L'ES­PRIT DE L'ES­CA­LIER

Chaque di­manche, à midi, sur les ondes de RCJ, la Ra­dio de la Com­mu­nau­té juive, Alain Fin­kiel­kraut com­mente, face à Éli­sa­beth Lé­vy, l'ac­tua­li­té de la se­maine. Un rythme qui per­met, dit-il, de « s’ar­ra­cher au mag­ma ou flux des hu­meurs ». Vous re­trou­ve­rez s

Causeur - - L'actu vue par Alain Finkielkra­ut - Par Alain Fin­kiel­kraut

LE PRE­MIER GOU­VER­NE­MENT MA­CRON 14 mai

Mal­gré les contrainte­s ab­surdes qu'il s'était in­fli­gées – pa­ri­té hommes/femmes, nombre égal de po­li­tiques et de représenta­nts de la so­cié­té ci­vile –, le pré­sident Ma­cron a com­po­sé un gou­ver­ne­ment beau­coup moins ca­tas­tro­phique que son pro­gres­sisme béat ne le lais­sait craindre. Agnès Bu­zyn, la nou­velle mi­nistre de la Santé, semble dé­ci­dée à re­ve­nir sur la me­sure qui pro­lé­ta­ri­sait dé­fi­ni­ti­ve­ment la pro­fes­sion mé­di­cale : le tiers-payant gé­né­ra­li­sé. Comme le dit un médecin gé­né­ra­liste dans le livre di­ri­gé par Georges Ben­sous­san, La France sou­mise, « la mé­de­cine est de­ve­nue un bien de consom­ma­tion. On va faire ses courses, on va chez le médecin puis on va au parc : pas de pro­blème, c'est gra­tuit ! » La nou­velle mi­nistre va peu­têtre rendre à ce­lui qu'on ap­pe­lait res­pec­tueu­se­ment mon­sieur le doc­teur un peu de sa di­gni­té per­due. La mi­nistre de la Culture, Fran­çoise Nys­sen, est une grande édi­trice. On peut donc lé­gi­ti­me­ment at­tendre d'elle autre chose que l'éga­li­ta­risme mor­ti­fère qui ins­pire la po­li­tique de la rue de Va­lois de­puis Jack Lang : « Tout est culture et tout vaut tout. »

Je constate, en outre, que cer­tains mi­nistres ont d'ores et dé­jà pris leurs dis­tances avec la su­per­sti­tion du pro­grès. Lors de la pas­sa­tion des pou­voirs, Ni­co­las Hu­lot a ci­té (très ap­proxi­ma­ti­ve­ment) la cé­lèbre phrase an­ti­pro­gres­siste de Ca­mus : « Chaque gé­né­ra­tion, sans doute, se croit vouée à re­faire le monde. La mienne sait pour­tant qu'elle ne le re­fe­ra pas, mais sa tâche est en­core plus grande : elle consiste à em­pê­cher que le monde ne se dé­fasse. » Et je n'ou­blie­rai ja­mais la gri­mace de Na­jat Val­laud-bel­ka­cem, la mi­nistre qui vou­lait re­faire l'école, quand elle a ap­pris le nom de son suc­ces­seur. On ne pou­vait rendre plus bel hom­mage à Jean-michel Blan­quer que cette mi­mique in­di­gnée. Une in­di­gna­tion

