Djihad : le pro­cu­reur Mo­lins noie-t-il le poi­son ?

Comme tout ma­gis­trat, le pro­cu­reur de Pa­ris Fran­çois Mo­lins a rai­son d'être pru­dent et mé­ti­cu­leux. Mais en pleine guerre contre Daech, est-il bien rai­son­nable de ca­cher la fo­rêt dji­ha­diste der­rière l'arbre des dé­tails tech­niques et des pré­cau­tions ora­toir

Causeur - - Sommaire N° 48 – Été 2017 - Yves Ma­mou

Fran­çois Mo­lins, pro­cu­reur de la Ré­pu­blique de Pa­ris, est un rem­part contre le ter­ro­risme is­la­miste. L'homme a été char­gé des dos­siers d'ins­truc­tion sur les at­taques com­mises en mars 2012 par Mo­ham­med Me­rah à Tou­louse et Montauban, Char­lie Heb­do en jan­vier 2015 à Pa­ris, les at­ten­tats du 13 no­vembre 2015 à Pa­ris, l'at­ten­tat du 14 juillet 2016 à Nice, l'at­ten­tat de Sainté­tienne-du-rou­vray le 26 juillet 2016 et l'at­ten­tat du 20 avril 2017 sur l'ave­nue des Champs-ély­sées, et des di­zaines de dos­siers moins spec­ta­cu­laires. C'est lui qui a dur­ci « consi­dé­ra­ble­ment sa po­li­tique pé­nale en cri­mi­na­li­sant des dos­siers cor­rec­tion­nels1 ». Chaque dé­lit lié au ter­ro­risme, au­pa­ra­vant pas­sible de dix ans de pri­son, est dé­sor­mais consi­dé­ré comme un crime pou­vant en­traî­ner une peine de vingt à trente ans der­rière les bar­reaux. Fran­çois Mo­lins n'a rien d'un agent de la sou­mis­sion. Mais Fran­çois Mo­lins est aus­si à l'image de la jus­tice en France : plus sou­cieux de col­ler aux cou­rants po­li­tiques et idéo­lo­giques do­mi­nants que de construire une ju­ris­pru­dence sur le res­pect des grands prin­cipes ré­pu­bli­cains comme le droit à la sé­cu­ri­té, le droit à la li­ber­té d'ex­pres­sion ou le droit au blas­phème. Fran­çois Mo­lins a été aguer­ri par l'af­faire Zyed et Bou­na et sait l'op­probre mé­dia­tique que l'on en­court à être ac­cu­sé de dé­fendre la po­lice contre les « jeunes » des ban­lieues. Plus ques­tion pour lui de don­ner prise au CCIF (Col­lec­tif contre l'is­la­mo­pho­bie) ou aux grandes as­so­cia­tions an­ti­ra­cistes qui pour­raient lui ac­co­ler l'in­fa­mante éti­quette d'« is­la­mo­phobe ». Le pa­tron du par­quet de Pa­ris jette donc un oeil bien­veillant sur les dos­siers que le CCIF et les grandes as­so­cia­tions an­ti­ra­cistes, mu­sul­manes ou non, sans par­ler des grou­pus­cules is­la­mistes ou pro­pa­les­ti­niens portent à son at­ten­tion. À la de­mande du Col­lec­tif contre l'is­la­mo­pho­bie (CCIF) proche des Frères mu­sul­mans, il a donc pres­te­ment ou­vert un dos­sier d'ins­truc­tion ac­cu­sant de ra­cisme l'his­to­rien Georges Ben­sous­san. Et après que ce der­nier a été re­laxé, c'est le par­quet qui a fait ap­pel. Il a aus­si lais­sé un pro­cès contre Éric Zem­mour s'ou­vrir à l'ini­tia­tive du grou­pus­cule Cap­j­po-eu­ro­pa­les­tine. Entre autres. Fran­çois Mo­lins n'est pas an­ti­sé­mite, mais lais­ser des juifs poin­ter du doigt l'an­ti­sé­mi­tisme mu­sul­man lui ap­pa­raît comme un fac­teur de risque po­lé­mique et mé­dia­tique, c'est-à-dire un risque po­li­tique dan­ge­reux. Dan­ge­reux pour le mi­nistre et donc dan­ge­reux pour sa car­rière. Il peut dès lors sans ver­gogne →

