Serge Rezvani Le tour­billon d'une vie

Grâces soient ren­dues à Serge Rezvani pour le pe­tit bi­jou chan­té par Jeanne Mo­reau dans Jules et Jim. Mais il est aus­si peintre, écrivain, com­po­si­teur, in­ter­prète : cet homme à la voix tendre a pro­duit une oeuvre consi­dé­rable. Cau­seur l'a ren­con­tré.

Causeur - - Culture & Humeurs - Propos recueillis par Pa­trick Man­don

Cau­seur. Au com­men­ce­ment, il y a un pe­tit gar­çon triste, un cer­tain Bo­ris Serge Rezvani. Serge Rezvani. Né à Té­hé­ran en 1928, je suis donc ira­nien, mais je pré­fère dire persan. Rezvani si­gni­fie­rait « is­su du pa­ra­dis » dans la langue per­sane ; le pa­ra­dis ne me fut pas of­fert, je l'ai créé à plu­sieurs re­prises. Mon père ve­nait de la ré­gion d'is­pa­han, ma mère de Rus­sie. Fuyant la ré­vo­lu­tion, elle se trou­vait dans un camp de ré­fu­giés, en Iran, où mon père, par­fai­te­ment rus­so­phone, était in­ter­prète. Il l'épou­sa pour la sor­tir de son état, sans l'ai­mer vrai­ment. Je ne suis pas l'en­fant d'un amour, je suis l'en­fant d'une ren­contre. Mon père dé­ser­ta le foyer très ra­pi­de­ment après ma nais­sance. Il ga­gna la France, où nous ar­ri­vâmes, ma mère et moi­même, un an après. Ils étaient juifs tous les deux… Oui. Ma mère ve­nait d'une fa­mille as­sez pros­père. Je la vois au­jourd'hui comme une ama­zone : très libre de moeurs, elle jouait fort bien du vio­lon, évo­quait des sou­ve­nirs de courses à che­val, de chasses au loup… Mon père avait une ré­pu­ta­tion d'homme de théâtre et de ma­gi­cien, de pres­ti­di­gi­ta­teur, si vous pré­fé­rez. Il est res­té fa­meux pour l'ori­gi­na­li­té de ses tours1. Vos pa­rents vous ont-ils ins­truit dans la re­li­gion juive ? Nul­le­ment ! Mes pa­rents cher­chaient sur­tout à s'as­si­mi­ler. Les po­groms avaient en­sei­gné la pru­dence à ma mère. Néan­moins, elle a vou­lu que je sois cir­con­cis, alors que j'avais sept ans, ce dont je me se­rais pas­sé ! L'acte est dou­lou­reux et violent. Elle avait re­çu l'en­sei­gne­ment de Georges Gurd­jieff ; j'ima­gine qu'elle cher­chait à mettre les « forces noires » de mon cô­té. J'ai été éle­vé dans la re­li­gion russe or­tho­doxe, puis ca­tho­lique et pro­tes­tante. J'ai gar­dé en­vers toutes les re­li­gions une pru­dente ré­serve. Mais je ne me pro­clame pas athée ; je suis vi­vant… et mor­tel. Ce que je n'aime pas, c'est le théâtre for­mel des re­li­gions, qui, ce­pen­dant, n'est pas dé­nué de beau­té ; je pense aux messes or­tho­doxes, aux­quelles j'as­sis­tais dans les pen­sion­nats pour Russes blancs où je fus pla­cé, près de Pa­ris. Les chants po­ly­pho­niques, la lueur des bou­gies, les vê­te­ments sa­cer­do­taux, les popes eux-mêmes, leurs longs che­veux lus­trés, leurs barbes, tout ce­la avait quelque chose d'en­voû­tant. Notre environnem­ent ha­bi­tuel était si triste, si froid, notre vie ma­té­rielle si mi­sé­rable ! J'ai eu une en­fance de ré­fu­gié pro­pre­ment di­cken­sienne, avec des pu­naises dans les lits. L'en­ca­dre­ment était rude, il ré­gnait chez les Russes blancs un cli­mat de re­vanche sur les rouges, et une puis­sante mé­lan­co­lie. J'y ai ren­con­tré l'un de mes plus vieux et plus fi­dèles amis, Ro­bert Hos­sein, dont la mère était russe or­tho­doxe, et le père ira­nien, zo­roas­trien je crois. Il se créait des liens entre les élèves et les prêtres qui, au­jourd'hui, re­lè­ve­raient des tri­bu­naux. Oui, mais notre époque ne sait plus ju­ger avec jus­tesse de ces choses. J'ex­clus, bien sûr, de mon propos le crime que consti­tue le viol d'un en­fant par un adulte. Dans ces éta­blis­se­ments, les prêtres jouis­saient de pri­vi­lèges com­pa­rables aux pa­triarches bi­bliques. La pé­do­phi­lie dont je parle se ma­ni­fes­tait par des gestes tendres, des

