ? En réa­li­té, n'au­rait-il pas fal­lu être plus « cash » et en­ga­ger la dis­cus­sion sur et avec l'islam de France et sa com­pa­ti­bi­li­té avec la loi ré­pu­bli­caine ? Au cours du dé­bat de TF1, vous avez d'ailleurs ad­mis avoir évo­lué sur la ques­tion de la laïcité. Qu'est-ce qui vous a fait chan­ger ?

Je suis un dé­fen­seur de la laïcité. De la vraie laïcité, c'es­tà-dire celle qui af­firme que les re­li­gions ont leur place en France, à la condi­tion qu'elles ac­ceptent de res­pec­ter le cadre de nos va­leurs et de nos règles com­munes. Né­gli­ger le fait re­li­gieux est ab­surde et dan­ge­reux, car on n'éva­cue pas le be­soin de trans­cen­dance au risque de le voir re­sur­gir vio­lem­ment. Mais je ne suis pas naïf, l'islam ra­di­cal est en train de gan­gre­ner le monde et une par­tie de nos conci­toyens mu­sul­mans. Pré­tendre que le dji­ha­disme n'a rien à voir avec le fon­da­men­ta­lisme re­li­gieux est un peu court. Le fon­da­men­ta­lisme a un socle de « va­leurs » qui n'est pas com­pa­tible avec le nôtre. La ques­tion de l'islam et de sa mo­der­ni­té se pose, comme la ques­tion du chris­tia­nisme s'est po­sée au dé­but du xxe siècle. L'his­toire a mon­tré que le pro­blème n'est pas in­sur­mon­table, mais il faut agir de fa­çon vo­lon­taire. Je veux que le culte mu­sul­man soit sou­mis à un con­trôle ad­mi­nis­tra­tif ser­ré le temps qui se­ra né­ces­saire pour qu'il s'ancre fer­me­ment dans la Ré­pu­blique comme toutes les autres re­li­gions. J'en­tends in­ter­dire tout mou­ve­ment se ré­cla­mant des Frères mu­sul­mans ou de l'idéo­lo­gie du sa­la­fisme. Quant aux prê­cheurs de haine, ils doivent être ex­pul­sés s'ils sont étran­gers, et in­ter­dits de prêche s'ils sont fran­çais. Et puis, j'in­siste sur ce point, nos com­pa­triotes mu­sul­mans doivent nous ai­der à faire le mé­nage contre l'obs­cu­ran­tisme. C'est un com­bat ci­toyen mais aus­si spi­ri­tuel, car on n'abat­tra pas le fa­na­tisme uni­que­ment avec des armes mais aus­si avec l'es­prit.

Certes, mais en­core faut-il que ce com­bat soit te­nu pour lé­gi­time par une ma­jo­ri­té de nos conci­toyens. Toutes les so­cié­tés eu­ro­péennes sont au­jourd'hui mul­ti­cul­tu­relles au sens lit­té­ral du terme. Mais pas au sens po­li­tique, qui si­gni­fie que l'on place toutes les cultures à éga­li­té. La France a pré­fé­ré le mo­dèle ré­pu­bli­cain qui de­mande aux nou­veaux ar­ri­vants et à leurs en­fants de s'adap­ter, ce qui si­gni­fie que l'éga­li­té entre les in­di­vi­dus n'en­traîne pas l'éga­li­té entre les cultures. Ce mo­dèle ne fonc­tionne plus au­jourd'hui, en par­tie parce que cer­tains ar­ri­vants ou leurs des­cen­dants ne sou­haitent pas « chan­ger de gé­néa­lo­gie » comme le dit Ma­li­ka So­rel. Dans une so­cié­té li­bé­rale ca­rac­té­ri­sée par la mon­tée des droits in­di­vi­duels, comment le leur im­po­ser ? La loi peut sanc­tion­ner des com­por­te­ments, mais comment faire chan­ger des concep­tions, des croyances, des idées ?

