AN­TI­SÉ­MI­TISME CENSURE À ARTE !

La di­rec­tion de la chaîne cultu­relle fran­co-al­le­mande passe à la trappe un do­cu­men­taire sur l'an­ti­sé­mi­tisme en Eu­rope. Mo­tif : on y met trop en lu­mière la haine an­ti­juive qui pro­gresse dans la sphère ara­bo-mu­sul­mane et dans une cer­taine gauche ob­sé­dée par

Causeur - - Sommaire N° 46 – Mai 2017 - Par Luc Ro­senz­weig

On n’avait ja­mais vu ce­la dans l’his­toire de la chaîne fran­co-al­le­mande, qui va bien­tôt fê­ter son quart de siècle d’exis­tence : le di­rec­teur des pro­grammes, Alain Le Di­ber­der, dé­cide de ne pas dif­fu­ser un do­cu­men­taire de quatre-vingt-dix mi­nutes, pro­duit et fi­nan­cé par Arte.

Il s’agit du film Un peuple élu et mis à part : l’an­ti­sé­mi­tisme en Eu­rope, écrit et réa­li­sé par deux ci­néastes al­le­mands, Joa­chim Schroe­der et So­phie Haf­ner. Ce pro­jet était por­té par le pôle al­le­mand d’arte, et plus pré­ci­sé­ment par la chaîne pu­blique West­deut­scher Rund­funk (WDR), membre de L’ARD, la pre­mière chaîne al­le­mande.

Il avait été va­li­dé en avril 2015 par la confé­rence des pro­grammes d’arte, com­po­sée à pa­ri­té de re­pré­sen­tants des pôles fran­çais et al­le­mand de la chaîne, aux­quels s’ajoutent quelques membres ve­nant des pe­tites chaînes eu­ro­péennes par­te­naires (Au­triche, Bel­gique, etc.). Cette va­li­da­tion s’était heur­tée d’em­blée à l’op­po­si­tion d’arte France, qui avait su­bo­do­ré que son conte­nu n’était pas en adé­qua­tion avec la ligne édi­to­riale de la chaîne sur la ques­tion de l’an­ti­sé­mi­tisme. Pour la pré­si­dente, Vé­ro­nique Cay­la, le di­rec­teur des pro­grammes Alain Le Di­ber­der et leurs res­pon­sables de sec­teurs, la dé­non­cia­tion de l’an­ti­sé­mi­tisme se li­mite à l’ex­plo­ra­tion ré­pé­ti­tive de « ce ventre fé­cond dont est sor­ti la bête im­monde », le na­zisme ar­chéo et néo, l’ex­trême droite dans toutes ses dé­cli­nai­sons ré­gio­nales, du FN fran­çais au Job­bik hon­grois en pas­sant par les néer­lan­dais de Geert Wil­ders.

Le film de Joa­chim Schroe­der et So­phie Haf­ner re­çut pour­tant l’aval, de jus­tesse, de la confé­rence des pro­grammes après que les au­teurs eurent ac­cep­té la sug­ges­tion de s’ad­joindre comme co­au­teur Ah­mad Man­sour, un psy­cho­logue d’ori­gine arabe is­raé­lienne exer­çant depuis dix ans en Al­le­magne. Ce der­nier est une per­son­na­li­té re­con­nue outre-rhin comme por­te­pa­role d’un is­lam des Lu­mières, mo­dé­ré et vio­lem­ment hos­tile au dji­ha­disme. Il joue dans le dé­bat pu­blic al­le­mand un rôle si­mi­laire à ce­lui te­nu na­guère dans le dé­bat fran­çais par le re­gret­té Ab­del­wa­hab Med­deb. Le cou­rant passe entre les ci­néastes al­le­mands et Man­sour, mais ce der­nier n’ac­cepte qu’un rôle de conseiller, son em­ploi du temps ne lui per­met­tant pas de par­ti­ci­per à de chro­no­phages phases de tour­nage à l’étran­ger et à d’in­ter­mi­nables séances de mon­tage. Il suit tou­te­fois ré­gu­liè­re­ment la pro­gres­sion de la réa­li­sa­tion du film et ré­pond à toutes les de­mandes de conseils ve­nant des réa­li­sa­teurs.

Dans l’es­prit des di­ri­geants d’arte, Man­sour de­vait jouer le rôle de « com­mis­saire politique » du film, veillant à ce que les au­teurs restent bien dans les clous d’une vi­sion de l’an­ti­sé­mi­tisme épar­gnant au­tant que faire se peut sa ver­sion ara­bo-is­la­mique et ce nou­vel an­ti­sé­mi­tisme des ban­lieues eu­ro­péennes.