qui a sans doute été dé­mul­ti­pliée par le choix de Ch­ris­tophe Ker­re­ro comme di­rec­teur de ca­bi­net. Ce­lui-ci, en ef­fet, dé­cla­rait au mois de mars, quand la cam­pagne élec­to­rale bat­tait son plein : « Le vé­ri­table en­jeu pour le pro­chain pré­sident se­ra pré­ci­sé­ment que l'école re­noue avec une cer­taine vi­sion de l'homme, qu'elle s'éloigne d'une tech­ni­ci­sa­tion des ap­pren­tis­sages pour trans­mettre les grands textes, les grandes oeuvres d'art, hé­ri­tage de notre pas­sé qui fondent ce que nous sommes au-de­là de nous-mêmes. L'école ne sur­mon­te­ra les crises ac­tuelles qu'en re­nouant avec l'hu­ma­nisme qui la consti­tue et dont elle s'est trop éloi­gnée. L'en­jeu est de re­ve­nir au sens et à une re­la­tion pro­fes­seur-élève in­car­née, si­non Google peut aus­si bien faire l'af­faire. » Et Ker­re­ro en­fon­çait le clou : « Dans ce pro­lon­ge­ment, une me­sure simple et né­ces­saire doit consis­ter à re­ve­nir aux grands textes pa­tri­mo­niaux dès le plus jeune âge. Don­ner des re­pères simples et clairs, en­sei­gner les quatre opé­ra­tions, bref : ne pas in­sul­ter l'in­tel­li­gence des en­fants mais, au contraire, la sti­mu­ler sans cesse. Pour­quoi ne pas exi­ger d'ap­prendre une fable de La Fon­taine par se­maine ? Y a-t-il meilleur en­sei­gne­ment ? C'est par ces prin­cipes simples que nous re­noue­rons aus­si avec la culture de l'ef­fort, du tra­vail et de l'au­to­ri­té. »

Ex­fil­trée des salles de classe et ré­ser­vée par Té­lé­ra­ma au hip-hop ou aux met­teurs en scène d'opé­ra qui trans­forment Mo­zart en mi­li­tant de la lutte an­ti­co­lo­niale, la culture va peut-être faire son grand re­tour à l'école. Ce­la ce­pen­dant n'ira pas tout seul. Les pro­gres­sistes pour qui le but de l'école n'est pas d'édu­quer mais d'éga­li­ser four­bissent dé­jà leurs armes. Jean-michel Blan­quer à peine nom­mé, le so­cio­logue Pierre Merle af­fir­mait sur toute une page du Monde que le grand mé­rite des ré­formes me­nées jus­qu'à au­jourd'hui avait été de ré­duire la di­ver­si­té de l'offre sco­laire, et il dé­non­çait la re­mise en train des classes bi-langues ain­si que de l'en­sei­gne­ment des langues an­ciennes comme un mau­vais coup contre l'éga­li­té. La pres­sion pour le ni­vel­le­ment par le bas va être très forte. Es­pé­rons que le mi­nistre sau­ra y ré­sis­ter et qu'il trou­ve­ra en­core as­sez de pro­fes­seurs pour l'ai­der dans cette tâche.

Au­rais-je donc fi­ni, moi aus­si, par me conver­tir au ma­cro­nisme ? Non, car le pré­sident n'a pas tout à fait ou­blié le can­di­dat, comme en té­moigne la pré­sence au gou­ver­ne­ment de Mar­lène Schiap­pa. Celle qui était sa chauf­feuse de salle et qui est dé­sor­mais se­cré­taire d'état au­près du Pre­mier mi­nistre char­gée de l'éga­li­té entre les femmes et les hommes écri­vait en 2014 dans une lettre à Ma­nuel Valls pu­bliée par le Huf­fing­ton Post : « In­ter­dire le voile, c'est re­con­naître le voile comme signe re­li­gieux, donc re­con­naître une re­li­gion. In­ter­dire le voile à l'école est donc contraire à la loi de 1905. In­ter­dire aux femmes

voi­lées d'ac­com­pa­gner les sor­ties sco­laires de leurs en­fants re­lève ni plus ni moins de l'is­la­mo­pho­bie. » Mar­lène Schiap­pa fai­sait aus­si grief à Ma­nuel Valls d'avoir osé par­ler d'an­ti­sé­mi­tisme dans les quar­tiers po­pu­laires. Nul be­soin donc de re­con­qué­rir les ter­ri­toires per­dus de la Ré­pu­blique car, con­trai­re­ment à ce que ré­vé­laient les pro­fes­seurs réunis par Ben­sous­san, il n'y avait rien d'autre à si­gna­ler dans ces ter­ri­toires que le chô­mage et la dis­cri­mi­na­tion. Ce n'était pas l'an­ti­sé­mi­tisme le pro­blème, ni le sexisme, ni la fran­co­pho­bie, mais le fait que le pré­sident Hol­lande n'avait pas te­nu l'en­ga­ge­ment 59 de son pro­gramme : dé­fendre la paix et la re­con­nais­sance de la Pa­les­tine.