Le fait est que notre mo­dèle ré­pu­bli­cain ne fonc­tionne plus conve­na­ble­ment : mais ce n'est pas une fa­ta­li­té ! S'il s'est grip­pé, ça n'est pas seule­ment à cause de la crise éco­no­mique. C'est qu'on l'a dé­truit mé­tho­di­que­ment, en le poin­tant du doigt comme un ob­jet de honte pour la France. L'as­si­mi­la­tion et l'in­té­gra­tion sont de­ve­nues des gros mots. Le culte de la dif­fé­rence a sup­plan­té ce­lui de l'uni­té qui trans­cende les origines ou les re­li­gions. Comment vou­lez-vous que des nou­veaux ar­ri­vants res­pectent un mo­dèle ré­pu­bli­cain que même ses ga­rants jugent dé­mo­dé ? Vous avez rai­son, nous pou­vons faire beau­coup par la loi, mais nous ne pou­vons pas tout faire. La fier­té na­tio­nale ne se com­mande pas. Cha­cun doit, à son ni­veau, re­le­ver le dra­peau tri­co­lore. Le rôle de l'école est évident et je n'hé­site pas à dire qu'elle doit être en me­sure de trans­mettre aux en­fants un ré­cit de l'his­toire de France. Il ne s'agit pas de re­ve­nir aux images d'épi­nal ou d'igno­rer les pages sombres de notre pas­sé, mais de sou­li­gner aus­si les heures de fier­té et de gloire qui peuvent nous ras­sem­bler. Le rôle des in­tel­lec­tuels est éga­le­ment im­por­tant pour ré­con­ci­lier les Fran­çais avec leur pays. La dé­cons­truc­tion n'est pas le sum­mum de l'in­tel­li­gence et de la li­ber­té.

D'ac­cord, mais sans le consen­te­ment des prin­ci­paux in­té­res­sés, vous n'ar­ri­ve­rez à rien…

C'est vrai, voi­là pour­quoi il faut rap­pe­ler clai­re­ment aux étran­gers qui nous re­joignent ce que nous at­ten­dons d'eux : l'ap­pren­tis­sage de notre langue, le res­pect de nos tra­di­tions et de nos va­leurs… J'ai as­sis­té à plu­sieurs cé­ré­mo­nies d'ac­qui­si­tion de la na­tio­na­li­té fran­çaise : beau­coup d'étran­gers sont fiers de de­ve­nir fran­çais, plus fiers par­fois que ceux qui, dans les sa­lons bran­chés, se plaisent à dé­ni­grer leur propre pays. Je n'ai pas peur d'uti­li­ser le terme « d'as­si­mi­la­tion » qui pro­longe ce­lui « d'in­té­gra­tion ». Au­jourd'hui, notre sys­tème d'in­té­gra­tion et d'as­si­mi­la­tion est blo­qué. No­tam­ment pour des rai­sons éco­no­miques. Les com­mu­nau­ta­rismes s'étendent et se figent sur eux­mêmes. Il faut li­mi­ter l'im­mi­gra­tion à son strict mi­ni­mum, afin que nos ca­pa­ci­tés d'in­té­gra­tion ne soient plus dé­bor­dées.

Mais comment le fe­rez-vous sans vous dé­lier des règles eu­ro­péennes ? Et ne nous dites pas que vous fe­rez plier Mme Mer­kel ou son suc­ces­seur, on nous a dé­jà chan­té cet air-là. Et Ni­co­las Sar­ko­zy s'était en­ga­gé à le faire…