Il n’en a rien été, et Schroe­der et Haf­ner, sou­te­nus par la res­pon­sable de la co­opé­ra­tion avec Arte au sein de la WDR, Sa­bine Roll­berg, ont per­sé­vé­ré dans leur pro­jet de dé­mas­quer cet an­ti­sé­mi­tisme qui se ca­moufle sous le masque de l’an­ti­sio­nisme. Le cou­pe­ret tombe en fé­vrier 2017, sous la forme d’une sèche lettre de re­fus de dif­fu­sion du do­cu­men­taire ain­si mo­ti­vée : « Le film ache­vé ne cor­res­pond pas sur des points es­sen­tiels au pro­jet ac­cep­té par la confé­rence des pro­grammes. Par ailleurs, on ne voit pas la trace de la col­la­bo­ra­tion d’ah­mad Man­sour, qui de­vait ga­ran­tir l’équi­libre et l’im­par­tia­li­té du pro­jet… » (Cet ex­trait est une tra­duc­tion de la lettre adres­sée en al­le­mand aux res­pon­sables du pôle al­le­mand d’arte, dont la di­rec­tion, con­tac­tée par nos soins, a re­fu­sé de nous trans­mettre sa ver­sion ori­gi­nale en fran­çais.) Pré­ci­sons qu’alain Le Di­ber­der ne parle pas un mot d’al­le­mand, et que le film qu’il condamne n’a pas de ver­sion fran­çaise…

Mis en cause, Ah­mad Man­sour ré­plique ver­te­ment aux as­ser­tions d’alain Le Di­ber­der dans un cour­rier adres­sé à Sa­bine Roll­berg. Après avoir confir­mé qu’il avait bien dé­cli­né la fonc­tion de co­au­teur pour des rai­sons per­son­nelles et que le conte­nu du film avait été éta­bli avec son ac­cord, il pour­suit : « Ce film est re­mar­quable et ar­rive à point nom­mé. Certes, il ré­vèle des réa­li­tés dé­ran­geantes, les mêmes que je ren­contre dans mon tra­vail quo­ti­dien. Je suis sur­pris qu’une chaîne pu­blique de la ré­pu­ta­tion d’arte puisse avoir tant de pro­blèmes avec le réel. Dans mon ac­ti­vi­té pro­fes­sion­nelle j’exige constam­ment que l’on prenne conscience →

Sur Arte, la dé­non­cia­tion de l'an­ti­sé­mi­tisme se li­mite à par­ler du na­zisme et à mettre en ac­cu­sa­tion toutes les dé­cli­nai­sons de l'ex­trême droite, du FN à Geert Wil­ders.

Ce film met en lu­mière les liens entre la pro­pa­gande du Fa­tah et du Ha­mas et l'an­ti­sé­mi­tisme le plus tra­di­tion­nel, ac­cu­sant les juifs de tous les maux de la terre.

po­li­ti­que­ment de cette réa­li­té pour ali­men­ter un dé­bat pu­blic dans la so­cié­té et faire face à ces nou­veaux dé­fis. C’est pour­quoi je trouve ce film im­por­tant et né­ces­saire. »

Ce film, je l’ai vi­sion­né. Eût-il été pré­sen­té aux jour­na­listes dans le cadre d’une pro­mo­tion clas­sique des pro­grammes de la chaîne, je n’au­rais pas man­qué d’en sou­li­gner les dé­fauts for­mels, com­muns, d’ailleurs, à l’en­semble de la pro­duc­tion do­cu­men­ta­riste ger­ma­nique : un pé­da­go­gisme un peu lourd, re­don­dance entre l’image et le com­men­taire, etc. Mais là n’est pas la ques­tion. Il est vic­time d’une censure pu­re­ment idéo­lo­gique, car il met en lu­mière de ma­nière crue les liens entre la pro­pa­gande is­la­miste, sin­gu­liè­re­ment celle dif­fu­sée par les di­verses fac­tions pa­les­ti­niennes (Fa­tah et Ha­mas) et l’an­ti­sé­mi­tisme le plus tra­di­tion­nel, ac­cu­sant les juifs de tous les maux de la terre. Contrai­re­ment aux as­ser­tions d’alain Le Di­ber­der (dont nous pu­blions ci-des­sous la ré­ponse à nos ques­tions), le re­tour, en France et en Al­le­magne, de l’an­ti­sé­mi­tisme fas­ciste est bien pré­sent dans le film, avec ses co­hortes de crânes ra­sés et de blou­sons de cuir éruc­tant des « Mort aux juifs ! » dans les rues de Ber­lin et de Pa­ris…