Fran­çois Mo­lins a été aguer­ri par l'af­faire Zyed et Bou­na : il sait l'op­probre mé­dia­tique que l'on en­court à être ac­cu­sé de dé­fendre la po­lice contre les « jeunes » des ban­lieues.

af­fir­mer aux re­pré­sen­tants de la com­mu­nau­té juive qui lui ex­priment leur émo­tion face à la dé­fe­nes­tra­tion de Sa­rah Ha­li­mi par un is­la­miste hur­lant « al­lah ouak­bar » que « rien ne per­met de re­te­nir le ca­rac­tère an­ti­sé­mite » de cet acte, même si « rien ne per­met de l’ex­clure2 ». Fran­çois Mo­lins peut aus­si ex­pli­quer aux mêmes re­pré­sen­tants de la com­mu­nau­té juive que « l’en­quête en cours a pour but de par­ve­nir à la ma­ni­fes­ta­tion de la vé­ri­té et dé­ter­mi­ner si la cir­cons­tance an­ti­sé­mite doit être re­te­nue3 », mais quand il place le pré­su­mé cou­pable en hô­pi­tal psy­chia­trique et non en pri­son, il opte clai­re­ment pour l'acte dés­équi­li­bré et non le crime an­ti­sé­mite de sang-froid. Et l'omer­ta mé­dia­tique sur le meurtre de Sa­rah Ha­li­mi le conforte dans son choix. La presse ne s'est pas in­di­gnée que Sa­rah Ha­li­mi soit as­sas­si­née par un is­la­miste, ni que son as­sas­sin soit re­lé­gué en psy­chia­trie plu­tôt qu'en pri­son ; tout comme elle a va­li­dé sans bron­cher que l'his­to­rien Georges Ben­sous­san puisse avoir été sur­pris à pro­fé­rer des dé­cla­ra­tions ra­cistes et que le traî­ner en jus­tice pour ra­cisme an­ti­arabe et an­ti­mu­sul­man n'avait rien d'at­ten­ta­toire ni à la li­ber­té in­di­vi­duelle ni à la li­ber­té d'ex­pres­sion. L'usage que Fran­çois Mo­lins fait des mé­dias sou­ligne la fi­nesse de son sens po­li­tique. Il ne sa­ture pas in­du­ment l'es­pace mé­dia­tique et n'ap­pa­raît à la té­lé­vi­sion que dans le cadre de ses fonc­tions, pour contex­tua­li­ser un at­ten­tat. Dans la presse, il dis­tri­bue des in­ter-