La France a le droit et le de­voir de choi­sir sa po­li­tique d'im­mi­gra­tion. Les règles eu­ro­péennes ne sont pas

in­tan­gibles, et au de­meu­rant, ce n'est pas l'eu­rope qui est res­pon­sable de notre laxisme en ma­tière d'in­té­gra­tion ou de sé­cu­ri­té in­té­rieure. Sur la ques­tion des flux mi­gra­toires, l'al­le­magne a fait des er­reurs en agis­sant de fa­çon uni­la­té­rale. Elle com­mence à chan­ger son point de vue. L'an­gé­lisme a fait place à plus de réa­lisme. Mme Mer­kel en­tend mes ar­gu­ments lorsque j'af­firme qu'il faut ré­for­mer les ac­cords de Schen­gen et ins­tau­rer des fron­tières dignes de ce nom aux fron­tières ex­té­rieures de l'union. Pour la France, je veux ins­tau­rer une po­li­tique de quo­tas. Si, pour as­su­rer cette po­li­tique, il faut ré­vi­ser la Cons­ti­tu­tion mais aus­si faire bou­ger les lignes de l'in­ter­pré­ta­tion que la Cour eu­ro­péenne des droits de l'homme donne de la Con­ven­tion eu­ro­péenne des droits de l'homme, eh bien je pren­drai mes res­pon­sa­bi­li­tés de­vant le peuple fran­çais.

Tout le monde est d'ac­cord pour condam­ner le ter­ro­risme is­la­miste. Mais, vous l'avez dé­jà évo­qué, on as­siste aus­si à la mon­tée d'une forme de pié­té et de ri­go­risme qui tend à iso­ler du reste de la so­cié­té. Ce sé­pa­ra­tisme pa­ci­fique vous in­quiète. Au-de­là de l'ap­pel gé­né­ral à la fier­té na­tio­nale, que fe­rez-vous pour le com­battre ?

Sur ce su­jet je veux être clair : je n'ac­cepte pas la cons­ti­tu­tion de com­mu­nau­tés avec leurs propres règles, leur propre vi­sion de la femme, leur propre concep­tion du droit, leur propre sys­tème de va­leurs pou­vant par­fois al­ler à l'en­contre de ce­lui de la Ré­pu­blique. La France, ce n'est pas une col­lec­tion de com­mu­nau­tés qui ne se parlent pas et ne par­tagent rien. Vivre en France, c'est ac­cep­ter d'en­trer au sein de la com­mu­nau­té na­tio­nale, la seule qui existe, et de res­pec­ter ses lois, ses cou­tumes et ses de­voirs. Il ap­par­tient à l'état de faire res­pec­ter ce­la, mais il re­vient aus­si aux au­to­ri­tés re­li­gieuses de stop­per les dé­rives ri­go­ristes et « sé­ces­sion­nistes » dont vous par­lez. Le Tal­mud dé­clare que « la loi du pays est ta loi ». Il y a de la place pour plu­sieurs amours dans un même coeur, mais une seule loyau­té.

En ce cas, pour­quoi ne pro­po­sez-vous pas, comme Ma­rine Le Pen, l'abro­ga­tion de la double na­tio­na­li­té ?

En pra­tique, ce­la si­gni­fie­rait que l'on ne pour­rait plus ac­cor­der la na­tio­na­li­té fran­çaise à un étran­ger pré­sent sur notre sol de fa­çon lé­gale. Car beau­coup de pays re­fusent le re­trait de la na­tio­na­li­té de leurs res­sor­tis­sants. C'est le cas de la Tu­ni­sie ou de l'al­gé­rie. Mais ce qui me pa­raît plus im­por­tant, c'est de re­voir nos pro­cé­dures d'ac­cès à la na­tio­na­li­té. Je pro­pose que la du­rée mi­ni­male de ré­si­dence en France exi­gée d'un can­di­dat à la na­tu­ra­li­sa­tion soit por­tée à huit ans, →

comme c'est le cas en Al­le­magne. L'ac­qui­si­tion de la na­tio­na­li­té sur simple dé­cla­ra­tion à la suite d'un ma­riage ne se­rait pos­sible qu'après cinq ans de vie com­mune et l'as­si­mi­la­tion du conjoint étran­ger fe­ra l'ob­jet d'une vé­ri­fi­ca­tion. Quant aux jeunes nés en France de pa­rents étran­gers, ils pour­ront, comme c'est le cas au­jourd'hui, ac­cé­der à la na­tio­na­li­té fran­çaise mais cet ac­cès de­vra être le fruit d'un choix mû­ri et for­ma­li­sé dans une dé­cla­ra­tion de vo­lon­té de de­ve­nir fran­çais.