Mar­lène Schiap­pa est nom­mée au gou­ver­ne­ment et La Ré­pu­blique en marche pré­sente un can­di­dat dans l'es­sonne contre Ma­lek Bou­tih alors même que ce­lui-ci ré­cla­mait son in­ves­ti­ture. Si c'est ce­la le mar­queur de gauche du nou­veau pré­sident, on a énor­mé­ment de sou­cis à se faire.

LE BRAS D'HON­NEUR DE DO­NALD TRUMP 4 juin

En an­non­çant le 1er juin que les États-unis se re­ti­raient des ac­cords de Pa­ris sur le cli­mat, Do­nald Trump a pris le par­ti du dé­sastre. Et qu'il l'ait fait en ho­no­rant une pro­messe de cam­pagne ne rend pas ce par­ti plus lé­gi­time ni ce dé­sastre moins dé­sas­treux. Trump avait aus­si pro­mis de pro­té­ger l'amé­rique de l'im­mi­gra­tion mas­sive et il avait in­vi­té les pays eu­ro­péens à faire de même. Or, avec sa dé­ci­sion, il va contri­buer à l'aug­men­ta­tion du nombre des ré­fu­giés cli­ma­tiques. La pre­mière pro­messe, qui dé­grade la terre, est in­com­pa­tible avec la se­conde.

« Make Ame­ri­ca great again », clame le nou­veau pré­sident pour jus­ti­fier ce ca­va­lier seul. Mais qu'est-ce que la gran­deur, si­non l'idée d'une mis­sion uni­ver­selle ? « Il y a un pacte mul­ti­sé­cu­laire entre la gran­deur de la France et la li­ber­té du monde », di­sait de Gaulle. Et l'écrivain John O'sul­li­van par­lait dans le même sens de « la des­ti­née ma­ni­feste des États-unis ». Trump, à l'in­verse, veut dé­li­vrer l'amé­rique du far­deau de la gran­deur. « Rien à foutre », telle est sa de­vise. Il ne nie même plus le chan­ge­ment cli­ma­tique, il s'in­surge contre les limites que la lutte contre ce chan­ge­ment pour­rait im­po­ser à la pro­duc­tion et à la consom­ma­tion amé­ri­caines.

« Le Pro­mé­thée dé­fi­ni­ti­ve­ment dé­chaî­né au­quel la science confère des forces ja­mais en­core connues, et l'éco­no­mie, son im­pul­sion ef­fré­née, ré­clame une éthique qui, par des en­traves li­bre­ment consen­ties, em­pêche le pou­voir de l'homme de de­ve­nir une ma­lé­dic­tion pour lui », écrit Hans Jo­nas au dé­but du Prin­cipe de res­pon­sa­bi­li­té. Trump veut désen­tra­ver l'amé­rique. Il est in­ac­ces­sible au sen­ti­ment mo­ral na­tio­nal dont la ques­tion est, comme dit Paul Thi­baud : « À quoi ser­vons-nous dans le monde ? Quel est et sur­tout quel peut être notre ap­port à l'hu­ma­ni­té ? » Fiat Ame­ri­ca et per­eat mun­dus, ré­pond Trump à tous ses dé­trac­teurs, mais son égoïsme sa­cré est en porte-à-faux avec ceux-là mêmes qui sont cen­sés en être les bé­né­fi­ciaires. Il af­firme dé­fendre Pitts­burgh, et le maire de Pitts­burgh lui ré­pond aus­si­tôt qu'il ap­pli­que­ra les ac­cords de Pa­ris pour le bien de sa ville, des États-unis et du monde.

