Vous pren­drez bien une pe­tite Bièvre ?

Causeur - - Brèves - Fran­çois-xa­vier Aja­von

Avant que Pa­ris de­vienne un grand parc de loi­sirs, avant que les voies sur berge soient « li­bé­rées », avant que l'on dé­crète pom­peu­se­ment que notre ca­pi­tale est une « ville monde », avant que toute l'éner­gie po­li­tique pa­ri­sienne soit épui­sée par les abo­mi­nables JO de 2024, avant tout ce­la Pa­ris était une ville, et en son sein cou­laient deux ri­vières.

On l'a peut-être ou­blié, car Sa Ma­jes­té la Seine, du fond de son lit, a tou­jours cher­ché à ti­rer la cou­ver­ture à elle. Pour­tant, elle eut ja­dis un af­fluent, qui se je­tait en elle au ni­veau du Jar­din des plantes, la Bièvre. Un cours d'eau mo­deste et non na­vi­gable, nais­sant à Guyan­court et che­mi­nant par l'es­sonne et le Val-de-marne, avant de sillon­ner Pa­ris, à tra­vers les XIIIE et Ve ar­ron­dis­se­ments. Dans Les Feuilles d'au­tomne, Vic­tor Hu­go chante la Bièvre et la dou­ceur de sa val­lée : « Ici durent long­temps les fleurs qui durent peu. » Ra­be­lais, lui, dans Gar­gan­tua, dé­crit le fes­tin d'écre­visses et de gre­nouilles que Po­no­crates fait au bord de cette ri­vière.

Très tôt les in­dus­tries s'ins­tal­lèrent le long de la Bièvre, no­tam­ment dans le quar­tier des Go­be­lins à Pa­ris, et les tein­tu­riers et les tan­neurs s'en ser­virent pour ac­tion­ner leurs mou­lins, et re­je­ter dans son cours les ré­si­dus de leur pro­duc­tion. Les bou­chers y aban­don­naient aus­si car­casses et vis­cères. De ce fait, les poètes chan­tèrent éga­le­ment sa puan­teur : « Et pas­sons vite ce ruis­seau. Est-ce de la boue ou de l'eau ? Est-ce de la suie ou de l'encre ? » in­ter­roge Claude Le Pe­tit au xviie siècle. En 1914, Huys­mans consa­cre­ra même un pe­tit es­sai poé­tique au cours d'eau, dont il com­pare le des­tin à ce­lui des femmes en ce dé­but de xxe siècle : nées pures, et comme cor­rom­pues par le tra­vail et la vie des villes. Avec l'avè­ne­ment de l'hy­gié­nisme, le sort de la Bièvre est scel­lé. La ri­vière dia­bo­lique est peu à peu cou­verte de rem­blai, re­cou­verte de dalles, ca­na­li­sée. La Bièvre, de­ve­nue tout à la fois ri­vière sou­ter­raine et égout, fi­nit par être rac­cor­dée sur le ré­seau des eaux usées, et ter­mine sa car­rière dans une sta­tion d'épu­ra­tion. Triste fin. La mé­moire de la ri­vière en­ter­rée, mais pas dé­funte, s'est peu à peu per­due.

Ces der­nières an­nées, les maires Ti­be­ri et De­la­noë ont por­té de ti­mides pro­jets de « re­nais­sance » de la Bièvre. Ils se sont tous heur­tés aux réa­li­tés tech­niques et bud­gé­taires : à Pa­ris in­tra-mu­ros, la ri­vière ne re­naî­tra pas de si­tôt. Mais nous ve­nons d'ap­prendre qu'une ini­tia­tive fi­nan­cée par le Grand Pa­ris pour­rait rendre bien­tôt sa li­ber­té à la Bièvre, lar­ge­ment as­sai­nie, dans les com­munes d'ar­cueil et de Gen­tilly, à tra­vers une mise au jour du cours d'eau et l'amé­na­ge­ment de berges. Reste à sa­voir si le pro­jet se­ra à nou­veau en­ter­ré, comme la Bièvre elle-même… •

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