Dans la mo­bi­li­sa­tion que vous ap­pe­lez de vos voeux, l'école est en pre­mière ligne. Or, au cours du dé­bat sur TF1, vous n'avez par­lé que de l'ap­pren­tis­sage : pas un mot sur le re­tour de l'au­to­ri­té, la res­tau­ra­tion des sa­voirs, l'en­cou­ra­ge­ment à l'ex­cel­lence. Comme si votre seul but était de four­nir de la main-d'oeuvre à nos en­tre­prises.

Si on m'en avait lais­sé le temps, vous au­riez pu voir que l'ap­pren­tis­sage n'est qu'une par­tie de mon pro­gramme sur l'édu­ca­tion. Pour moi, l'école est le vec­teur du sa­voir et de l'uni­té ré­pu­bli­caine. Elle doit s'at­ta­cher à trans­mettre les sa­voirs fon­da­men­taux. Une fois ce socle né­ces­saire as­si­mi­lé, l'école peut s'ou­vrir sur les arts, le nu­mé­rique et les mé­tiers de de­main, en vi­sant, à chaque étape, l'ex­cel­lence de l'en­sei­gne­ment et la réus­site des élèves. Ces deux der­niers points sont in­con­ce­vables sans la dis­ci­pline dans les classes et les éta­blis­se­ments : il n'y a pas d'ap­pren­tis­sage ef­fi­cace des sa­voirs, il n'y a pas d'ému­la­tion, sans au­to­ri­té. Que dans cer­taines de nos écoles on s'in­ter­pelle sui­vant ses origines est une ré­gres­sion de l'uni­té na­tio­nale. Je ne l'ac­cepte pas. C'est pour­quoi je pro­pose que les éco­liers portent un uni­forme sco­laire, pour qu'ils se sentent tous en­semble, tous égaux. C'est un sym­bole, mais tout com­mence par des sym­boles !

Peut-être, mais comment ce sym­bole d'ho­mo­gé­néi­té s'ar­ti­cule-t-il avec la large au­to­no­mie que vous lais­sez aux éta­blis­se­ments ? Vous pro­po­sez d'in­tro­duire plus de li­bé­ra­lisme, alors que la re­fon­da­tion de l'école ré­pu­bli­caine exige plu­tôt une re­prise en main ver­ti­cale. Au pré­texte que l'état n'a pas rem­pli sa mis­sion, doit-il re­non­cer ?

Dé­so­lé de vous contre­dire, mais je ne pro­pose pas d'in­tro­duire plus de « li­bé­ra­lisme » à l'école, mais un peu plus de li­ber­té ! Lorsque vous dis­cu­tez avec les chefs d'éta­blis­se­ments et les en­sei­gnants, tous vous disent qu'ils étouffent sous les di­rec­tives et la bu­reau­cra­tie, avec les ré­sul­tats sco­laires que l'on sait. Le pro­blème, c'est que l'état confond au­to­ri­té et uni­for­mi­té. Il fe­rait bien d'être plus ferme sur l'es­sen­tiel – trans­mis­sion des sa­voirs fon­da­men­taux, va­lo­ri­sa­tion du mé­rite, res­pect des en­sei­gnants, sé­cu­ri­té des éta­blis­se­ments – et moins ta­tillon sur le reste.

L'iden­ti­té fran­çaise doit ar­ti­cu­ler du nou­veau et de l'an­cien. Quand vous in­sis­tez sur les ra­cines chré­tiennes, n'ex­cluez-vous pas, non

seule­ment ceux qui viennent d'ailleurs, mais aus­si tous ceux qui ne se re­con­naissent pas dans la Ma­nif pour tous ?