Ce n'est pas parce que Do­nald Trump a vain­cu le po­li­ti­que­ment cor­rect qu'il mé­rite la moindre in­dul­gence. Le mal­heur des Étatsu­nis, c'est d'être pris en te­naille entre le po­pu­lisme dé­vas­ta­teur qu'il in­carne et le fa­na­tisme dé­bile de la po­li­tique des iden­ti­tés.

SA­RAH HALIMI 4 juin

Le 4 avril 2017, Sa­rah Halimi, juive or­tho­doxe de 65 ans, a été tor­tu­rée puis dé­fe­nes­trée par un de ses voi­sins. Des po­li­ciers ap­pe­lés sur place ont choi­si d'at­tendre le ren­fort de la BRI pour in­ter­ve­nir, car le tor­tion­naire ré­ci­tant des sou­rates du Co­ran et hur­lant, entre deux coups, « Al­la­hou Ak­bar », ils ont cru qu'il s'agis­sait d'une at­taque ter­ro­riste. À peine ar­rê­té, le tueur était pour­tant in­ter­né en hôpital psy­chia­trique. Une in­for­ma­tion ju­di­ciaire a été ou­verte le 14 avril mais le par­quet de Pa­ris n'a pas re­te­nu le ca­rac­tère an­ti­sé­mite du crime. La presse est res­tée coite. La cam­pagne élec­to­rale n'a pas été per­tur­bée et l'on n'a évo­qué l'an­ti­sé­mi­tisme à l'oc­ca­sion de la Journée na­tio­nale de la dé­por­ta­tion que pour dé­non­cer le dan­ger que re­pré­sen­tait l'ac­ces­sion au pou­voir du Front na­tio­nal. Moi-même, j'ai tar­dé à me mo­bi­li­ser car je n'ai pas vou­lu flat­ter ma propre pa­ra­noïa en criant trop vite au loup. Mais si j'ai signé avec, entre autres, Éli­sa­beth Ba­din­ter, Pas­cal Bru­ck­ner, Jacques et Suzanne Jul­liard, Mar­cel Gau­chet, Paul Thi­baud, Michel On­fray, Mi­chèle Tri­ba­lat, Georges Ben­sous­san et Bar­ba­ra Le­febvre, l'ap­pel pour que la vé­ri­té soit dite sur le meurtre de Sa­rah Halimi dans une HLM du quar­tier de Bel­le­ville à Pa­ris, c'est que j'ai main­te­nant la cer­ti­tude qu'une ef­froyable chape de plomb s'est abat­tue sur cet évé­ne­ment qui ne ca­drait pas avec l'an­ti­sé­mi­tisme que la bien-pen­sance adore dé­tes­ter. Après la dé­ci­sion de Ma­rion Ma­ré­chal-le Pen de re­non­cer à la vie po­li­tique, l'hu­mo­riste ve­dette de France In­ter Char­line Van­hoe­na­cker s'est mise dans la peau d'une mi­li­tante en­deuillée du Front na­tio­nal et lui a fait dire, en guise de conso­la­tion, que Ma­rion au­rait ain­si le temps d'ap­prendre l'al­le­mand à sa pe­tite fille… Quelques jours plus tard, la re­vue de presse de la même sta­tion fai­sait l'im­passe sur notre ap­pel.

Au bout du bout de la dé­chéance du com­bat an­ti­fas­ciste, il y a l'oc­cul­ta­tion dé­li­bé­rée de ce qui ar­rive par la mo­bi­li­sa­tion gé­né­rale contre ce qui n'ar­ri­ve­ra ja­mais plus. Qui au­rait pu ima­gi­ner qu'un jour vien­drait où la vo­lon­té de vé­ri­té et la dé­fense des juifs se heur­te­raient au mur de l'an­ti­fas­cisme ? •

Mar­lène Schiap­pa.

Pho­to de fa­mille du pre­mier gou­ver­ne­ment d'em­ma­nuel Ma­cron, 18 mai 2017.

Jean-michel Blan­quer.

Do­nald Trump an­nonce sa dé­ci­sion de se re­ti­rer de l'ac­cord de Pa­ris sur le cli­mat, Wa­shing­ton DC, 1er juin 2017.

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