frô­le­ments, des bai­sers, toutes ces choses que la morale ré­prouve à pré­sent, et qui me ré­pu­gnaient. Ces faits, re­la­ti­ve­ment mi­neurs à cette époque, sont im­par­don­nables aux yeux de nos contem­po­rains. Or je puis dire que ces at­tou­che­ments, que je fuyais, ne m'ont pas trau­ma­ti­sé. Pour­quoi ne de­meu­riez-vous pas au­près de votre mère ? Elle a dé­ve­lop­pé très tôt un can­cer agres­sif, dont le prin­ci­pal re­mède de­meu­rait la chi­rur­gie. Ma mère a été dé­cou­pée vi­vante, pro­gres­si­ve­ment. Puis elle est morte. Je ve­nais près d'elle quand elle se sen­tait mieux, c'est-à-dire ra­re­ment. Dès qu'elle est tom­bée ma­lade, elle ne m'a plus par­lé que de sa mort. Les mots « mort » et « mère » sont in­dis­so­ciables dans mon sou­ve­nir. Je n'ai re­vu mon père qu'après la mort de ma mère. J'avais sept ans. Une as­so­cia­tion juive amé­ri­caine, me croyant or­phe­lin, pro­je­tait de me faire ga­gner la Pa­les­tine. Mon père in­ten­ta un pro­cès, qu'il ga­gna. La suite de mon en­fance, jus­qu'à l'ado­les­cence, n'est pas plus ré­jouis­sante : éter­nel pen­sion­naire, cette fois en Suisse, re­je­té en quelque sorte, j'ai conser­vé de ces an­nées un sen­ti­ment de grande so­li­tude, de mé­fiance aus­si2. Ma mère avait eu le temps de me mettre en garde contre la cruau­té du monde ; j'ai très tôt sou­hai­té, ima­gi­né une vie qui m'en éloi­gne­rait, pré­ci­sé­ment le jour où j'ai vu, à Ge­nève, le film Les Ré­vol­tés du Boun­ty, de Frank Lloyd, avec Clark Gable et Charles Laugh­ton. J'avais neuf ans. Je me suis pro­mis de par­tir sur une île dé­serte avec une femme. Cette femme, j'al­lais la ren­con­trer un peu plus tard. Quant à mon île, ce se­rait la fo­rêt des Maures. Cette femme se pré­nom­mait Da­nièle, vous faites sa connais­sance après la guerre. Votre union du­re­ra cin­quante ans ; elle nour­ri­ra votre oeuvre lit­té­raire, elle dé­ve­lop­pe­ra une fée­rie sin­gu­lière, qui au­ra pour dé­cor une mai­son et un jar­din mer­veilleux. Da­nièle de­vien­dra Lu­la3. Vous de­meu­re­rez au­près d'elle jus­qu'à la fin, alors que la ma­la­die d'alz­hei­mer l'au­ra ter­ri­ble­ment mé­ta­mor­pho­sée. Je l'ai d'abord croi­sée par ha­sard. Puis je l'ai re­trou­vée. Elle était d'un mi­lieu pa­ri­sien bour­geois, pro­mise à un beau ma­riage… Contre les conve­nances de sa fa­mille, elle m'a sui­vi. J'étais une sorte de clochard, mais ma bo­hème de jeune peintre abs­trait était idéale. Nous ré­si­dions sous les toits de Pa­ris. Un jour, gui­dés par notre rêve de Mé­di­ter­ra­née, nous sommes par­tis dans les Maures, où j'avais vé­cu quelque temps de la chasse sous-ma­rine. Il m'ar­ri­vait de tuer des raies pas­te­nagues, sou­vent d'une taille im­pres­sion­nante. Après ces mises à mort, j'ai com­pris que le meurtre fait par­tie de la na­ture pro­fonde de l'homme. Prendre la vie ! Bref, nous ex­plo­rions le mas­sif des Maures, Lu­la et moi. À l'époque, il n'était presque plus peu­plé. Ses ha­bi­tants avaient fui les villages et les fermes pour ga­gner les villes. Il y avait une mai­son dans les