views avec par­ci­mo­nie. La moindre de ses dé­cla­ra­tions est dé­si­rée et suf­fi­sam­ment tech­nique pour ne pas sus­ci­ter la ja­lou­sie du mi­nistre de la Jus­tice. Il est qua­li­fié par la presse de « su­per-proc » et par ses an­ciens col­lègues de « grand pro­cu­reur » ou de « grand pro­fes­sion­nel ». Fran­çois Mo­lins est d'au­tant plus res­pec­té par les mé­dias qu'il prend le ter­ro­risme au sé­rieux : en sep­tembre 2016, il dé­cla­rait que « 982 per­sonnes font ou ont fait l’ob­jet d’en­quêtes ju­di­ciaires pour du ter­ro­risme is­la­miste : 280 sont au­jourd’hui mises en exa­men, dont 167 sont en dé­ten­tion, et 577 font l’ob­jet d’un man­dat de re­cherche ou d’un man­dat d’ar­rêt4 ». Les moyens de la jus­tice an­ti­ter­ro­riste ont bien lé­gi­ti­me­ment été ren­for­cés : 13 ma­gis­trats, contre 7 avant les at­ten­tats de jan­vier 2015, et une liste de 61 ma­gis­trats mo­bi­li­sables à tout ins­tant. Mo­lins sait aus­si que plus de 15 000 mu­sul­mans et conver­tis sont fi­chés S et re­pré­sentent une ar­mée dji­ha­diste de ré­serve consi­dé­rable. Fran­çois Mo­lins pé­na­lise donc l'ac­tion ter­ro­riste avec cons­tance, tout en étant au dia­pa­son des po­li­tiques. Notre pro­cu­reur a par­fai­te­ment com­pris qu'il n'était pas op­por­tun de re­con­naître – et en­core moins de dire - qu'une au­then­tique ar­mée de tueurs is­la­mistes mène une guerre de­puis plu­sieurs an­nées sur le ter­ri­toire na­tio­nal. N'étant pas en po­si­tion de po­ser la ques­tion de la guerre et de l'en­ne­mi, Fran­çois Mo­lins in­carne bien lo­gi­que­ment la par­ti­tion com­plé­men­taire, celle du dé­ni. À chaque sur­en­chère de la ter­reur, il nie la conti­nui­té d'un acte à l'autre, d'un pays à l'autre et évite que chaque agres­sion soit per­çue comme liée à un tout : à l'en croire, les actes de ter­ro­risme sont tou­jours des actes d'iso­lé, de loup so­li­taire, de dés­équi­li­bré, de ra­di­ca­li­sé de la der­nière mi­nute… Le der­nier en date étant un is­la­miste « néo­phyte ». Fran­çois Mo­lins ne s'énerve ja­mais (du moins en pu­blic). Mais en sep­tembre 2016, il a presque per­du son sang-froid quand les dé­pu­tés de droite Éric Ciot­ti, Laurent Wau­quiez… ont émis l'idée de pla­cer en dé­ten­tion pré­ven­tive les in­di­vi­dus fi­chés « S » par les ser­vices de ren­sei­gne­ment. Il a bran­di alors les grands prin­cipes du droit : « Il ne peut y avoir de dé­ten­tion pré­ven­tive en de­hors d’une pro­cé­dure pé­nale. C’est le socle de l’état de droit. On ne peut pas dé­te­nir quel­qu’un avant qu’il ait com­mis une in­frac­tion5. » Pas ques­tion non plus qu'une « cour de sû­re­té an­ti­ter­ro­riste » – idée émise par l'ex-pré­sident Ni­co­las Sar­ko­zy – ap­plique une jus­tice spé­ciale avec par exemple des règles dif­fé­rentes en ma­tière de pré­somp­tion d'in­no­cence. L'af­faire se­rait « contraire aux prin­cipes de la Conven­tion eu­ro­péenne des droits de l’homme6 », ex­plique Fran­çois Mo­lins. Si on n'est pas en guerre, si le ter­ro­risme is­la­miste ne re­lève que d'actes in­di­vi­duels com­mis par une col­lec­tion d'in­di­vi­dus dé­biles ou so­cio­pathes, les te­nants de me­sures sé­cu­ri­taires col­lec­tives, au­tre­ment dit de me­sures de guerre, de­viennent alors des en­ne­mis de l'ordre so­cial. Des qua­si-ter­ro­ristes. Chaque fois que ces tru­blions émet­tront l'idée de sau­ver pré­ven­ti­ve­ment leur peau, et celles de leurs com­pa­triotes, ils se heur­te­ront à un Fran­çois Mo­lins in­trai­table et cer­tai­ne­ment vin­di­ca­tif. À bon en­ten­deur… • 1. « Lutte contre le ter­ro­risme : Fran­çois Mo­lins an­nonce des peines plus dures pour les com­plices ». 2. Ma­rianne, le 2 sep­tembre 2016. 3. « Af­faire Sa­rah Ha­li­mi-at­tal : Fran­çois Mo­lins char­gé de l'en­quête », Tri­bune Juive, le 7 avril 2017. 4. Opus cit. 5. « Em­pri­son­ner les fi­chés "S" : Fran­çois Mo­lins re­cadre sé­vè­re­ment les can­di­dats de droite », Les Échos, le 2 sep­tembre 2016. 6. Opus cit. 7. Opus cit.

Ras­sem­ble­ment en hom­mage à Sa­rah Ha­li­mi, en bas de son im­meuble du XIE ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris, 9 avril 2017.

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