Par­don­nez-moi mais je ne fais qu'énon­cer ce que nous sommes : un pays im­pré­gné de culture gré­co-la­tine et fa­çon­né par ses ra­cines ju­déo-chré­tiennes. L'igno­rer ou le nier, c'est ab­surde, et c'est sur­tout par­ti­ci­per à un exer­cice no­cif de né­ga­tion de notre hé­ri­tage. Pour au­tant, cette réa­li­té ne doit pas conduire à ex­clure qui que ce soit. Ja­mais je ne me suis per­mis d'uti­li­ser des mots bles­sants à l'égard des par­ti­sans du ma­riage pour tous. La li­ber­té fait par­tie de notre iden­ti­té.

Un cer­tain nombre de nos com­pa­triotes voient avec mé­fiance le sou­tien que vous ap­porte Sens com­mun. Au-de­là des ca­ri­ca­tures, il y a au­jourd'hui une ten­ta­tion iden­ti­taire chez cer­tains ca­tho­liques fran­çais qui ai­me­raient se consti­tuer eux aus­si en com­mu­nau­té op­pri­mée et dis­cri­mi­née. Au mo­ment où on tente d'im­po­ser à tous le res­pect de la laïcité, est-il op­por­tun de mettre en avant nos ra­cines chré­tiennes ?

Il existe dans notre pays une vo­lon­té sin­cère de re­nouer avec des re­pères et nos hé­ri­tages. C'est res­pec­table dès lors que ce­la est fait avec in­tel­li­gence et bien­veillance. Quant à ma foi chré­tienne, elle est une af­faire in­time dont je n'ai pas honte. Mais je la dis­tingue de mes de­voirs po­li­tiques, dont ce­lui de ras­sem­bler les Fran­çais quelles que soient leurs convic­tions re­li­gieuses ou phi­lo­so­phiques.

Vous sem­blez plus à l'aise sur votre pro­jet éco­no­mique. Mais ce n'est pas seule­ment (et peut-être pas tant) ce­lui-ci qui a sé­duit les élec­teurs de la pri­maire mais le fait que « la France des pro­vinces, des par­vis et des an­ciens usages », se­lon l'ex­pres­sion de Vincent Tré­mo­let de Villers dans Le Fi­ga­ro, a vu en vous le can­di­dat de la conti­nui­té his­to­rique et d'une cer­taine iden­ti­té fran­çaise. Or il y a une contra­dic­tion évi­dente entre les deux : comment prô­ner à la fois l'en­ra­ci­ne­ment cultu­rel et la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique dé­bri­dée ? Plus de nation et plus d'eu­rope ? Comme l'ob­serve Alain Fin­kiel­kraut, vous ne pou­vez pas dé­fendre l'iden­ti­té fran­çaise et ou­vrir des fermes des mille vaches. Bref, comment peut-on être li­bé­ral et conser­va­teur ? L'iden­ti­té n'a-t-elle pas be­soin de fron­tières ?