bois, à la fois mo­deste et ma­gni­fique, au mi­lieu de sept hec­tares plan­tés de chênes, d'oli­viers très an­ciens, de mille fleurs et plantes. L'en­semble ap­par­te­nait à un co­lo­nel en re­traite. La sé­duc­tion fut ré­ci­proque, il com­prit notre in­ten­tion et notre pro­jet : rendre sa splen­deur à ce pa­ra­dis ter­restre. Il nous loua d'abord, puis nous ven­dit la pro­prié­té. Nous avons bap­ti­sé La Béate4 notre éden azu­réen. C'est ain­si que tout a com­men­cé. Ma pein­ture s'est af­fir­mée, nous avons pu vivre plus confor­ta­ble­ment. Je vous ai d'abord connu grâce au film de Fran­çois Truf­faut, Jules et Jim (1962). Vous y ac­com­pa­gnez à la gui­tare Jeanne Mo­reau qui chante « Le Tour­billon de la vie ». Vous avez écrit et com­po­sé cette chan­son, qui a une his­toire an­té­rieure au film de Truf­faut. Avec quelques amis, dont Jeanne et Jean-louis Ri­chard, son ma­ri, nous nous re­trou­vions ré­gu­liè­re­ment dans un ap­par­te­ment. Jean-louis et Jeanne se dis­pu­taient fré­quem­ment, me­na­çaient de se sé­pa­rer, se ré­con­ci­liaient. Ils m'ont ins­pi­ré une chan­son. Lorsque Truf­faut a conçu son film, il a sou­hai­té l'y in­clure. Je n'étais pas mu­si­cien pro­fes­sion­nel, je ne connais­sais que trois ac­cords. Dès la sor­tie du film, la chan­son fut sur toutes les lèvres. Comme je n'écri­vais pas la mu­sique, la Sa­cem (So­cié­té des au­teurs, com­po­si­teurs et édi­teurs de mu­sique) me contrai­gnit à si­gner avec un com­po­si­teur dé­cla­ré. Et je fus privé d'une part im­por­tante de mes droits : cette pra­tique n'a heu­reu­se­ment plus cours, mais elle en a spo­lié plus d'un ! Vous avez éga­le­ment com­po­sé des chan­sons pour Pier­rot le Fou (1965), de Jean-luc Go­dard : « Ma ligne de chance, ta ligne de hanche… » Cu­rieux per­son­nage, Jean-luc ! Il est ar­ri­vé un ma­tin à La Béate. Il nous a ob­ser­vés, il a vu notre bon­heur. Son union avec An­na Ka­ri­na s'était ache­vée dou­lou­reu­se­ment. Dans son film, j'ai iden­ti­fié nombre de signes étran­ge­ment in­ver­sés de notre har­mo­nie. Il s'est ins­pi­ré de notre mi­ra­cu­leuse en­tente, mais l'a re­tour­née, la vouant à l'échec, comme un re­flet né­ga­tif, un ef­fet de son cha­grin. Vous étiez un ta­len­tueux peintre de l'abs­trac­tion. Le suc­cès de vos deux pre­miers livres – Les An­nées-lu­mière et Les An­nées Lu­la – ont fait de vous un écrivain cour­ti­sé par les ga­zettes. Grâce (ou à cause) de votre pièce de théâtre Ca­pi­taine Schelle, ca­pi­taine Eç­ço5, qui fut un triomphe, le gar­çon sau­vage des Maures s'est mué en per­son­nage « lan­cé ». Sans le vou­loir, vous in­car­niez l'es­prit du temps, alors que vous vi­viez à l'écart du monde. C'est vrai, et j'ai as­sis­té, pa­ral­lè­le­ment à ce­la, au lent en­va­his­se­ment de notre pa­ra­dis fo­res­tier par la mon­da­ni­té. Mon amie Jeanne Mo­reau fut la pre­mière à ac­qué­rir une belle pro­prié­té près de la nôtre. Son voi­si­nage nous était une joie. Puis le mou­ve­ment s'ac­cé­lé­ra : tout était à vendre, et sou­vent à vil prix. Les an­ciens pro­prié­taires

