Rions avec les sa­la­fistes

Causeur - - Brèves - Par Kaou­tar Segh­rouch­ni Idris­si

Dans l'en­semble du monde mu­sul­man, les chaînes de té­lé­vi­sion pro­duisent pour le mois de ra­ma­dan des pro­grammes de pres­tige, des­ti­nés à être dif­fu­sés lors des pics d'au­dience quo­ti­diens qui suivent la rup­ture du jeûne. En Al­gé­rie, on goûte par­ti­cu­liè­re­ment une frian­dise lo­cale : la ca­mé­ra ca­chée. Sauf que cette an­née, Ra­na Hkem­nak (On t'a pié­gé), l'émis­sion phare du genre, a gé­né­ré un bad buzz digne d'un Cy­ril Ha­nou­na.

Il faut dire que le choix de la cible n'avait rien d'in­no­cent. Il s'agit de Ra­chid Boud­je­dra, 76 ans, grande fi­gure de la lit­té­ra­ture et de l'his­toire al­gé­rienne. Membre du FLN clan­des­tin de­puis 1959, puis condam­né à mort par Bou­me­diene, il de­vient du­rant son exil un écrivain et un poète de re­nom­mée mon­diale. Au­teur de L'es­car­got en­tê­té, il a signé le scé­na­rio du film al­gé­rien Chro­nique des an­nées de braise, Palme d'or du Festival de Cannes en 1975.

De re­tour en Al­gé­rie au dé­but des an­nées 1980, il est de nou­veau condam­né à mort, cette fois-ci par les is­la­mistes pen­dant les an­nées noires. Boud­je­dra, in­las­sable com­bat­tant de la laï­ci­té, a en outre été vic­time, en 2015, d'une très vio­lente cam­pagne po­li­ti­co-mé­dia­tique pour avoir osé re­ven­di­quer son athéisme à la té­lé­vi­sion. C'est donc à cet homme-là que l'équipe de Ra­na Hkem­nak a dé­ci­dé de s'at­ta­quer, sans doute pour « se mar­rer ».

Le piège était cruel. L'écrivain est in­vi­té à une pseu­do émis­sion de té­lé­vi­sion sur la chaîne is­la­mo­con­ser­va­trice et proche du pou­voir En­na­har quand des faux po­li­ciers font ir­rup­tion. En plein stu­dio, ils obligent Boud­je­dra à ré­ci­ter la « cha­ha­da », une pro­fes­sion de foi qui vaut conver­sion à l'is­lam.

En co­lère, l'écrivain a exi­gé que la sé­quence soit cou­pée mais la chaîne a igno­ré sa de­mande, si bien que l'émis­sion a été dif­fu­sée in­té­gra­le­ment, avec la scène de l'hu­mi­lia­tion. Après quoi, la di­rec­tion d'en­na­har, pas gê­née, a adres­sé des ex­cuses à Ra­chid Boud­je­dra, qui a néan­moins por­té plainte. Il doit man­quer de sens de l'hu­mour… •

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