On peut dé­fendre l'iden­ti­té fran­çaise et ac­cep­ter le fait que la France n'est pas seule au monde. On peut dé­fendre la nation et es­ti­mer que l'échelle eu­ro­péenne est au­jourd'hui plus ef­fi­cace pour ré­gler un cer­tain nombre de pro­blèmes, dont ce­lui des fron­tières jus­te­ment. C'est une ques­tion de réa­lisme. Dire le contraire, c'est nier l'évi­dence. Qui croit au­jourd'hui que face aux puis­sances du monde, à la Chine, aux États-unis et à la Rus­sie, la France peut com­plè­te­ment se pas­ser de l'eu­rope ? Je suis pour une Eu­rope des na­tions forte, qui pro­tège mieux les ci­toyens sur les grands su­jets où, en­semble, nous pou­vons agir plus ef­fi­ca­ce­ment : la sou­ve­rai­ne­té mo­né­taire, la dé­fense des fron­tières, la dé­fense de nos in­té­rêts com­mer­ciaux, les dé­fis cli­ma­tiques… Mais je suis pour que cette Eu­rope laisse s'ex­pri­mer le gé­nie propre des peuples, dont la di­ver­si­té fait jus­te­ment la beau­té de la ci­vi­li­sa­tion eu­ro­péenne que je dé­fends. Il faut qu'une Eu­rope moins tech­no­cra­tique ar­rête de cher­cher à pro­duire un « Eu­ro­péen moyen » qui n'exis­te­ra ja­mais, au risque, on le voit au­jourd'hui, d'ex­ci­ter « la vi­ru­lence des na­tio­na­li­tés », comme di­sait le gé­né­ral de Gaulle. Une iden­ti­té fran­çaise af­fir­mée dans une Eu­rope forte est pos­sible. Sur le su­jet de la mon­dia­li­sa­tion, en­core une fois, nier l'évi­dence se­rait men­tir aux Fran­çais. Nous y sommes. Soit nous choi­sis­sons de nous battre avec nos armes, qui sont celles d'un grand pays qui a des atouts, soit nous choi­sis­sons de nous ré­si­gner au re­pli et au dé­clin. Si par conser­va­teur vous dé­si­gnez quel­qu'un qui est fier des tra­di­tions fran­çaises, alors je suis conser­va­teur ; si par li­bé­ral vous dé­si­gnez quel­qu'un qui es­time que la France doit se ré­for­mer et se re­trous­ser les manches pour te­nir son rang dans le monde, alors je suis li­bé­ral. Je rap­pelle que je suis gaul­liste, pas so­cia­liste ! Mais li­ber­té ne veut pas dire naï­ve­té ! Je ne suis pas un rê­veur de la mon­dia­li­sa­tion heu­reuse. Il faut se battre et prendre les me­sures qui s'im­posent pour ins­tau­rer une com­pé­ti­tion loyale avec nos concur­rents.

Vous avez dé­cla­ré : « Nous ne pou­vons pas te­nir notre rang dans le monde en di­sant “nous ne sommes per­sonne”. Nous ne pou­vons pas in­té­grer des étran­gers qui re­çoivent la na­tio­na­li­té fran­çaise en di­sant “bien­ve­nue nulle part”. » En quelques mots, qui sommes-nous ? Qu'est-ce qui fait de nous un peuple ?

Une his­toire, des pay­sages, des tra­di­tions, une langue, une lit­té­ra­ture, une culture, un dra­peau, des ins­ti­tu­tions, des va­leurs, des sou­ve­nirs par­ta­gés… Tout ce­la forge une âme, une poé­sie fran­çaise. La France n'est pas un fait cli­nique. « Une cer­taine idée de la France », di­sait de Gaulle. Je crois qu'au coeur de cette « idée », il y a chez les Fran­çais l'ins­tinct de la li­ber­té et de la gran­deur. •

Je pro­pose que les éco­liers portent un uni­forme, pour qu'ils se sentent tous en­semble, tous égaux. C'est un sym­bole, mais tout com­mence par des sym­boles !

An­ge­la Mer­kel et Fran­çois Fillon, Ber­lin, mars 2010. « On peut dé­fendre la nation et es­ti­mer que l’échelle eu­ro­péenne est au­jourd’hui plus ef­fi­cace pour ré­gler un cer­tain nombre de pro­blèmes. »

Ras­sem­ble­ment de sou­tien à Fran­çois Fillon sur la place du Tro­ca­dé­ro, à Paris, 5 mars 2017. « La fier­té na­tio­nale ne se com­mande pas. Cha­cun doit, à son ni­veau, re­le­ver le dra­peau tri­co­lore. »

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