ont d'abord cé­dé leurs biens pour s'en dé­bar­ras­ser. Au­jourd'hui, leurs des­cen­dants en­tre­tiennent les pis­cines et les jar­dins des nou­veaux ve­nus ! De­vant cette fo­lie im­mo­bi­lière, j'ai pu convaincre quelques-uns d'entre eux de conser­ver leurs terres et leurs mai­sons. Nous avons d'abord ré­pon­du fa­vo­ra­ble­ment à l'en­goue­ment que nous sus­ci­tions. Nous re­ce­vions nos voi­sins. Les étés étaient ex­tra­va­gants : le met­teur en scène To­ny Ri­chard­son, par exemple, s'était ren­du pro­prié­taire d'un ha­meau, qui a vu dé­fi­ler tout le swin­ging Lon­don. Fort heu­reu­se­ment, grâce aux suc­cès di­vers que vous rap­pe­liez à l'ins­tant, j'ai pu réunir une somme d'ar­gent avec la­quelle nous avons ache­té une mai­son à Ve­nise. Nous étions com­blés. Rien ne sem­blait pou­voir me­na­cer ce bon­heur… Et pour­tant ! Alz­hei­mer s'em­pa­re­ra de Lu­la et, peu à peu, la chan­ge­ra en une autre per­sonne. Une spé­cia­liste de cette ma­la­die me l'avait dé­fi­nie ain­si : « C'est une mort sans ca­davre. » Ce­la s'est ré­vé­lé par de pe­tites choses, comme dans La Peste d'al­bert Ca­mus. Lu­la a très vite su, sa mère et sa grand-mère avaient été frap­pées. Elle m'a dit un jour : « C'est fou­tu6 ! » Je me suis or­ga­ni­sé. J'ai ven­du Ve­nise, construit une mai­son de soins, à cô­té de La Béate, sur la pro­prié­té. Mais, pour mon mal­heur, j'ai pris un jour en stop une femme. Elle m'a dit qu'elle avait dé­jà soi­gné une ma­lade d'alz­hei­mer. Je l'ai ins­tal­lée, avec son com­pa­gnon, chez nous : les voyous étaient dans la place ! Ils ont pris pos­ses­sion des lieux. Ils se mon­trèrent vite in­so­lents, voire me­na­çants, ré­cla­mant tou­jours de l'ar­gent. Après la mort de Lu­la, ils ne vou­lurent pas par­tir. Les riches bour­geois alen­tour, tous Pa­ri­siens de gauche, prirent fait et cause pour eux. J'ai fui, déses­pé­ré. C'est alors que j'ai ren­con­tré Ma­rie-jo­sée Nat, que j'ai épou­sée. Elle a dé­lo­gé ces re­dou­tables pré­da­teurs. J'ai su peu après qu'une sorte de ma­fia pro­fi­tait des ma­lades d'alz­hei­mer dans toute cette ré­gion, où viennent en nombre les re­trai­tés. Ses membres se connaissen­t et, pour dé­si­gner les ma­lades dont ils s'oc­cupent, parlent de « chan­tiers ». Ils s'échangent des « mar­chés ». Le jar­di­nier persan n'a ja­mais ab­di­qué. Ja­mais ! De mes ra­cines per­sanes, je garde l'idéal du jar­din fleu­ri qu'en­chante en­core une fon­taine. Je ché­ris ces lieux com­muns de l'éden. Hier, c'était dans les Maures, à pré­sent, c'est en Corse. Je me tiens ain­si à dis­tance res­pec­table de l'oc­ci­dent sai­si par le dé­mon de la « dé­cons­truc­tion », du doute ab­so­lu. J'ad­mire Bau­de­laire, mais je me garde bien de culti­ver en moi le goût de la cha­rogne ; je trouve ad­mi­rable la mu­sique de Wa­gner, mais je ne pense pas que l'amour soit des­truc­teur. Ma part per­sane, ain­si que ma triste en­fance m'ont souf­flé à l'oreille un se­cret simple : à l'écart du monde se tient tou­jours un lieu que l'on peut préserver, em­bel­lir et rendre plus pai­sible en­core avec le seul mur­mure de l'eau. • Le Ma­gi­cien ou l'ul­time voyage ini­tia­tique, Actes Sud, 2006. Les An­nées-lu­mière, Le Seuil, col­lec­tion « Points », 1967. Les An­nées Lu­la, Le Seuil, col­lec­tion « Points », 1968. Le Ro­man d'une mai­son, Actes Sud, 2001. Pièce créée en 1971, au pa­lais de Chaillot, dans une mise en scène de Jeanpierre Vincent et Jean Jourd­heuil, dans le cadre du Théâtre na­tio­nal po­pu­laire (TNP). Ul­time Amour, Les Belles Lettres, col­lec­tion « L'ex­cep­tion », 2012.

Serge Rezvani et Jeanne Mo­reau dans Jules et Jim, de Fran­çois Truf­faut, 1962.

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