Mais ce qui gêne Arte aux en­tour­nures, c’est la dé­mons­tra­tion im­pla­cable qu’il existe une conti­nui­té avec le dis­cours pro­pa­gan­diste d’un Mah­moud Ab­bas dé­cla­rant de­vant le Par­le­ment eu­ro­péen que « les Is­raé­liens em­poi­sonnent les sources de Cis­jor­da­nie pour faire fuir les pay­sans arabes de leurs terres ». Ce « fake news » digne d’un Do­nald Trump, cette vieille fable an­ti­sé­mite est re­prise telle quelle dans des ONG al­le­mandes, no­tam­ment au sein de la puis­sante Église pro­tes­tante, qui fi­nance de nom­breux pro­jets dans les ter­ri­toires pa­les­ti­niens, une aide sou­vent dé­tour­née pour ali­men­ter

les groupes ter­ro­ristes et les of­fi­cines de dif­fa­ma­tion d’is­raël par des men­songes dignes de Goeb­bels. Au pé­ché de pro-is­raé­lisme, le film de Schroe­der et Haf­ner ajoute, aux yeux des pontes d’arte, ce­lui d’an­ti­pro­tes­tan­tisme pri­maire, rédhi­bi­toire alors que l’al­le­magne cé­lèbre cette an­née le 500e an­ni­ver­saire de la Ré­forme ini­tiée par Mar­tin Lu­ther, ce phi­lo­sé­mite bien connu… Ce film a dit la vé­ri­té, au moins une part de celle-ci trop long­temps oc­cul­tée, il doit donc être exé­cu­té. Autre manque de bon goût, il donne à voir, et à en­tendre, com­ment Fran­çois Pup­po­ni, maire (PS) de Sar­celles, se dé­sole de voir le pacte ré­pu­bli­cain fran­çais bat­tu en brèche par les is­la­mistes ra­di­caux et an­ti­sé­mites à l’oeuvre sur sa com­mune…

Cette la­men­table af­faire pour­rait être une pé­ri­pé­tie, un dé­ra­page iso­lé au sein d’une ins­ti­tu­tion mé­dia­tique pu­blique, comme il ne peut man­quer de s’en pro­duire dans un monde sou­mis aux ten­sions et pres­sions à l’oeuvre dans les sphères du pou­voir et dans la so­cié­té.

Hé­las, cette mise au pas idéo­lo­gique, cette uni­for­mi­sa­tion d’arte dans un dis­cours for­ma­té à l’aune du tiers-mon­disme, de la re­pen­tance de l’homme blanc, de l’adop­tion sans ré­serve du nar­ra­tif pa­les­ti­nien dans le trai­te­ment du conflit proche-orien­tal, du dé­ni du réel vé­cu dans les « ter­ri­toires per­dus de la Ré­pu­blique », est de­ve­nue la règle depuis le dé­part de Jé­rôme Clé­ment et de ses prin­ci­paux col­la­bo­ra­teurs de la di­rec­tion d’arte. En té­moigne l’ex­clu­sion des pro­grammes de Da­niel Le­conte, pro­duc­teur depuis deux dé­cen­nies de do­cu­men­taires pour des soi­rées The­ma qui abor­daient, sans com­plexes ni in­hi­bi­tions, ce type de su­jets dé­ran­geants. La nou­velle pré­si­dente d’arte, Vé­ro­nique Cay­la, vou­lait ex­pli­ci­te­ment la peau de Le­conte dès son ar­ri­vée. Et elle l’a eue. Dans le mi­lieu des au­teurs et pro­duc­teurs de do­cu­men­taires, il est main­te­nant ac­té qu’il y a des su­jets im­pos­sibles à faire pas­ser sur Arte. Seules la du­re­té du mar­ché et la ra­re­té des cases do­cu­men­taires sur les chaînes de té­lé les re­tiennent, pour l’ins­tant, de dé­non­cer pu­bli­que­ment cet état de fait.

Sa­bine Roll­berg, elle aus­si, jette l’éponge. Elle a de­man­dé sa mise en re­traite an­ti­ci­pée de la WDR, qui in­ter­vien­dra cet au­tomne. Cette par­faite fran­co­phone, qui a par­ti­ci­pé à l’aventure d’arte depuis sa créa­tion en 1992, est fa­ti­guée de se battre, telle la chèvre de M. Se­guin, contre le pôle al­le­mand d’arte qui consi­dère cette chaîne comme une vache à lait des­ti­née à fi­nan­cer des pro­grammes conçus pour le seul pu­blic al­le­mand, et une di­rec­tion fran­çaise qui a une concep­tion du plu­ra­lisme dans la culture et l’in­for­ma­tion plus proche de celles d’un Vla­di­mir Pou­tine et d’un Re­cep Tayyip Er­do­gan que d’une grande dé­mo­cra­tie oc­ci­den­tale. •

Alain Le Di­ber­der, di­rec­teur des pro­grammes d'arte.

Le siège d'arte à Stras­bourg.

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